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Whip : Le petit lapin qui pouffait de rire (Histoire presque comme ça, à la manière de Rudyard Kipling)

mardi 9 mars 2021, par Denis Blaizot

Ce conte à été publié dans le Matin du 29 janvier 1921 1921 .

Peut-on le considérer comme relevant du merveilleux ? Je pense. Mais je déteste coller des étiquettes.
Est-il vraiment inspiré par l’œuvre de Rudyard Kipling ? Je ne saurai dire.

Mais je suis certain d’une chose : il est amusant et agréable à lire.


Écoute, ô ma Trop Gâtée, écoute l’histoire que je vais te conter. Écoute sans chanter à tue-tête et sans essuyer constamment tes chaussures après mon pantalon.

Sache, ô ma Trop Gâtée, qu’au temps d’avant le temps jadis, il arriva une chose, bien étonnante pour cette espèce d’époque-là, mais qui me paraît toute simple, à moi qui ai pour réfléchir une très grosse tête, bien plus grosse que ta petite tête aux cheveux de chanvre roui. Écoute-moi donc, Trop Gâtée, sans enfoncer aussi profondément ton cher petit index dans l’œil du chat ça le fait miauler et il couvre ma voix.

La chose que je dis arriva à un tigre. Ce tigre n’était pas un tigre comme celui qui illustre le mot « Tigre » dans ton dictionnaire — tu sais bien, à la lettre T — et qui tiendrait dans un timbre-poste.

C’était un énorme tigre, un tigre très immense, et au surplus le roi des tigres. Il s’appelait Ngloudou-Gnourndou, ce qui signifie « Tigre-plus-grand-que-tout-ce-qu’il-y-a-de-plus-grand-en-fait-de-tigre. Tu vois donc que c’est vrai qu’il était très grand, ô ma Trop Gâtée. (Ne fais donc pas ainsi tourner les aiguilles de la pendule à l’envers, avec ton joli petit index.)

Il s’appelait comme j’ai dit, mais nous, nous l’appellerons Nglou. C’est plus commode, n’est-ce pas ?

×××

Nglou habitait, dans la montagne, une caverne d’où, chaque jour, au crépuscule, il sortait pour chercher sa nourriture vivante dans la Forêt-qui-n’en-finit-pas.

Il marchait alors à pas lents et plus que feutrés, pour ne pas faire fuir la proie qu’il convoitait, et tout à coup il faisait un grand bond, pour retomber juste sur le dos d’un lièvre, ou d’un daim, ou d’une tortue.

En trois coups de dents — crrr crrr crrr — il croquait la pauvre bête et, d’un seul coup de gosier — haouf ! — il l’avalait. Il en mangeait comme ça une chaque soir, ce qui horripilait tous les animaux de la Forêt-qui-n’en-finit-pas.

Il est très peu agréable de se demander : est-ce moi qui serai mangé ce soir ?... pensait chacun d’eux.

Et c’était bien naturel, parbleu !

Un beau matin, à force, ils décidèrent de déléguer à Nglou un groupe composé de toutes sortes d’animaux, à raison d’un animal par espèce. Il y avait un loup, une grenouille, un cerf, un serpent, un renard, une bécasse et ainsi de suite, et encore bien d’autres, comme un organdi et un madapolam, dont je ne parle pas, parce qu’ils n’existent plus et que tu ne pourrais pas les trouver dans ton dictionnaire, Trop Gâtée. (Ne trempe pas ainsi ton cher petit index dans l’encrier.)

Et les ambassadeurs dirent à Nglou :

— Désormais, nous enverrons chaque jour à votre domicile, de nous-mêmes, un animal choisi pour votre repas. De la sorte, les autres pourront se promener tranquillement dans la Forêt-qui-n’en-finit-pas.

Combinaison que Nglou accepta tout de suite, puisqu’il n’aurait plus besoin, grâce à ce système, de courir après sa nourriture.

Le jour même on lui envoya, pour son dîner, Phni.

Phni était, en quelque sorte, un petit lapin. Un petit lapin dodu qui cachait derrière ses yeux ronds une petite-cervelle-pleine-de-malice-et-de-subtilité.

Phni partit en trottinant.

Tout à coup, il s’arrêta et réfléchit :

— Je vais être mangé tout à l’heure, pensa-t-il. Et à quoi bon courir quand on va se faire manger ? Allons donc plus posément. Nglou ne sera pas content de me voir arriver en retard, mais que pourra-t-il me faire de plus que me manger ? Rien. Amusons-nous donc un brin.

Alors il se mit à faire des culbutes dans l’herbe et à jongler avec des noisettes.

Après quoi, il recommença à se diriger, mais sans se presser, vers la caverne de Nglou, d’où il entendait de loin sortir des rugissements, certainement dus à des tiraillements d’estomac.

— Voilà, voilà, murmurait Phni, non sans quelque ironie. J’arrive... Tout de même, j’ai bien envie de te jouer un bon tour, espèce de roi aux mauvaises manières. Attends un peu.

Et un fin sourire releva les fils de sa jeune moustache.

— Rrraaooh ! rugit Nglou, lorsqu’il vit arriver son dîner. Pourquoi es-tu en retard ?

— Je vais vous expliquer, sire... répondit Phni, qui avait imaginé, chemin faisant, une farce magnifique, dans sa petite-cervelle-pleine-de-malice-et-de-subtilité.

Et, faisant trembler sa petite voix comme s’il venait d’éprouver une forte émotion, il ajouta :

— Figurez-vous, sire, que j’étais parti de façon à arriver à temps pour votre dîner ; mais j’ai été arrêté en route par un autre tigre, un tigre extrêmement méchant et qui voulut me manger. J’ai refusé, en lui disant que j’étais destiné au dîner du roi des tigres et non au sien. À ces mots, l’insensé s’est mis dans une colère effroyable, affirmant que le roi des tigres c’était lui !... Cependant j’ai pu fuir et me voici.

Nglou s’écria, hors de lui :

— Rrraaooh ! Un impudent ose me disputer la royauté ! C’est inadmissible. Mène-moi vite auprès de ce fou, à qui je vais infliger le châtiment qu’il mérite.

« Ça prend ! » pensa Phni en clignant imperceptiblement d’un œil.

Et il conduisit Nglou vers une sorte de puits très profond, qu’il connaissait, dans un coin de la Forêt-qui-n’en-finit-pas.

— Voici l’antre de l’imposteur... souffla-t-il à l’oreille de Nglou, en feignant une vive frayeur. Penchez-vous un peu : vous le verrez tapi dans le fond.

×××

Nglou se pencha, aperçut dans l’eau qui emplissait à moitié le puits sa propre image, qu’il prit pour son ennemi lui-même, et, d’un bond courageux, se précipita, la tête la première.

Phni entendit un gros « plouf », un furieux clapotis, des rugissements désespérés, puis une sorte de gargouillement... Après quoi, il n’entendit plus rien.

Alors il se mit à rire, à rire, puis à faire des culbutes et d’extravagantes gambades, puis il rire encore, mais à rire comme jamais lapin n’a ri depuis ce vieux bon moment-là.

Et voilà, c’est tout pour la chose arrivée au tigre, ô ma Trop Gâtée !

Ne dors pas ainsi avec ton cher petit index dans ta bouche.

Whip [1]


[1Pseudonyme de Géo Friley (Georges Frilley)— Source B.N.F.