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Whip : Les Nitchéviens tels qu’ils m’apparurent

dimanche 28 mars 2021, par Denis Blaizot

Ce conte (de presse) — pour le moins étrange — a été publié dans le quotidien Le Matin du 16 mars 1921 1921 .

Après avoir étrillé l’œuvre de Rudyard Kipling avec Le petit lapin qui pouffait de rire (Histoire presque comme ça, à la manière de Rudyard Kipling), le voilà qui récidive avec Herbert George Wells. Je pense que ceux qui ne connaissent que les classique de Wells que sont La guerre des mondes ou l’île du docteur Moreau auront du mal à reconnaître. Mais ce texte est amusant et mérite d’être lu. Quoi qu’il ne laissera pas, je pense, un souvenir impérissable au lecteur.

Les Nitchéviens tels qu’ils m’apparurent

(Impudente altération de la pensée de H.-G. Wells H.-G. Wells Quasiment tous les amateurs de Science-Fiction et fantastique connaissent les deux œuvres majeurs de cet écrivain anglais que sont La guerre des mondes et La machine à explorer le temps. Mais il a écrit également de nombreuses nouvelles dont certaines ont été publiée dans l’hebdomadaire d’information scientifique La Science Illustrée. Ce sont onze nouvelles que je compte vous proposer ici. Peut-être publierai-je également La Guerre des monde dont la première édition française a été publiée dans cette revue en 1901. )

How are all things made for man ?

KEPLER.

Suis-je resté quinze jours ou quinze mois chez les Nitchéviens ? Je ne pus m’en rendre compte : il n’existe plus aucun calendrier ni aucune pendule dans leur pays. L’usage de ces instruments a été rigoureusement interdit par l’empereur, Bonace Ier, président de la République des Sorbetts (un sorbett est un comité consultatif exécutant), qui a remplacé, à la tête des Nitchéviens, le gouvernement autocratique des Acéphaloffs.

Les Acéphaloffs avaient amené l’empire à deux doigts du précipice, où il tomba en quelque sorte inévitablement et selon une rigoureuse verticale, la pesanteur s’exerçant d’une façon intense chez les Nitchéviens, précisément par suite du manque de contrepoids au pouvoir absolu.

Les Sorbetts, sous la vive impulsion que leur donne Bonace Ier, gouvernent de leur mieux la nation nitchévienne, c’est-à-dire assez péniblement, le fond d’un précipice étant malaisément aménageable.

Je résolus cependant d’adopter, pour le temps de mon séjour, toutes les manières de vivre instaurées par les Sorbetts.

J’y réussis. Grâce à ma volonté soutenue et à ma remarquable aptitude au mimétisme, j’arrivai même à me croire Nitchévien-né et à perdre jusqu’au souvenir de mon existence passée.

J’y eus du mérite. Qu’on en juge chez les Nitchéviens, plus d’or, plus d’argent, plus de commerce, plus de travail. Plus de boutiques, encore moins de boutiquiers. « Acheter » ne veut rien dire. Cependant « vendre » signifie encore quelque chose, un œuf étant coté environ 15 000 rubbls (au taux actuel du change 48 francs). Par malheur, on n’en trouve pas.

Tout est à tous plus exactement, rien n’est à personne. En définitive, on se partage avec équité un néant rigoureusement impalpable.

Il est très difficile de se faire transporter d’un point à un autre, le seul véhicule en usage dans la république étant le traîneau, le traîneau attelé à un cheval mais il n’y a plus de chevaux depuis longtemps, les Nitchéviens les ayant tous mangés au début de la disette qui dure depuis quatre ans et se nourrissant exclusivement de brik pilée, assaisonnée d’eau et cuite dans la neige.

Les Nitchéviens s’habillent avec des débris de stores en jonc absolument imperméables à la chaleur, mais qui laissent complaisamment passer l’eau du ciel et les plus aigres bises.

La chaussure nationale est le godass, sorte d’emmaillotement du pied dans de la toile de vieille tente.

On peut échanger (trok) une paire de godass contre un vêtement en store. Telle est la simplicité des naïfs Nitchéviens que, lorsque deux d’entre eux ont accompli un de ces traies, chacun s’écrie « J’ai fait une bonne affaire (okase) ».

Cependant, ces petites transactions mêmes sont rarissimes.

La vie est donc simplifiée à l’extrême on s’habille peu, on ne travaille pas, on ne pense pas, on ne mange pas.

L’estomac s’habitue au vide, les nerfs à l’atonie, le cerveau à l’engourdissement.

Il en résulta pour moi un état second dans lequel je me complus, à peu près celui d’un caillou gisant au bord d’une mare perdue dans une forêt où personne ne va, même le dimanche.

Et telle me parut (dans une sorte de brouillard psychophysiologique épais à couper au couteau, — mais à quoi bon couper du brouillard ? Et je n’avais même plus de couteau — ) telle me parut la perfection vers laquelle doit logiquement tendre l’humanité : une marnière d’anéantissement cotonneux de l’individu, en harmonie avec le sommeil absolu de tout ce qui l’entoure.

×××

Je vivais si j’ose dire totalement engourdi dans cette végétativité nirvanesque, lorsque j’absorbai par erreur, certain jour, deux bouchées de décoction de, brik au lieu d’une.

Ma vitalité aplatie en éprouva une sorte de soulèvement dont le résultat ne se fit pas attendre, hélas !

J’eus l’envie de voir Bonace Ier et la force de solliciter une entrevue avec lui. J’y parvins (comment, je ne saurais m’en souvenir). Introduit dans son cabinet, je lui parlai en anglais il me répondit en nitchévien. Nous nous comprimes mal.

Pendant cet entretien, mes yeux restaient attachés sur un buste de Karl Marx. J’ai toujours considéré Karl Marx comme le pire des raseurs et n’ai jamais pu le voir en peinture. Encore moins en sculpture.

Je saisis le buste et le jetai à terre.

Instantanément, je fus appréhendé, ligoté et jeté à bord d’un bateau qui me déposa, après un nombre indéterminé de jours et de nuits d’obnubilation et de tangage, dans une contrée étrange.

Je me trouvai au centre d’une grande ville, bruyante et trépidante, dans les rues de laquelle se croisaient en tous sens des gens pressés. Certains circulaient en automobile, en tramway ; d’autres dégringolaient des escaliers s’enfonçant sous les trottoirs ; d’autres encore s’élevaient vers le ciel dans des ascenseurs.

De brillants magasins offraient à des prix raisonnables victuailles, vêtements, bijoux...

Figé dans ma stupeur, je croyais rêver.

Il me semblait être environné de fous du genre « agités ».

Une ébauche de raisonnement me persuada que j’étais transporté dans une colonie pénitentiaire de la Nitchévanie, un immense bagne où les réfractaires à l’engourdissement sont condamnés à une activité stupide et rétrograde, au sein d’un confort inutile et odieux...

Ces pauvres gens, certainement, travaillaient pour gagner de l’argent, pour manger. Comme je les plaignais !

Sur une place, je m’approchai d’une sorte de militaire coiffé d’un casque de cuir bouilli et qui immobile et sévère, surveillait la regrettable agitation de tous ces déments.

Apitoyé, je lui demandai :

— Comment s’appelle cette ville ?

Il me toisa et laissa tomber d’une lèvre dédaigneuse :

— Londres.

On dut me transporter dans une pharmacie...

Whip