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Victor Cyril


Et pour parler de l’écrivain, voici un article découvert sur gallica :
CYRIL-BERGER

J’ai la plus grande sympathie pour M. Victor Cyril, et pour le Docteur Berger. Ce sont deux curieux types, d’ailleurs, ou plutôt un type curieux, en deux exemplaires ; car le pseudonyme de l’un ne trompe plus quand on les voit côte à côte : on n’est pas plus frères. Ces Ménechmes ont même visage, correctement rasé à l’américaine, même regards incisifs, même voix métallique. Ils ressemblent à Sherlock Holmes, avec quelque chose de particulier que n’a point le héros de Conan Doyle : un bon sourire humain et puéril, qui court de leurs yeux à leurs lèvres, et les montrent sensibles, pitoyables, autant que subtils et perspicaces. Eh ! parbleu ! ce sont les détectives de la bienfaisance, toujours à la piste, non du crime à punir, mais de la détresse à signaler, et, comme Sherlock Holmes, quoique dans un but différent, ils jettent la sonde dans les bas-fonds sociaux, et en ramènent d’inédites et lamentables choses. Comment ce goût leur est-il venu ? Ma foi ! peut-être tout simplement en lisant Gorki avec une passion toute littéraire d’abord : quand on doit jouer quelque rôle dans le monde, l’instinct vous mène justement vers ceux qui, étant d’une espèce idéale affine à la vôtre, sont le plus éminemment aptes à vous fournir de modèles. Et tel, dont le dessein initial fut d’imiter, se révèle original pour avoir choisi son maître suivant sa nature propre.

L’heureuse influence de Gorki apparaît dans Une Main sur la Nuque, premier livre que M. Victor Cyril signa seul, et écrivit seul aussi, bien que le Docteur Berger y ait eu quelque part : il y a des détails cliniques, des observations aiguës de la vie d’hôpital qui ne s’inventent point et qu’on ignorerait toujours si l’on n’était à la fois médecin et philosophe. Ce très bel ouvrage n’eut sans doute pas tout le retentissement qu’il méritait, mais fit quand même une enviable carrière dans le groupe qui s’inquiète des lettres, obtint le prix des Quarante-Cinq, et sa valeur reconnue épargna à M. Victor Cyril les lenteurs et les déceptions des débuts littéraires. L’attention était attirée vers une humanité, oserais-je dire, abyssale, dont personne en France ne s’était inquiété jusque-là, ou dont il n’existait que des descriptions vagues et conventionnelles. Il ne s’agit point ici du peuple des travailleurs, de la grande famille ouvrière qui du moins compte et comptera de plus en plus dans le corps social, qui possède une voix ardente pour crier sa misère et à l’espoir de qui la conquête est promise. Il s’agit d’une misère plus profonde et irrémédiable, celle des déchets sociaux, des êtres hors-caste, isolés, séquestrés, dépareillés, vivant près de nous, et cependant plus loin de nous que s’ils habitaient les steppes et les pampas, sans toit, sans famille, nourris des immondices que le plus humble ménage d’ouvriers juge inutilisables et jette au ruisseau ; sortes de sauvages aux mœurs extraordinaires et à la saleté repoussante, que l’Assistance publique elle-même ignore, qui subsistent à l’aide de mille petits métiers improbables, qui n’ont point d’amours et ne font point d’enfants, mais pourtant se perpétuent, leur nombre étant sans cesse grossi de tous les désespoirs, de toutes les chutes, de toutes les folies ; le monde en un mot où l’on tombe quand la société vous lâche et qu’on coule à pic.

Peut-être qu’en parcourant ce milieu, Victor Cyril n’avait cherché qu’une distraction d’ordre tout littéraire. Mais quand la curiosité vous fait ouvrir une porte, sait-on au juste ce que l’on trouvera derrière ? Victor Cyril y trouve un genre, d’abord, qu’il n’avait plus qu’à cultiver ; ensuite un rôle social à remplir : il n’était pas fait pour une littérature sans prétexte qui n’est peut-être qu’une façon d’empaler proprement des Mouches, et qui suffit à tant de plumitifs. Après avoir donné au Théâtre des Arts une frissonnante pièce : Les Yeux qui changent, il s’unit à son frère, si semblable de visage, d’âme et d’aptitudes, et tous deux s’attelèrent au même joug pour ouvrir profondément le sillon qu’Une Main sur la Nuque avait tracé. Deux romans romanesques, la Merveilleuse Aventure et Cri-Cri, disposèrent la presse et le public en faveur de la féconde raison sociale Cyril-Berger et, dans le même temps, l’Intransigeant publiait une émouvante enquête sur les bas-fonds de Paris où les parias rampent dans l’ordure et la vermine. C’est cette enquête, au complet, qui paraît aujourd’hui sous le titre : Les Têtes Baissées, titre qui résume bien le portrait de ces misérables, toujours courbés vers le pavé gras, en quête de la rognure de métal, de la parcelle nutritive dédaignée de tous et pourtant si âprement disputée ! On dirait l’histoire naturelle d’une particulière espèce vivante, mais écrite par des savants émus, parce que cette espèce est une espèce d’hommes et qu’il y a quelque honte à voir que la grande fraternité humaine ne se penche pas vers elle pour la secourir et peut-être la guérir. La société n’a que des rigueurs pour ces vaincus ; elle ne consent à les voir que pour les punir et, chose horrible ! il y a même des gens qui trouvent le moyen de les exploiter et de tirer encore de l’or de cette profonde détresse ! MM. Cyril-Berger ont appris à aimer ces êtres pour la plupart résignés et inoffensifs qui ne souffrent généralement que d’impuissance et d’aboulie, et ne sont ni sans intelligence, ni sans cœur, ni sans vertu. Leur livre inspirera des œuvres de relèvement, dont le rôle y est d’avance tracé dans ses grandes lignes. Il s’agit d’une population de cent mille individus dont l’existence est, au point de vue sanitaire comme à tout autre, une menace, alors qu’une solidarité bien comprise, et un peu de pitié, tireraient de cette faiblesse des forces utilisables.