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Albert-Jean : L’ennemi des hommes

lundi 9 août 2021, par Denis Blaizot

Ce conte a été publié dans le Matin du 1er novembre 1922 1922 .

À classer Science-Fiction, ce petit conte de presse a attiré mon attention par son thème à rapprocher de la nouvelle de W. L. Alden : La peste rouge publiée en 1898 1898 et du roman de Jack London : La peste écarlate. Mais le traitement en est très différent. Dans la nouvelle traduite par Jean Bruyère, l’épidémie est enrayée avant d’avoir débuter et dans le roman de Jack London nous en découvrons les conséquences. Ici… non ! Je ne vais pas vous dévoiler la trame d’un conte aussi court ;-) Vous pouvez bien le lire.

Mais attention ! Ce texte n’est pas dans le domaine public. Loin s’en faut. Et c’est pour vous permettre de découvrir une œuvre en voie de disparition que je vous la mets à disposition gratuitement. Mais peut-être préférerez-vous la lire « dans son jus » sur Gallica.

Il habitait dans le quartier triste des hôpitaux et des casernes. Une vigne maigre plaquait ses vrilles acides et son feuillage sulfaté contre la façade de sa petite maison dont l’enduit s’écaillait. Cet homme qui portait sa haine au cœur, comme une lésion mortelle, ne sortait jamais qu’à la nuit tombée. Il se promenait alors sur les remparts et il parlait à voix couverte, pour son propre réconfort, avec de grands gestes de ses bras qui semblaient découper le ciel. Les femmes détournaient la tête, sur son passage, les hommes serraient les poings, parce qu’il apparaissait furieux et débile à la fois, et les petits enfants lui jetaient de la poussière ou crachaient sur sa jaquette déchirée.

La police l’avait suspecté, tour à tour, d’anarchie et de folie. Une perquisition, opérée dans sa pauvre maison, hors de sa présence et au mépris de toute loi, n’avait donné aucun résultat probant. Point de tracts, dans le secrétaire défoncé, ni de brochures tendancieuses dans la bibliothèque vermoulue. Mais un grand amas de matras et de cornues dans le laboratoire que cet homme avait installé au fond de sa cuisine. Et, à la place des casseroles, un tableau noir pour les équations.

— Un alchimiste ! déclara le commissaire qui dirigeait la perquisition.

— Un poète ? proposa l’inévitable secrétaire qui classait les papiers dans la serviette de son patron.

— Un fou ! conclurent-ils, tous deux, en même temps.

La tâche que l’ennemi des hommes s’était imposée excédait les facultés de compréhension de tous ces braves gens. Un secret formidable rôdait parmi les éprouvettes et les filtres, un secret qui pouvait anéantir la race des hommes et faire de la terre une planète morte, lancée au hasard de l’infini, comme une lune supplémentaire. Mais il eût fallu connaître le dédale de cette âme pour soupçonner son abominable secret.

Cet homme haïssait les autres hommes. Son cœur était pareil à ces terrains qui avoisinent les usines, ces terrains noirs et nus où rien ne pousse et qu’encombre la masse stérile du mâchefer et des escarbilles. Ses lèvres ignoraient le goût du baiser. Sa mère était morte en le mettant au monde sous un hangar que les orties assiégeraient. Les hommes, plus tard, ne l’avaient accueilli que pour plier sa force à leur usage et lui faire gagner son pain quotidien à la sueur de son front. Et les femmes avaient dédaigné ce misérable qu’une lèpre défigurait, et dont l’ironie désespérée les dépassait.

L’âge apporte à chaque être une sagesse appropriée à son instinct et à ses appétits. Le solitaire découvrit un but à son activité le jour qu’il aperçut ses premiers cheveux blancs dans un miroir, brisé à l’image de son destin. Et, dès ce moment, il tendit sa force comme un arc dont il aurait dirigé la flèche vers une cible visible de lui seul.

Il rêvait d’un déluge imprévu qui anéantirait l’espèce détestée dans un tourbillon final d’eaux écumeuses et de limon. Les guerres fratricides l’emplissaient d’une sombre joie. Il déplorait les mesures prophylactiques qui limitent le champ des épidémies. Et son cœur faisait éruption avec les volcans qui engloutissaient — trop rarement, à son gré — des populations entières sous la régurgitation brûlante de leurs laves.

Dans la solitude de sa petite maison décrépite, il recherchait la substance d’un poison contagieux, capable de dépeupler le monde.

Or, il advint, une nuit, que cet homme trouva ce qu’il poursuivait depuis le milieu de son âge. La liqueur tremblait au fond de la cornue et une joie formidable soulevait le cœur de cet homme qui, par son acharnement, s’était rendu maître des destinées universelles.

Sa main ne trembla pas, tandis qu’il décantait le poison. Il le versa dans une fiole minuscule qu’il dissimula dans sa ceinture et il sortit pour aller anéantir la race des hommes.

×××

Les tortures les plus compliquées ne purent lui faire avouer le procédé dont il avait usé pour contaminer l’univers. Le découpage de ses muscles, les torsions de ses nerfs mis à nu, la désarticulation de ses jointures lui arrachaient des cris de triomphe. Et, avant de rendre la vie dans un flot de sang, il annonça que l’humanité était condamnée à mort et qu’il ne faisait, en cet instant, que lui montrer la route.

Tandis qu’on jetait ses débris au charnier, les maîtres du monde se réunirent pour édicter les mesures de défense générale contre la propagation du fléau déchaîné.

Dans la crainte que l’ennemi des hommes n’eût empoisonné les rivières et les citernes, on proscrivit l’usage de l’eau que les savants officiels remplacèrent aussitôt par des combinaisons de gaz désaltérants. Peut-être avait-il infecté l’atmosphère ? Le port du masque respiratoire fut universellement imposé et l’humanité prit un profil de porc, grouinant sous le tampon antiseptique. Le feu détruisit les herbages et les légumes autour de la ville menacée. Et l’on sacrifia le cheptel, par une dernière précaution dont les bouchers demeurèrent, durant toute une semaine, gantés de rouge jusqu’aux coudes.

Il parut alors que la prudence des hommes triomphait de la ruse de leur ennemi. L’état sanitaire demeura stationnaire. Les maladies habituelles firent leur pourcentage accoutumé de victimes. Et les chefs se félicitaient entre eux d’avoir pu, par leur sagacité, neutraliser le fléau.

Au soir du neuvième jour qui suivit le supplice du chimiste, le maître de la nation résolut de donner une fête immense pour célébrer la délivrance générale. Et il convia tout le peuple à prendre sa part des divertissements organisés.

Ce fut alors comme si on levait une vanne et les habitants de la ville se répandirent joyeusement dans les rues, cependant que ceux des campagnes s’acheminaient en chantant vers les portes encombrées de la cité. Et un cri de soulagement montait vers le Soleil à son déclin.

Un petit drapier, dont la femme, qui relevait de couches, ne pouvait encore sortir, descendit sur le pas de sa porte pour prendre un air de fête, à sa façon, sous l’œil doux et cerné de la nouvelle accouchée dont on avait poussé le lit contre la fenêtre. Et le cher homme se réjouissait au spectacle mouvementé de la rue.

Un appel de sa femme lui fit soudain lever la tête.

— Regarde ! disait-elle… Là !… Près de la borne !… Quelque chose qui brille entre les pavés !

— C’est ma foi, vrai, avoua le mari… Comme ces petites femmes ont les yeux perçants !

Il se dirigea donc vers la borne et poussa une exclamation joyeuse.

— Une pièce d’or, chérie ! C’est une pièce d’or ! Ah ! bien, tu n’as pas perdu ta journée !

Et il porta vivement sa trouvaille à la jeune femme qui frémissait sur ses oreillers.

Ce fut donc grâce à cette pièce empoisonnée que l’épidémie menaçante se déchaîna. Et les carillons se changèrent en glas, tandis que la panique brassait les foules sous leurs masques inutiles. Car l’ennemi des hommes avait pensé, avec juste raison, que l’attrait de l’or est le seul éternel et irrésistible.

Albert-Jean Albert-Jean Albert-Jean est le pseudonyme de Marie, Joseph, Albert, François Jean (1892-1975).
Né à Capestang et mort à Paris, il semble être tombé dans un oubli immérité.

Les éditions de L’arbre vengeur ont réédité en 2018 son roman Derrière l’abattoir.