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H.-G. Wells : Un étrange phénomène

dimanche 25 novembre 2018, par Denis Blaizot

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Traduit de l’anglais par Henry-D. Davray.
Gloubik Éditions 2018  

Nouvelle publiée en octobre 1900   dans la revue hebdomadaire La Science Illustrée.
Le présent texte a été relu avec soin et quelques erreurs de typo ont été corrigées.

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La passagère aberration mentale de Sidney Davidson, assez singulière en elle-même, devient encore plus remarquable si l’on accepte l’explication qu’en a donnée Wade. Elle fait songer aux plus étranges possibilités d’intercommunication avec l’Inconnu, dans l’avenir ; on rêve de vivre cinq minutes intercalaires de l’autre côté du monde, ou l’on s’imagine être observé dans ses plus secrètes actions par des yeux insoupçonnés. Il se trouve que je fus le témoin immédiat de l’accès que subit Davidson et c’est à moi qu’échoit naturellement la tâche de relater l’histoire.
Quand je dis avoir, été le témoin immédiat de son accès, je veux dire que je fus le premier sur les lieux. La chose se produisit à l’École Pratique Industrielle de Harlow, qui se trouve juste après qu’on a passé Highgate Archway. Il était seul dans le grand laboratoire, et j’étais moi, dans une pièce plus petite, la salle des balances, transcrivant diverses notes et fort incommodé dans mon travail par l’orage qui grondait. Ce fut exactement après l’un des plus violents éclats de tonnerre que je crus entendre un bruit de verres brisés dans le laboratoire. Je cessai d’écrire, l’oreille aux écoutes : pendant un instant je n’entendis rien que la grêle qui faisait un vacarme du diable sur le toit de zinc gondolé. Puis il y eut un autre bruit, un fracas sans que le doute fût possible, cette fois. Quelque chose de lourd avait été jeté à bas de la table. Me levant aussitôt, j’ouvris la porte qui donnait sur le grand laboratoire.
Je fus fort surpris d’entendre une sorte de rire étrange et de voir Davidson debout, chancelant au milieu de la pièce, avec les yeux comme éblouis. Ma première impression fut qu’il était ivre. Il ne semblait pas me voir et essayait de prendre quelque chose d’invisible devant lui. Lentement et avec hésitation, il étendait la main et ne saisissait rien.
– Mais qu’est-ce qu’il y a ? fit-il.
Il rapprocha de ses yeux sa main ouverte, et jura. Puis il se mit à lever ses pieds l’un après l’autre et maladroitement, comme s’il s’était attendu à les trouver collés au plancher.
– Davidson ! m’écriai-je, qu’avez-vous ?
Il se retourna de mon côté et sembla me chercher des yeux. Il nie regarda du haut en bas et de chaque côté sans paraître en aucune façon me voir.
– Des vagues, dit-il, et un schooner bien gréé… Mais j’aurais juré que c’était la voix de Bellows. Ohé ! cria-t-il de toutes ses forces.
Je crus qu’il s’amusait à quelque farce, mais j’aperçus à ses pieds les fragments épars, du meilleur de nos électromètres.
– Dites donc, qu’est-ce que vous faites ? Vous avez cassé l’électromètre.
– Encore Bellows, fit-il ; si mes mains ne prennent plus, mes amis me restent. On parle d’électromètre. De quel côté êtes-vous Bellows ?
Il s’avança soudain vers moi en chancelant.
– On coupe là-dedans comme dans du beurre, dit-il.
Il s’avança droit vers la table contre laquelle il se heurta.
– Voilà qui n’est pas du beurre, constata-t-il en chancelant.
Je me sentis quelque peu effrayé.
– Davidson, fis-je, que diable vous arrive-t-il ? Il regarda de tous côtés autour de lui.
– Je pourrais jurer que c’était Bellows… Pourquoi ne vous montrez-vous pas, Bellows ?
L’idée me vint qu’il était tout à coup devenu aveugle. Je fis le tour de la table et posai ma main sur son bras. Il bondit en arrière et prit une attitude défensive, la face convulsée de terreur.
– Bon Dieu, cria-t-il, qu’est-ce qu’il y a là ?
– Mais c’est moi, Bellows. Que le diable vous emporte.
Il sursauta en m’entendant lui répondre et ses yeux – comment puis-je exprimer cela ? – regardèrent à travers et au-delà de moi. Il se mit à parler en s’adressant à lui-même, et non pas à moi.
– Ici… au grand jour… sûr une plage déserte… pas un endroit où se cacher…
Il regardait tout autour de lui farouchement.
– Ma foi ! Je me sauve !
Faisant soudain demi-tour, il se précipita tête baissée contre le grand électro-aimant, si violemment, comme nous pûmes le constater plus tard, qu’il se meurtrit cruellement l’épaule et la mâchoire. Il fit un pas en arrière et s’écria presque pleurant :
– Mais, au nom du ciel, qu’est-ce qu’il m’arrive ?
Il restait debout, pâle de terreur et frissonnant de tous ses membres, sa main droite appuyée fortement sur son bras gauche, à l’endroit où il avait heurté l’électro-aimant.
Cette fois, j’étais vivement ému et passablement effrayé.
– Davidson, fis-je, n’ayez pas peur. Calmez-vous.
Il tressaillit à ma voix, mais pas autant que la première fois. Je répétai mes derniers mots aussi clairement et, fermement qu’il me fut possible de le faire.
– Bellows, répondit-il, est-ce vous ?
– Ne voyez-vous donc pas que c’est moi ?
– Je ne peux même pas me voir moi-même, fit-il en riant. Où diable sommes-nous ?
– Ici, répondis-je, dans le laboratoire.
– Le laboratoire ! répéta-t-il d’un ton fort surpris et en portant sa main à son front. Oui, j’étais dans le laboratoire, jusqu’au moment où éclata ce coup de tonnerre, mais je veux bien être pendu si l’on m’y trouve encore. Quel est ce navire ?
– Il n’y a pas de navire, dis-je, soyez raisonnable, mon vieux.
– Pas de navire, reprit-il, sans prendre garde à mon immédiat démenti. Je suppose, continua-t-il lentement, que nous sommes morts tous deux. Mais le drôle de la chose c’est que je sens absolument, comme si j’avais encore un corps. C’est un reste de vieille habitude, sans doute. Toute la boutique a été détruite par la foudre, probablement. Vite et propre, hein, Bellows ?
– Ne dites pas de bêtises. Vous êtes bien vivant et dans le laboratoire en train de renverser tout. Vous venez de briser un électromètre et je ne voudrais pas être à votre place quand Boyce va arriver.
Il porta ses regards vers les diagrammes des cryohydrates.
– Je dois être sourd, fit-il. Ils ont tiré un coup de canon, car j’aperçois le nuage de fumée et je n’ai pas entendu de détonation.
De nouveau, je posai la main sur son bras, et, cette fois, il en fut beaucoup moins alarmé.
– Il semble que nous ayons des espèces de corps invisibles, dit-il. Tiens, voilà un autre navire qui contourne le cap. Ça ressemble pas mal à l’ancienne vie, après tout… sous un climat différent.
Je le secouai par le bras, en lui criant :
– Davidson ! réveillez-vous.
II
À ce moment même, Boyce entra. Dès qu’il eut parlé, Davidson s’écria :
– Ce vieux Boyce ! Mort aussi ! Quelle farce !
Je me hâtai d’expliquer que Davidson était dans une sorte de transe somnambulique, ce qui éveilla immédiatement l’intérêt de Boyce. Nous fîmes tous deux ce qu’il fallait pour faire sortir notre collègue de cet état extraordinaire. Il répondit à nos questions nous en posa quelques-unes, mais toute son attention sembla accaparée par cette hallucination rivage et du navire. Il intercalait sans cesse des observations concernant un bateau, son étrave et voiles gonflées de vent. On éprouvait une indéfinissable sensation à l’entendre dire toutes ces choses dans le laboratoire obscur.
Il était aveugle et incapable de se guider. Nous dûmes le conduire par le bras au long des corridors jusqu’à la chambre de Boyce, et, tandis que ce dernier lui causait en le plaisantant sur cette idée d’un bateau, j’allai trouver le vieux Wade pour lui demander de venir l’examiner. La voix du doyen le calma quelque peu, sans toutefois améliorer beaucoup son état. Il demandait où étaient ses mains et pourquoi il lui fallait marcher enterré jusqu’à mi-corps. Wade réfléchit longuement, avec ce froncement de sourcils qui lui est particulier, puis, lui prenant les mains, il lui fit toucher le canapé.
– Ceci est un canapé, dit le vieux Wade. Le canapé recouvert de crin, qui se trouve dans la chambre du professeur Boyce.
Davidson tâta, chercha à comprendre, et répondit bientôt qu’en effet il le sentait parfaitement, mais qu’il ne pouvait le voir.
– Que voyez-vous, alors ? demanda Wade.
Davidson répondit qu’il ne voyait qu’une étendue de sable et de coquillages écrasés. Wade lui présenta d’autres objets à toucher en les lui nommant et en l’observant attentivement.
– Le navire est presque hors de vue, dit tout à coup Davidson, à propos de rien.
– Laissez ce bateau tranquille, répliqua Wade, et écoutez-moi, Davidson : vous savez ce que c’est qu’une hallucination.
– Plutôt, dit Davidson.
– Eh bien ! tout ce que vous voyez est hallucination.
– Du Berkeley, interrompit Davidson.
– Suivez-moi bien, continua Wade. Vous êtes vivant et vous vous trouvez dans la chambre de Boyce. Mais il est arrivé quelque chose qui a atteint votre vue. Vous ne pouvez voir ; vous pouvez sentir et entendre, mais vous ne voyez pas. Comprenez-vous bien ?
– Mais il me semble, au contraire, que je vois beaucoup trop, dit Davidson, en s’enfonçant les jointures de ses doigts dans les yeux. Et alors ?
– C’est tout ! Ne vous tourmentez pas. Bellows et moi, nous allons vous ramener chez vous en voiture.
– Un instant, dit Davidson pensif… Aidez-moi à m’asseoir… et maintenant – je suis fâché de vous ennuyer – répétez-moi tout cela encore une fois.
Wade s’exécuta patiemment. Davidson ferma les yeux et passa son front dans ses mains.
– Oui, fit-il, c’est bien vrai. Maintenant que mes yeux sont fermés, je sais que vous avez raison. C’est vous, Bellows, qui êtes assis près de moi, sur le sofa, Je me retrouve bien en Angleterre et nous sommes dans l’obscurité.
Il rouvrit les yeux.
– Et maintenant, dit-il, voilà le soleil qui se lève, voici les vergues du voilier, la mer agitée et deux oiseaux qui volent. Je n’ai jamais rien vu d’aussi réel, et je suis enfoncé jusqu’au cou dans un banc de sable.
Il se pencha en avant et se couvrit la figure de ses mains, Puis il ouvrit de nouveau les yeux.
– Une mer sombre et le soleil qui se lève ! Et pourtant je suis assis sur un sofa dans la chambre de mon camarade Boyce !… Que le Seigneur me soit en aide !
III
Ce n’était que le commencement. Pendant trois semaines, Davidson resta atteint de cette étrange affection sans que son état s’améliorât. C’était pour lui bien pire que d’être aveugle. Il était absolument impuissant et incapable. Il fallait lui donner la becquée comme à un oiseau qui vient d’éclore,. il fallait l’habiller, le conduire et le guider sans cesse. S’il essayait d’aller seul, il culbutait sur les meubles ou se heurtait aux murs et aux portes. Au bout d’un jour ou deux, il fut habitué à nous entendre parler sans nous voir ; il admit qu’il était bien chez lui et que Wade ne s’était pas trompé à son sujet. Ma sœur, à laquelle il était fiancé, voulut à toute force venir le voir, et elle s’installait chaque jour pendant des heures auprès de lui, à l’écouter parler de ce rivage qu’il voyait, et il semblait éprouver un grand soulagement à lui tenir la main. Il raconta qu’en quittant le collège, lorsque nous le ramenâmes en voiture – il habitait à Hampstead – il lui sembla que nous passions à travers une énorme dune – étant dans l’obscurité jusqu’à ce qu’elle fût franchie – que nous traversions des roches, des troncs d’arbres et toutes sortes d’obstacles solides, et que, lorsqu’on-le mena à sa chambre, il eut le vertige et une crainte folle de tomber, parce qu’en montant les escaliers il lui semblait s’élever à trente ou quarante pieds au-dessus des rochers de son île imaginaire, Il ne cessait de répéter qu’il allait écraser tous les œufs. Finalement, il fallut le redescendre dans le cabinet de consultation de son père et l’étendre sur un canapé qui s’y trouvait.
Il faisait de son île la description suivante : une sorte d’endroit assez morne, avec fort peu de végétation à part quelques touffes de joncs de marécage et des masses de rocs dénudés. Des multitudes de pingouins tachaient de blanc les rochers et les rendaient désagréables à voir. La mer était souvent mauvaise ; il y eut une fois un orage, et, sur son canapé, il poussait des exclamations à chaque éclair silencieux, une fois ou deux, des phoques s’étaient avancés sur le rivage, mais seulement pendant les deux ou trois premiers jours. Il disait combien c’était drôle de voir les pingouins passer en se dandinant à travers lui, et comment il pouvait se coucher au milieu d’eux sans les effaroucher.

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Je me rappelle un incident bizarre, quand il éprouva très vivement le désir de fumer. Nous lui mîmes une pipe dans les mains – il manqua, d’ailleurs, de se crever l’œil avec le tuyau – et nous la lui allumâmes. Mais il prétendit ne rien sentir. Depuis, j’ai observé la même chose pour mon propre compte – je ne sais si c’est général – en tous les cas, je ne peux apprécier le goût du tabac que si j’en vois la fumée.
Mais sa vision se révéla plus étrange encore quand Wade eut recommandé de le sortir pour le changer d’air. Les Davidson louèrent un fauteuil roulant qu’ils firent pousser par un cousin à eux, pauvre homme sourd et entêté, nommé Oster, et qu’ils avaient recueilli par charité. Oster avait des idées tout à fait particulières sur les promenades de santé. Une fois, ma sœur, en revenant de l’hôpital des chiens, les rencontra dans Camden Town, près de King’s Cross. Oster trottait bien tranquille, tandis que Davidson, évidemment fort alarmé, essayait avec ses gestes indécis d’aveugle d’attirer l’attention de son conducteur.
Quand il entendit la voix de ma sœur, il se mit positivement à pleurer.
– Oh ! sortez-moi de ces horribles ténèbres. Tirez-moi d’ici, ou j’en mourrai, implora-t-il en cherchant à lui prendre la main.
Il était absolument hors d’état d’expliquer ce qu’il avait, mais ma sœur décida qu’il fallait le rentrer et bientôt à mesure qu’ils remontaient vers Hampstead, l’horreur qu’il éprouvait le quitta peu à peu. Il était bon, disait-il, de revoir les étoiles, bien qu’on fût alors en plein midi et au grand soleil.
– Il me semblait, me raconta-t-il plus tard, que j’étais irrésistiblement emporté par les flots. Cela ne m’effraya guère, tout d’abord… Naturellement, il faisait nuit… et une nuit délicieuse…
– Pourquoi naturellement ? demandai-je, car cela me semblait étrange.
– Sans doute, fit-il, il fait toujours nuit là, quand c’est grand jour, ici… Enfin, nous allions droit dans l’eau, qui était calme et scintillait au clair de lune… une lame immense qui devenait plus large et plus unie à mesure que je m’y enfonçais. La surface brillait comme une peau… et l’on aurait pu croire qu’elle recouvrait un espace vide. Près lentement, car la pente était fort douce, l’eau monta jusqu’à mes yeux et, comme je descendais encore, l’immense peau sembla se déchirer à la hauteur de mes yeux et se refermer de nouveau. La lune fit un bond dans le ciel et devint verdâtre et blafarde et des poissons, brillant faiblement, filaient rapides autour de moi, ainsi que des choses qui semblaient faites de verre lumineux. Puis je passai à travers un enchevêtrement d’algues aux reflets huileux. Je m’enfonçais ainsi dans la mer, et les étoiles s’éteignaient une à une et la lune devenait de plus en plus verte et sombre et les plantes marines prenaient des nuances lumineuses, rouges et pourpre. Tout cela était très vague et mystérieux et toutes choses semblaient agitées d’un léger frisson. Pendant tout ce temps, j’entendais le bruit des roues de mon fauteuil, les pas des gens qui passaient près de moi, et les cris éloignés d’un camelot qui vendait une édition spéciale de la Pall Mall Gazette.
« Je continuais à enfoncer toujours plus profondément dans l’eau. Tout fut bientôt noir comme de l’encre autour de moi ; pas un rayon d’en haut pour éclairer ces ténèbres et toutes les choses phosphorescentes qui m’environnaient devenaient de plus en plus brillantes. Les lames sinueuses des algues profondes s’agitaient comme les flammes des lampes à esprit. Les poissons s’avançaient les yeux fixes et la bouche béante, passant et repassant à travers moi. Jamais encore je n’avais pu m’en imaginer de semblables. Au long de leurs formes couraient des lignes de feu comme si quelque rayon lumineux eût délimité leurs contours. Une chose hideuse avec une quantité de bras entrelacés passa, nageant à reculons, puis je vis venir très lentement vers moi du fond de l’ombre une masse confuse de lumière qui, en s’approchant, finit par se résoudre en une infinité de petits poissons qui se pressaient et s’acharnaient autour de quelque chose qui flottait. J’avançai droit vers cette chose et bientôt je pus distinguer, au milieu de cette confusion et à la lueur des poissons phosphorescents, au bout d’espar brisé qui s’avançait par-dessus moi et la coque sombre d’un navire ballotté de-ci de-là avec des formes phosphorescentes secouées et tordues sous les morsures innombrables des poissons. Ce fut alors que j’essayai d’attirer l’attention d’Oster, tant l’horreur que j’éprouvais était violente. Si votre sœur n’était pas survenue, j’allais passer juste à travers ces choses à demi dévorées. Figurez-vous, Bellows, des grands trous dans leur corps et… N’en parlons plus. Mais, c’était horrible. »
IV
Pendant trois semaines, Davidson resta dans ce singulier état, voyant des choses que nous nous imaginions appartenir à un monde absolument fantasmagorique, et entièrement aveugle pour le monde qui l’entourait. Puis, un mardi, en arrivant, je rencontrai le vieux père Davidson dans le vestibule.
– Il peut voir son pouce ! me cria-t-il avec un véritable transport de joie et tout en endossant avec mille efforts son pardessus. Il peut voir son pouce ! répétait-il avec des larmes plein les yeux. Hein, Bellows, mon garçon va guérir bientôt, hein ?
Je me précipitai dans la chambre, de Davidson. Il tenait devant ses yeux un petit livre qu’il regardait en riant d’un faible rire silencieux.
– C’est surprenant ! On dirait qu’il y a une tache qui s’interpose ici, dit-il, en indiquant un point vague avec son doigt. Je suis sur les rocs, comme d’habitude, et les pingouins se dandinent et s’abattent comme à l’ordinaire ; il y a une baleine qui est apparue de temps en temps à la surface, maintenant il fait trop sombre pour l’apercevoir nettement. Mais, placez quelque chose là, et je le vois, je le vois très bien ! Par endroits, c’est effacé et vague, mais je le vois tout de même, comme une ombre indistincte. Je me suis aperçu de cela ce matin, pendant qu’on m’habillait. C’est comme un trou dans cet infernal monde de spectres. Mettez votre main tout contre la mienne. Non… pas là… Ah ! oui… je la vois ! le bas de votre pouce et un morceau de manchette. On dirait un bout du fantôme de votre main qui se projette contre le ciel obscur. Tout auprès, il y a un groupe d’étoiles en croix qui apparaît…
De ce jour, l’état de Davidson commença à s’améliorer. La relation qu’il faisait des changements survenus, comme les descriptions de ses visions, était singulièrement convaincante. Par taches, dans son champ visuel, le monde fantasmagorique devint plus vague, transparent pour ainsi dire, et à travers ces brèches limpides il commença à revoir distinctement le monde réel autour de lui. Ces taches augmentèrent en nombre et en étendue, se rejoignirent et s’étendirent jusqu’à ce qu’il n’y eût plus dans son champ visuel que quelques rares coins encore voilés. Il put se lever et se diriger seul, prendre lui-même sa nourriture, lire, fumer et de nouveau se conduire en somme comme un ordinaire citoyen. D’abord, ce fut pour lui très déconcertant d’avoir ces deux visions qui se superposaient comme les vues changeantes d’une lanterne magique, mais au bout de peu de temps il réussit à distinguer clairement le réel de l’histoire.
Tout d’abord, il se laissa aller sans feinte à sa joie ; et fut seulement désireux de compléter sa guérison par un régime d’exercice et de fortifiants. Mais à mesure que s’évanouissait à ses yeux son île mystérieuse, il éprouvait pour elle un étrange intérêt. Il souhaitait tout particulièrement retourner au fond de la mer, et il passait la moitié de son temps à errer dans les bas-quartiers de Londres, essayant de retrouver l’épave engloutie qu’il avait vue s’enfoncer.
L’éclat du grand jour impressionna bientôt sa vue d’une façon si vive que toute image de son monde visionnaire finit par disparaître, et pourtant, la nuit, dans une chambre obscure, il pouvait encore voir les roches de l’île, tachées de blanc, et les pingouins balourds qui se dandinaient de ci et delà. Mais ces visions mêmes finirent par s’effacer peu à peu, et, quelque temps après son mariage avec ma sœur, il les vit pour la dernière fois.
V
Maintenant, voici le plus étrange de cette histoire. Environ deux ans après cette guérison, je dînais chez les Davidson, et, après le dîner, un ami, nommé Atkins, vint leur faire visite : il est lieutenant de marine et c’est un homme de relations agréables et excellent causeur. Lié d’intime amitié avec mon beau-frère, il fut bientôt en d’excellents termes avec moi. J’appris qu’il devait épouser la cousine de Davidson, et, incidemment, il tira de sa poche une sorte de petit album de photographies pour nous montrer un récent portrait de sa fiancée.
– … Et puis, voilà aussi le vieux Fulmar.
Davidson jeta sur la photographie un regard indifférent, et soudain son visage s’anima.
– Par exemple ! s’écria-t-il, je pourrais presque jurer que…
– Quoi ? demanda Atkins.
– … Que j’ai déjà vu ce bateau quelque part.
– Je ne vois guère comment ce serait possible. Il n’a pas quitté les mers du Sud depuis six ans, et avant cela…
– … Mais, interrompit Davidson, mais… oui… c’est le navire que j’ai vu en rêve… Je suis sûr que c’est bien celui-là. Il était au large d’une île qui fourmillait de pingouins et il tira le canon.
– Mais, Seigneur ! Comment diable pouvez-vous avoir rêvé cela ? s’écria Atkins, qui avait entendu parler de l’accès de Davidson.
Alors, fragment par fragment, nous apprîmes que, le jour même où Davidson fut frappé, le navire Fulmar, de la marine royale, s’était en effet tenu au large d’un îlot rocheux au sud des Antipodes. Une embarcation avait abordé de nuit pour recueillir des œufs de pingouin, et, comme un orage menaçait, l’équipage qui montait la chaloupe avait attendu jusqu’au matin avant de rejoindre le navire. Atkins était du nombre, et il corrobora mot pour mot les descriptions que Davidson nous avait faites de l’île et du navire. Il ne reste le moindre doute dans l’esprit d’aucun de nous que Davidson ait réellement vu l’endroit. De quelque façon inexplicable, tandis qu’il errait ici et là dans Londres, sa vue se mouvait d’une manière correspondante dans cette île lointaine. Comment, c’est là encore un mystère impénétrable.
Avec ceci, se termine la remarquable histoire des visions de Davidson. C’est, peut-être, le cas le plus authentique que nous ayons d’une vision réelle à distance.
D’explication, il n’en est pas de probable, sinon celle qu’a émise le professeur Wade. Mais elle implique une quatrième dimension et une théorie aventurée sur les diverses sortes d’espaces. Dire qu’il y a un nœud dans l’espace me semble parfaitement absurde, mais peut-être est-ce parce que je ne suis pas mathématicien. Quand j’objectai que rien ne changerait ce fait, que les deux endroits sont séparés l’un de l’autre par une distance de plus de 10 000 km, il me répondit que deux points peuvent être distants d’un mètre sur une feuille de papier et cependant qu’on peut les rapprocher en pliant simplement le papier. Que le lecteur essaie de saisir cet argument, pour moi je ne le puis pas. Son idée semble être que Davidson, penché entre les deux pôles du gros électro-aimant, subit, dans ses éléments visuels, une secousse violente provoquée par la soudaine augmentation de force électrique due à la foudre.
Comme conséquence de son explication, il croit qu’il est possible de vivre visuellement dans une partie du monde, tandis qu’on vit corporellement dans une autre. Pour confirmer sa thèse, il a même tenté quelques expériences. Mais, jusqu’ici, il n’a réussi encore qu’à aveugler quelques chiens. J’ai la conviction que ce sera là le seul résultat appréciable de ses recherches, bien que je ne l’aie pas vu depuis quelques semaines ; dernièrement, j’ai été si absorbé par mes travaux et ma nouvelle installation à Saint-Pancréas que je n’ai pu trouver le temps d’aller le voir, mais, néanmoins, l’ensemble de sa théorie m’apparaît comme fantaisiste. Les faits concernant Davidson sont d’une condition absolument différente, et je puis personnellement certifie l’exactitude de chaque détail que j’ai relaté.
Fin

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