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Isabelle Sandy : Le rossignol de la mort

mercredi 28 juillet 2021, par Denis Blaizot

Ce conte de presse est paru dans Le Matin du 9 août 1922 1922 .


Isabelle Sandy n’est décédée qu’en 1975 1975 . Elle a plus de 50 ouvrages à son actif, sans compter les préfaces (et peut-être un nombre important de contes publiés dans des journaux tels Le Matin) et aucun n’est proposé en réédition papier. Même en numérique l’offre est pauvre. Je trouve pourtant que son style et ses histoires méritent d’être connues. Et c’est pour cela que je vous propose de découvrir un deuxième conte des milles et un matins signé Isabelle Sandy.

Celui-ci se déroule pendant une sécheresse catastrophique en Russie. A-t-elle été inspirée en cela par les événements de Russie(sécheresse de l’été 1921 1921 suivie d’une disette responsable d’au moins un million de morts.) ? Probablement. De ce point de vue, le lecteur est en droit de lire ce texte comme un récit historique. Mais la narration choisie par l’auteure l’amène dans le monde du fantastique. Alors, lisez. Et faites-vous votre propre opinion.

… D’où je viens, mon petit père ? Du pays de la peur. Laisse-moi parler, je sors d’un grand sommeil, j’ai besoin de m’entendre pour me croire vivant. Laisse-moi parler.

Mon village était pauvre, mais le blé donnait, la vodka ne manquait pas. J’avais un cheval, trois garçons, une femme.

Un matin, le soleil se leva comme un incendie ; il se coucha de même, et ce fut ainsi pendant des semaines et des semaines.

Les fontaines rentrèrent se cacher dans la terre, comme les taupes qui ont peur du soleil, et les rivières moururent avant d’arriver à la Volga.

La nuit, l’isba craquait comme, dans la forêt, le bois mort piétiné par les sangliers, et j’entendais gémir les bêtes et les enfants.

Nous n’avions, pour boire, que notre provision de vodka ; quand il n’en resta plus qu’un tout petit tonneau, je l’ai placé, avec le plus jeune enfant, sur le cheval ; ma femme a pris la bride, moi un paquet de hardes. Et nous sommes partis, les derniers du village.

Seulement, écoute bien ceci, mon petit père, nous les avons tous retrouvés, tous, les vieux et les jeunes… Chaque fois qu’on voyait un essaim de corbeaux, loin sur la route ou dans les champs, je disais. « Voilà ceux du village ! »

Et je ne me trompais pas. Cependant nous marchions. Le cheval était mort, et deux enfants. Nous restions trois et nous mangions des herbes quand il y en avait. L’enfant ne se plaignait plus, sa mère ne pleurait plus. Moi, il m’arrivait de chanter.

En vérité, je me suis entendu chanter. C’était après avoir bu, sous un soleil rouge comme un feu de forge, les dernières gorgées de vodka. J’avais un essaim de pensées dans la tête. Tout à coup je suis tombé dans un trou. En me relevant, je tenais une pierre ronde que j’ai lancée contre les corbeaux, de toute la force bénie de la vodka. Je blessai deux corbeaux que je suis allé chercher. Et comme ils me mordaient les doigts, je les ai étouffés.

Puis j’en ai jeté un sur les genoux de Mariouchka ; l’autre, je lui ai ouvert la poitrine avec mon couteau et j’ai bu son sang.

Du geste, j’invitai la femme et le petit à en faire autant. Mais le petit se mit à trembler et sa mère a fait non de la tête.

Alors… c’était mon droit, n’est-ce pas ? J’ai sucé la sang de l’autre corbeau. Puis je me suis endormi, la bouche amère.

Quand je me suis réveillé, ‒ c’était peut-être une heure, peut-être un jour après… ‒ l’enfant et sa mère étaient raides et froids. Je suis resté longtemps, à cause des corbeaux, les écartant de la main, criant. Puis la fatigue m’a accablé. Les yeux fermés, j’entendais les cris joyeux des corbeaux qui mangeaient…

Laisse-moi parler ! J’ai du poison dans la pensée. Il faut qu’il coule. Puis tu me donneras, de la vodka, petit père. Laisse-moi parler.

J’entendais donc les corbeaux, je sentais le vent de leurs ailes sur mes yeux fermés. J’ai voulu fuir pour mourir caché, dans un buisson.

J’ai rampé d’abord, puis j’ai marché, puis j’ai couru, avec le peu de forces que m’avait données ce sang, ce sang…

Et voici le miracle, petit père ! Écoute ! Le pope ne dit pas de plus belles histoires. Écoute-moi. Je sais maintenant que le paradis existe.

Tu me crois fou, parce que je parle de paradis ? Mais je l’ai vu, te dis-je ! Ou plutôt je l’ai entendu.

J’arrivai dans un bois dont les troncs d’arbres étaient rongés jusqu’à hauteur d’homme par tous les sans-pain qui étaient passés.

Il en restait encore qui se traînaient, nus ou presque nus, couleur de cendre, entre les buissons jaunes. Leurs cheveux pleins de brindilles et de mousse flottaient sur leurs épaules. Ils étaient pareils aux bêtes des bois.

Moi, j’arrivais d’un pas assez sûr, parce que j’avais puisé un peu de force dans ce sang maudit.

Alors les hommes des bois devinèrent que j’avais mangé. Ils m’entourèrent, menaçants, hurlant…

C’est-à-dire que leurs ongles m’égratignaient à peine et que leurs paroles s’entendaient comme un souffle.

‒ Où est ton pain ? Où est ton blé ?

J’ai montré les corbeaux de la plaine, puis les pierres. Les plus forts des affamés ont voulu lancer une pierre. Mais on eût dit des enfants de trois ans qui jouaient, tant ils étaient faibles ; la plupart retombaient assis avec un bruit sonore de squelette vide. Ils se sont résignés et sont restés couchés à la lisière du bois, parce que la nuit venait et qu’ils espéraient boire un peu de fraîcheur aux larmes d’étoiles.

Tout à coup, un chant divin tomba du haut d’un arbre mort. Un chant d’ange qui passe et s’arrête un instant. Un chant d’amour, un chant d’amour !… Non, non. Ce n’était pas l’ivresse de la vodka et de ce sang maudit, car les autres entendaient… Soulevés sur le coude, ils levaient leurs têtes, pour mieux écouter…

Comment rendre cette musique, petit père ? Si les étoiles sont du cristal et qu’elles s’égrènent, tantôt une à une, tantôt en cascade dans un beau lac qui serait d’argent sonore, si tous les anges d’amour qui vont tisser, le soir, les rêves des vierges endormies, accordaient à la fois leurs harpes d’or au ton des brises d’avril, il s’élèverait un chant moins pur que le chant de ce soir-là.

Je te le jure ! Nous, les altérés, dont le corps était un tison, nous trouvions sous nos paupières desséchées une dernière larme de bonheur.

Nous, les affamés au corps cruel, nous nous rassasiions de musique comme de pain.

Cependant, deux agonisants échappaient à l’enchantement. Ils disaient « C’est un rossignol. C’est de la chair et du sang. Il faut l’atteindre. »

Ils rampèrent vers l’arbre. L’espoir leur donnait un peu de force. Manger ! À un certain degré, la faim déserte les entrailles. Elle monte aux mains, qui étranglent, aux dents, qui déchirent. À ce degré-là, on a l’innocence des loups.

Laisse-moi achever, petit père. Je suis le seul à posséder ce secret.

Donc, les hommes atteignirent l’arbre. Mais un vieillard nu et blanc, qu’ils avaient pris pour un rayon de lune, apparut contre le tronc centenaire. Il les repoussa doucement.

‒ Manger ! Nous voulons manger !

‒ Le pain de l’âme vous est donné. Il vous est donné par l’oiseau de la mort pour que vous ayez la force de faire le grand voyage. Qui meurt en joie entre tout droit ait paradis. Écoutez, écoutez le rossignol de la mort !

Dociles, les hommes se sont accroupis aux pieds du vieillard. Et la joie leur fut aussi donnée. On eût dit qu’ils buvaient le lait bleu de la lune, que les perles de cette voix divine leur étaient des grains de blé.

J’ai vu de pales vierges mourir en souriant, sous le chaste baiser des jeunes hommes en extase… Que Dieu soit glorifié, je sais que le paradis existe.

Le dernier de tous, le grand vieillard blanc comme la lune se coucha pour le dernier sommeil.

Le bois mort n’abrita que des morts. Des morts qui riaient de bonheur. Je me suis étendu à mon tour. L’oiseau chantait, toujours. Pour moi seul ! pour mon seul ! Cette pensée m’était douce comme le sourire de Dieu.

Et puis ? Et puis, mon petit père ? Je ne sais plus. Je me réveille dans un lit blanc soigné par des femmes blanches, par toi… Oui, j’ai fini, petit père. Non, je n’ai pas faim, je ne sais plus avoir faim. Mais un peu de vodka, je te prie. La vodka, c’est le soleil du moujik. Tu ne veux pas ? Cela fait rien. Voici que l’oiseau chante.. de nouveau… pour moi… pour moi seul… Le rossignol de la mort… Le paradis…

Isabelle Sandy