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Midship : Le radeau de la « Rascasse » (Conte maritime)

samedi 23 septembre 2023, par Denis Blaizot

Ce conte de presse signé Midship [1] est paru le 5 octobre 1923 1923 dans Le Matin..

Le radeau de la « Rascasse » (Conte maritime)

Grand largue,

— Quand notre « rafiau » chavira et s’enfonça la quille en l’air, sans raison, par un temps superbe, me conta mon ami Crespin, ex-second de la Rascasse, — une de ces fameuses « Marie-Louise », — nous n’eûmes aucune difficulté à mettre les canots à la mer.

Faute de place dans les baleinières, je quittai mon bord le dernier, sur un radeau construit en hâte, en compagnie de deux chauffeurs et d’un émigrant des troisièmes, un Hindoustani paria... Lorsque, vers midi nous songeâmes à dénombrer nos provisions, quelle formidable déconvenue !... Dans notre précipitation, craignant par-dessus tout la soif, si terrible aux « perdus en mer », nous n’avions songé qu’aux liquides et les comestibles manquaient. L’Hindou, lui, restait impassible.

Coiffé d’un immense turban, bras croisés, jambes repliées, assis sur une sorte de ballot, de couffin plutôt, contenant vraisemblablement son bagage, il semblait une statue de bronze, celle de la résignation.

Au début du troisième jour, je dus convertir mes bretelles en ceinture, afin de calmer mes tiraillements d’estomac. Aucun changement chez l’Hindou. Soudain une rumeur courut l’Hindou devait cacher des vivres dont il se nourrissait la nuit ! Un des chauffeurs, nommé Guéneuc, s’en fut s’asseoir à ses côtés pour savoir à quoi s’en tenir.

— Tu n’aimerais pas un beau rôti avec du jus de lèche-frite ? interrogea-t-il en sabir. L’Hindou hocha la tête :

Pas bon.

Le « pied-noir » nous prit à témoin.

— Eh bien alors, qu’est-ce qui serait bon ?

— Du riz ! L’Hindou frappa son ventre... Végétarien, moi, reprit-il. C’est pourquoi mourir sur radeau.

— C’est bien pareil pour chacun d’nous, riposta Guéneuc sympathique. T’as autant de chance de trouver à bord une écuellée pleine d’riz que nous un quartier d’salaison !

Le paria leva la tête :

— Légumes pas pousser sur bateau... mais ça en venir beaucoup viande !

Guéneuc manqua de se fâcher :

— De la viande ! Tu te payes notre tête, espèce d’jus d’réglisse mal blanchi !

— Toi comprendre, affirma l’Hindou.

Puis, sans autre forme de procès ; il cueillit le bonnet crasseux de dessus la tête du matelot, s’agenouilla, ferma les yeux, disposa l’antique béret devant son informe ballot et s’inclina à trois reprises.

Alors il murmura des mots qui parurent cabalistiques, attendit une ou deux secondes et, la main sous le couvre-chef... tira par ses longues oreilles un lapin, un lapin vivant qu’il tendit au chauffeur, du coup affalé sur le dos d’émoi.

Lorsque Guéneuc sortit enfin d’un ahurissement prolongé, le lapin rôtissait doucement sur un feu de bois à l’arrière.

Les bonnes choses lassent à la fin.

Au bout de trois jours, l’ordinaire — lapins rôtis, bouillis, grillés — nous parut un peu monotone. Guéneuc retourna donc s’asseoir près de l’Hindou qui, jusqu’alors, n’avait mangé ni même bu, bien qu’il ne refusât jamais de pourvoir à notre subsistance, en extrayant matin et soir, avec la même, cérémonie, de nouveaux rongeurs du bonnet.

— Tu es une espèce de sorcier ?

L’Hindou fil signe que oui.

— Tu n’pourrais pas, des fois, sortir, un oignon ou deux d’mon béret ?

 » Tu n’as pas idée c’que l’lapin non assaisonné manque de goût.

L’Hindou squelette hocha la tête.

— Est-ce qu’une omelette serait plus facile ?

L’homme de bronze hocha la tête plus fort pour la seconde fois.

— Rien que lapin... pas oignon... pas omelette... rien que lapin.

— Pourtant, j’ai vu de tes collègues qui sortaient des poules, des canards, du fond de chapeaux hauts de forme. Tu pourrais pas faire un canard ?

— Pas canard, répondit l’Hindou avec une patience angélique.

Le neuvième jour, l’équipage se mutina sérieusement contre le lapin coutumier. Guéneuc mit le poing sous le nez de l’Hindou, toujours à sa place, immuable sur son ballot.

— Écoute, mauvaise peau de boudin, si tu ne sors pas autre chose de ce bonnet, cette fois-ci, nous te flanquons par-dessus bord !

— Moi pas aimer, mais essayer.

Il essaya effectivement, demeurant près l’une minute, le front incliné vers les planches, le turban contre le béret, en sifflant doucement, doucement...

Mais quelle surprise ! Ah ! mon ami ! Quand Guéneuc souleva la casquette, il faillit se jeter à l’eau. C’était un serpent, un naja, d’une longueur interminable, qui se déroulait de dessous !... L’Hindou nous sauva par son calme et sa rare présence l’esprit vif comme l’éclair, il fit ses passes mystérieuses sur le bonnet, sortit un lapin effaré qu’il jeta à l’ophidien, et pendant que la vilaine bête dévorait sa victime inerte, nous pûmes la flanquer à la mer, où elle fut la proie des requins.

Dorénavant, nous nous abstînmes de récriminations oiseuses.

Mais quand le patron du Fridjhof, un grand trois-mâts-barque norvégien, nous eut recueillis bien vivants, il dut nous croire complètement fous en entendant les hurlements qui accueillirent son offre aimable de nous faire servir tout de suite un excellent civet au vin.

— Et l’Hindou ? fis-je.

Crespin sourit :

— C’est lui qui t’a ouvert la porte. Je l’ai gardé comme domestique... Tu as compris, bien entendu, d’où sortaient les fameux lapins ? Du ballot où le pauvre bougre les avait cachés pour nourrir, en cours de trajet, son naja, dissimulé dans son turban, selon la mode de ses confrères, les charmeurs de serpents-fakirs.


[1Midship est un des nombreux noms de plume utilisés par Jean d’ Agraives (1892-1951)