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H.-G. Wells : L’île de l’æpyornis

La Science Illustrée N°527 à 529 — janvier 1898

vendredi 24 août 2018, par Denis Blaizot

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Auteur : Herbert George Wells
Titre : L’île de l’æpyornis
Traducteur : Achille Laurent
Publication : La Science Illustrée N°527 à 529 — janvier 1898  

Æpyornis ou épiornis, oiseau gigantesque qui vivait autrefois à Madagascar et dont l’espèce s’est éteinte à une époque peut-être assez récente. Il devait ressembler beaucoup à l’autruche. Des coquilles de ses œufs retrouvés quelquefois dans des mares donnent à penser qu’il hantait les marécages. Chacun de ces œufs équivalait environ à cent cinquante œufs de poule, ce qui a fait dire plaisamment à un voyageur qu’un chapeau aurait pu leur servir de coquetier.

L’homme à la figure balafrée se pencha sur la table et examina mon paquet :

‒ Des orchis ? demanda-t-il.

‒ Quelques-uns.

‒ Des cypripediums ?

‒ Oui, principalement.

‒ Et quelque chose de nouveau ? Non. Cela m’étonnerait. J’ai fait ces îles il y a vingt-cinq, non, vingt-sept ans. Si vous y trouviez quelque espèce ignorée, ce ne pourrait être qu’une plante récente. Je n’ai pas laissé grand’chose...

‒ Je ne suis pas un collectionneur répondis-je.

‒ J’étais jeune alors ; continua-t-il. Seigneur ! comme je voltigeais ! (Et il semblait prendre ma mesure avec dédain). Je passais deux ans dans les Indes orientales et sept au Brésil. Puis j’allai à Madagascar.

‒ Je connais peu d’explorateurs par· leur nom, dis-je, prévoyant une histoire. Pour le compte de qui faisiez-vous des recherches ?

‒ Pour Dawson. Je serais surpris que vous ayez jamais entendu le nom de Butcher.

Butcher ? Butcher ? Ce nom était vaguement présent à mon souvenir ; je finis par me rappeler Butcher, alias Dawson.

‒ Quoi ! m’écriai-je, vous êtes l’homme qui, pour quatre années de traitement, les poursuivit et fut jeté sur une île déserte.

‒ Votre serviteur, dit l’homme à la cicatrice, en s’inclinant. Drôle d’aventure, n’est-ce pas !

‒ Comment cela se fit-il ? demandai-je. Je ne me rappelle pas bien la chose.

‒ Soit... Vous avez entendu parler des æpyornis ?
‒ Un peu. Andrews m’entretenait, précisément avant que je m’embarque, d’une nouvelle espèce sur laquelle il faisait un travail, il y a un mois ou à peu près. On a trouvé un fémur, paraît-il, long d’un mètre. Cet animal devait être un vrai monstre.

‒ Je vous crois, dit l’homme à la cicatrice. C’était bien un monstre en effet, mais quand ont-ils trouvé ces ossements ?

‒ Il y a trois ou quatre ans, en 1891, je crois. Pourquoi cette question ?

‒ Pourquoi, seigneur ? Mais parce que je les ai découverts, moi, il y a bien près de vingt ans. Si Dawson n’avait pas été bête, à propos de ce salaire, on pouvait faire avec eux un tapage extraordinaire... Je ne pouvais pourtant pas empêcher ce bateau d’aller à la dérive ...

Il s’interrompit, puis :

‒ Je suppose que c’est au même endroit : une espèce de marécage, à quatre-vingt-dix milles environ au nord de la pointe de Tananarivo. Le connaissez-vous, par hasard ? On y va en bateau, en longeant la côte. Ne vous rappelez-vous pas, peut-être ?

‒ Non. Il me semble pourtant que Andrews me parla d’un marais.

‒ Ce doit être le même ; c’est sur la côte à l’est. Quoi qu’il en soit, il y a dans l’eau quelque chose qui conserve. Cela sent comme la créosote. Ont-ils découvert encore des œufs ? Quelques-uns de ceux que j’ai trouvés avaient en longueur un pied et demi... Le marécage était en cercle, ainsi, coupé de ce côté. C’est presque un marais salant. Oui... Quel temps je passai là ! Je fis ma découverte tout à fait par hasard. Nous étions venus pour les œufs, moi et deux indigènes, dans une pirogue bizarre et nous mîmes en même temps la main sur les ossements.

« Nous avions une tente et des provisions pour quatre jours ; nous campâmes à l’un des endroits les plus solides, Rien que d’y penser, je crois sentir encore une étrange odeur de goudron.

« C’est un travail amusant. Vous allez sondant la vase avec une baguette de fer. Ordinairement l’œuf est brisé.

« Je me demande combien de temps s’est écoulé depuis l’époque où vivaient ces æpyornis. Les missionnaires disent que les indigènes ont des légendes se rapportant à cette époque ; mais je n’ai jamais recueilli, quant à moi, aucune de ces histoires. En tout cas, ces œufs que nous trouvâmes étaient certainement aussi frais que s’ils eussent été tout nouvellement pondus.

« En les transportant au bateau, l’un de mes nègres en laissa tomber un sur le rocher, et il cassa. (Ah ! je malmenai le pauvre diable !) Il était frais, vous dis-je, comme pondu de l’heure même ; pas la moindre odeur, et la femelle pourtant est morte depuis quatre-cents ans peut-être. Le nègre prétendit qu’un myriapode l’avait mordu.

« Mais je m’écarte de mon sujet.

« Cela nous avait pris tout le jour de fouiller dans la boue et d’en extraire ces œufs encore entiers ; nous étions tout couverts d’une sale vase noire ; naturellement j’étais de mauvaise humeur. À ma connaissance, c’étaient les seuls œufs qui eussent jamais été découverts entiers. J’allai plus tard voir ceux qui se trouvent au Muséum d’histoire naturelle de Londres ; tous étaient fêlés, émiettés, recollés, comme des mosaïques, des morceaux même manquaient. Les miens étaient en parfait état, et j’avais l’intention de les vider, une fois revenu. Naturellement j’étais ennuyé que cet idiot de porteur eût brisé le résultat de trois heures de travail, et à cause d’un myriapode encore ! Je le tarabustai d’autant plus ... »

L’homme à la cicatrice retira de sa bouche sa pipe de terre ; je mis ma blague à tabac devant lui ; il bourra machinalement, en pensant à autre chose.

‒ Et qu’avez-vous fait des autres œufs ? Les avez-vous rapportés chez vous ? Je ne me rappelle pas bien... demandai-je.

‒ Cela, c’est la partie curieuse de l’histoire. J’en avais trois autres, Des œufs parfaitement frais. Nous les mîmes dans le bateau, et je revins à notre tente pour faire du café, laissant mes deux païens couchés sur le rivage, l’un faisant le feu avec sa tige de fer, et l’autre l’aidant à cette besogne. Il ne me vint pas à l’esprit que les gueux mettraient à profit la situation particulière dans laquelle je me trouvais pour me chercher chicane. Mais, je suppose, le poison du myriapode, le coup de pied reçu de moi avaient bouleversé l’un (il était toujours d’humeur chagrine), et celui-là monta la tête à l’autre.

« Je me souviens que j’étais assis, fumant, occupé à faire bouillir de l’eau sur une lampe à esprit-de-vin, soin dont je me chargeais toujours moi-même pendant ces expéditions. Par hasard j’admirais le marécage sous le soleil couchant. Il était noir, avec des traînées couleur de sang : un beau spectacle, ma foi. Et, par-delà, le pays rose, gris et brumeux sur les hauteurs ; derrière la colline, le ciel rouge comme une fournaise.

« Et à quarante mètres derrière mon dos, ces païens maudits, tout à faits indifférents au calme des choses, complotaient de s’enfuir avec le bateau et de m’abandonner tout seul avec trois jours de provisions, une tente de toile, et rien du tout à boire, si ce n’est un petit baril d’eau. J’entendis une sorte de glapissement derrière moi : ils étaient là, dans la pirogue ‒ ce n’était pas à proprement parler un bateau ‒ peut-être à vingt-mètres du bord. Je compris tout en un instant. Mon fusil était sous la tente, et d’ailleurs je n’avais point de balles, seulement du petit plomb ; ils le savaient. Mais j’avais dans la poche un petit revolver ; je le tirai, tout en me précipitant vers le rivage.

‒ Revenez ! m’écriai-je, en brandissant mon arme.

« Ils baragouinèrent quelque chose, et celui qui avait cassé l’œuf se moqua de moi. Je visai l’autre ! parce qu’il était sans blessure et manœuvrait la pagaye ; et je le manquai. Ils partirent de rire. Cependant, je ne me tenais pas pour battu. Je compris qu’il fallait garder mon sang-froid : j’ajustai mon homme de nouveau et je le fis sursauter. Il ne riait plus, cette fois. Du troisième coup, je l’atteignis à la tête, il tomba par-dessus le bord et la pagaye avec lui. C’était vraiment un beau coup pour un revolver : j’estime qu’il y avait bien quarante mètres. Il disparut tout de suite ; j’ignore s’il fut tué du coup ou simplement étourdi et noyé.

« Alors je criai à l’autre de revenir ; mais il se blottit dans le canot et refusa de répondre. Je fi feu de mon revolver, mais sans pouvoir l’atteindre.

« J’eus la sensation d’être un fier imbécile, je vous en réponds. J’étais là, sur, ce rivage noir et empoisonné, avec un marais à perte de vue derrière moi, et devant, la mer, froide après le coucher du soleil et toujours cette pirogue sombre continuant à s’éloigner vers le large. Je vous assure que je vouai à tous les diables Dawson et le musée et tout le reste. Je hurlai au nègre de revenir, et ma voix s’éteignit après un dernier cri de terreur.

« Il n’y avait plus rien à faire, sinon de nager vers lui et, quant aux requins, de courir la chance. J’ouvris mon couteau, je le pris entre mes dents, j’enlevai mes vêtements et je m’avançai. Dès que je fus dans l’eau ; je perdis de vue la pirogue, mais je m’efforçai, au juger, de l’avoir toujours en tête. J’espérais que l’homme qui la montait serait trop malade pour la gouverner et qu’elle continuerait dans la même direction. À un moment, elle se représenta au-dessus de l’horizon, vers le sud-ouest. C’était bien fini maintenant des derniers reflets du soleil couchant et les ombres de la nuit descendaient lentement. Les étoiles commençaient à transparaître dans le bleu. Je nageais comme un champion, quoique mes jambes et mes bras eussent été bientôt endoloris.

« Cependant, je rattrapai mon nègre à l’heure où les étoiles étaient dans tout leur éclat. Comme il faisait plus sombre, je vis sur l’eau toutes sortes de reflets brillants, la phosphorescence, vous savez. Par moments, cela m’étourdissait. Je ne distinguais plus ce qui était étoile et ce qui était phosphorescence.

« Le canot m’apparaissait noir comme le péché et, sous ses flancs, les rides de l’eau semblaient de feu liquide. Je me tenais naturellement sur mes gardes avant de sauter dedans ; j’avais souci de voir d’abord ce que l’autre était devenu. Il semblait couché, comme une masse, à l’avant, l’arrière étant tout entier hors de l’eau. L’objet prit en tournant lentement, comme il dérivait, une sorte de mouvement de valse. J’allai à l’arrière et je l’abaissai, attendant que mon homme s’éveillât. Puis je grimpai dans la barque, mon couteau à la main, prêt à toute attaque ; mais il ne bougea pas. Alors je m’assis à la poupe m’éloignant à la dérive sur cette mer calme, et phosphorescente, avec tout le cortège des étoiles au-dessus de moi, dans l’attente de ce qui allait arriver.

« Après un assez long temps, j’appelai le voisin par son nom ; il ne répondit point. J’étais trop fatigué pour m’exposer à quelque péril en allant à lui, et nous restâmes ainsi. Je m’endormis, je crois bien, une ou deux fois. À l’aube, je m’aperçus qu’il ne remuait pas plus qu’une souche, ,et que, bien mort, il était bouffi et violacé, Mes trois œufs et les ossements étaient au milieu du canot, aux pieds du bonhomme, le baril d’eau potable, un peu de café, quelques biscuits enveloppés dans l’Argus du Cap ; sous lui, un récipient de fer plein d’esprit-de-bois. D’ailleurs, ni pagaye, ni, en somme, rien qui pût servir en aucune façon. Je me résignai à voguer à l’aventure jusqu’à ce que je fusse recueilli. M’étant assuré que le nègre ne portait sur lui aucune blessure, j’accusai de l’avoir piqué un serpent, un scorpion, un myriapode quelconque, et je l’envoyai par-dessus bord.

« Après quoi ; je bus un peu d’eau, je mangeai quelques biscuits et je jetai un regard autour de moi. Je suppose qu’un homme placé aussi bas que je l’étais ne voit pas très loin ; du moins Madagascar était tout à fait hors de vue ; on ne distinguait de terre dans aucune direction. J’aperçus une voile allant vers le sud-ouest ; une goélette à ce qu’il me parut, mais la coque ne vint pas au-dessus de l’horizon. À ce moment le soleil s’élevait dans le ciel et ses rayons commençaient à taper sur moi. Seigneur ! cela faillit faire bouillir ma cervelle. J’essayai de me mouiller la tête dans la mer ; puis mes yeux étant tombés sur le journal, je m’allongeai à plat dans mon canot, et j’étendis au-dessus de moi l’Argus du Cap. Choses merveilleuses que ces feuilles publiques ! Jamais auparavant je n’en avais lu aucune d’un bout à l’autre : il est bizarre que l’idée vous en vienne lorsque vous êtes ainsi tout seul ; j’ai dû lire vingt fois ce vieux numéro béni de l’Argus. Dans le canot le goudron fumait sous la chaleur et se soulevait en grosses cloches.

« Je voguai dix jours, ajouta l’homme à la cicatrice. C’est peu de chose quand on le raconte, n’est-ce pas ? Cependant chacun paraissait devoir être pour moi le dernier. Excepté le matin et le soir, il me fut impossible de regarder autour de moi, tant la réverbération était infernale.

« Après les trois premiers jours je ne vis plus une voile, et celles que j’avais vues auparavant ne s’étaient pas inquiétées de moi. Pendant la sixième nuit, un navire approcha, à peine à un demi-mille, avec tous ses feux allumés, tous ses sabords ouverts, semblable à un énorme ver luisant. Il y avait à bord de la musique. Je me redressai, j’appelai, je poussai des cris dans sa direction : inutilement.

« Le second jour j’ouvris un des œufs d’æpyornis ; je grattai la coquille vers le bout, morceau par morceau, et je constatai, avec plaisir qu’il était à peu près bon à manger : une certaine odeur toutefois ; je ne dis pas mauvaise, mais quelque chose comme le goût d’un œuf de cane. Il y avait, sur l’un des côtés du jaune, une espèce de raie circulaire d’environ six pouces de large, avec des rayures de sang et une marque blanche, comme une échelle. Je trouvai bien cela singulier, mais je ne compris pas alors ce que cela signifiait et je n’étais pas en situation de me montrer difficile. Cet œuf me fit trois jours, avec quelques biscuits et quelques gorgées d’eau. Je mâchai aussi des grains de café, pour me donner de la vigueur.

« Vers le huitième jour, j’entamai le second œuf, et il m’épouvanta.

L’homme à la cicatrice fit une pause.

‒ Oui, il était en pleine incubation, reprit-il.

« Je crois bien que cela vous étonne. Cet œuf avait été déposé dans cette boue noire et froide, peut-être trois cents ans auparavant. Mais il n’y avait pas à s’y tromper : j’avais là, sous les yeux ; ‒ comment dirai-je ? ‒ l’embryon, avec sa grosse tête, avec les os recourbés, avec le cœur battant sous le sternum, le jaune comme desséché, de grandes membranes s’étendant tout autour, à l’intérieur de la coquille. J’avais donc fait éclore les œufs du plus gros de tous les oiseaux disparus, là, dans une petite pirogue, au beau milieu de l’océan Indien : Ah ! si le vieux Dawson l’avait su ! Cela valait bien quatre années de traitement, qu’en dites-vous ?

« Cependant, j’avais à manger jusqu’au bout ce plat précieux, avant de voir la terre, et quelques-unes des bouchées furent rudement écœurantes. Restait le troisième œuf. Je l’avais bien miré au grand jour, mais la coquille était trop épaisse pour que je pusse voir ce qui se passait en dedans ; il est vrai, j’avais cru entendre des pulsations, mais ce pouvait être un bourdonnement dans mes oreilles, comme il arrive quand on écoute un coquillage.

« Alors m’apparut un îlot ; à peine l’avais-je vu sortir des lueurs du soleil levant qu’il était tout d’un coup près de moi. Je voguai droit de ce côté, et j’étais environ à un demi-mille du rivage, pas plus, lorsque le courant dévia ; or, je n’avais pour pagayer ; le plus difficilement du monde, que mes mains et les morceaux de ma coquille d’œuf d’æpyornis. Malgré tout, j’atterris.

« C’était un banc de corail quelconque, d’environ quatre milles de tour, avec quelques arbres vivants, une source, et la plage couverte de petits crustacés. Je débarquai mon œuf, je le mis en bonne place, bien au-dessus des atteintes de la marée, en plein soleil,pour lui donner toutes chances d’éclore ; puis je cherchai un lieu sûr pour ma pirogue et je me mis à flâner.

« Vous allez voir ma chance : le jour même où j’avais pris terre, le temps changea. Un orage accompagné de tonnerre se dirigea vers le nord et de son aile fouetta mon île ; pendant la nuit, un déluge, une tempête hurlante. Vous pensez bien qu’il n’en fallait pas tant pour mettre sens dessus dessous mon canot.

« Je dormais sous ce canot. L’œuf reposait heureusement dans le sable, plus haut, sur le rivage ; La première chose que je me rappelle, c’est un bruit semblable à celui d’une centaine de cailloux frappant à la fois le bateau ; puis un flot impétueux me passa sur le corps. Je rêvais juste, à ce moment que j’étais dans mon logis, couché dans ma chambre ; je me levai et je criai vers la déesse Intoshi pour lui demander quel démon était là ; en même temps, je me précipitais vers la chaise où, chez moi, se trouvaient ordinairement les allumettes. Alors seulement, je me souvins où j’étais.

« Des vagues phosphorescentes déferlaient jusqu’à moi, comme si elles avaient voulu m’engloutir ; tout à l’entour, d’ailleurs, la nuit noire comme de l’encre. Le vent hurlait, tout bonnement. Les nuages très bas semblaient être presque sur ma tête, et la pluie tombait comme si le ciel se fût entr’ouvert. Une énorme vague, s’avança, en se tordant, semblable à un serpent de feu, et je m’élançai. Songeant au canot, je descendis en toute hâte de ce côté, alors que l’eau sifflait de nouveau derrière moi ; il avait disparu. Je m’inquiétai alors de l’œuf et le cherchai à tâtons. Il était très bien, en dehors de l’atteinte des vagues les plus furieuses ; je m’assis par terre, tout auprès, et le pris dans mes bras pour me tenir société. Dieu ! quelle nuit ce fut !

« Avant le jour, l’orage était passé : plus de trace de nuage dans le ciel quand parut l’aurore. Tout le long du rivage, çà et là, des débris de planches : le squelette désarticulé, pour ainsi dire, de mon pauvre bateau. Cela me donna quelque chose à faire ; car, profitant de ce que deux des planches étaient encore jointes, je dressai avec ces épaves une manière d’abri contre l’orage.

« Ce jour-là aussi mon œuf vint à éclore.

« À éclore, oui, monsieur ; alors que ma tête reposait dessus et que je dormais. J’entendis un coup vigoureux, je perçus un craquement, je me levai : c’était le haut de mon œuf brisé à coups de bec ; une drôle de petite tête brune me regardait. « Oh ! m’écriai-je, vous êtes le bienvenu. » Et, avec quelque difficulté, l’animal sortit de sa coquille.

« Une belle et bonne petite bête vraiment, de la grosseur à peu près d’une poule, tout à fait pareille à la plupart des autres jeunes oiseaux, seulement plus grosse. Le plumage était d’un brun sale d’abord, avec des espèces d’escarres qui tombèrent vite, et à peine des plumes, un léger duvet.

« Je ne puis pas dire combien j’étais heureux de voir cette bête. Robinson Crusoé ne nous a pas assez parlé de son isolement. J’avais moi, un intéressant compagnon. Il me regardait et clignait de l’œil, la tête, rejetée en arrière, comme une poule ; il lança un cocorico et se mit à picorer de-ci de-là, comme si ce n’était rien vraiment. que d’être éclos avec trois cents ans de retard.

« ‒ Très heureux de vous voir, monsieur Vendredi, lui dis-je ; car, dès que j’avais reconnu mon œuf en incubation, dans le canot, j’avais naturellement décidé de choisir ce nom si jamais il venait à éclore. Mais, je n’étais pas, sans inquiétude au sujet de sa nourriture ; je lui donnai tout de suite un tas de petits poissons ; il les prit et ouvrit le bec pour en avoir encore. J’en fus content ; car, en de pareilles circonstances, s’il eût été tant soit peu difficile, il ne me serait resté d’autre ressource que de le manger lui-même.

« Vous n’imaginez pas quel intéressant oiseau était ce poussin d’æpyornis. Il se mit à me suivre dès le premier jour. Il se tenait ordinairement auprès de moi pendant que je pêchais, veillant pour avoir sa part de tout ce que je pouvais prendre. Il était délicat aussi ; certains petits fruits, sales, verts, comme des cornichons confits, se trouvaient souvent sur le rivage ; il en goûta un ; cela le bouleversa, jamais plus il ne regarda seulement ce genre de baie.

« Et il grandissait, il grandissait presque à vue d’œil. Comme je ne fus jamais beaucoup un homme de société, sa tranquillité, son attachement pour moi me plurent à un point étonnant. Pendant près de deux ans, nous fûmes aussi heureux que nous pouvions l’être sur cet îlot. Je n’avais aucune préoccupation d’intérêt, mon traitement courant toujours chez Dawson. De temps à autre nous apercevions une voile, mais nulle ne nous approcha. Je m’amusais à orner mon domaine, à le décorer avec des oursins et des coquillages d’espèces et de formes variées. J’inscrivis « Île de l’Æpyorpis », en grosses lettres tout autour de cet endroit si resserré, comme vous savez que l’on disposait jadis en Angleterre, autour des stations de chemins de fer, des pierres peintes avec des calculs et des indications diverses. J’étais habitué à rester là, à contempler cet oiseau béni se promenant et grandissant, grandissant toujours : songez un peu que j’aurais pu me faire des rentes avec cet animal, en l’exhibant à droite et à gauche, si jamais j’étais sauvé.

« Après sa première mue, il devint gracieux ; il prit une crête, une barbe bleuâtre, un bouquet de plumes vertes à la queue. Je me demandais souvent si Dawson aurait ou non quelque droit à le réclamer. Pendant les jours d’orage et la saison des pluies, nous nous tenions serrés sous l’abri que j’avais édifié avec les planches du vieux canot ; je lui racontais des histoires sur mes amis de chez moi. Après une tempête, nous faisions ensemble le tour de l’île pour voir s’il n’y avait pas quelque épave. C’était, vous pouvez le dire, une sorte d’idylle. Si seulement j’avais eu du tabac, c’eût été tout simplement un paradis.

« À la fin, cependant, de la seconde année, notre petit paradis devint moins agréable. Vendredi avait alors, du sol au bec, environ quatorze pieds de haut, avec une tête grosse et large comme celle d’une pioche, deux yeux bruns énormes à bord jaune, convergents comme ceux d’un homme, et non placés de chaque côté de la tête comme ceux d’une poule. Son plumage était beau ‒ rien du demi-deuil de l’autruche, ‒ assez semblable à celui du casoar, autant que la différence de couleur et de forme des animaux permettait la ressemblance. Alors il commença à dresser sa crête contre moi, à prendre des airs d’insolence, à donner tous les signes d’un mauvais caractère.

« À la fin un moment vint où, ma pêche ayant été tout à fait malheureuse, il s’attacha à moi d’une façon singulière et réfléchie ; je crus qu’il avait peut-être mangé des concombres de mer ou quel que autre chose désagréable ; ce n’était en réalité de sa part que du mécontentement. Or, moi aussi, j’étais affamé, et, lorsque j’eus enfin pris un poisson, j’entendis me le réserver. Notre humeur fut prompte, ce matin-là, de part et d’autre. Lui becqueta le poisson et s’en empara ; moi je lui donnai un coup sur la tête pour lui faire lâcher prise. Alors il vint sur moi, Seigneur ! ... et voilà ce qu’il me fit à la figure. »

L’homme me montrait sa cicatrice.

‒ Puis il me donna des coups de pattes. Je me levai et, voyant qu’il ne finissait pas, je m’enfuis, en protégeant mon visage de mes bras croisés ; mais il courut, de ses grandes jambes disgracieuses et gauches, plus vite qu’un cheval de course, et m’envoya sur la tête des ruades comme des coups de marteau, Je me dirigeai vers le marais et entrai dans l’eau jusqu’au col. Il s’arrêta, car il avait horreur de se mouiller les pieds, et commença à faire tapage, comme un paon en colère, mais d’une voix plus rauque. Il se mit à arpenter la grève. Je reconnais que je me sentais petit devant ce satané fossile qui faisait son seigneur. Ma tête et ma figure étaient en sang et, dame, mon corps, sous les meurtrissures, n’était qu’une bouillie.

« Je pris le parti de m’avancer dans le marécage et de le laisser tout seul pendant un moment, jusqu’à ce que l’affaire fût apaisée. Je grimpai sur le palmier le plus haut, je m’assis et pensai à tout cela. Je ne crois pas avoir jamais, ni auparavant ni depuis, ressenti une pareille peine, C’était l’ingratitude brutale de la créature, J’avais été plus qu’un frère pour lui ; je l’avais mis au monde, je l’avais élevé. Grand dégingandé d’oiseau, hors de mode ! Et moi, un être humain, héritier des siècles passés ! ... Enfin ! ...

« Puis je songeai que lui-même finirait par voir les choses ainsi et regretterait un peu sa conduite. Je me demandais s’il ne fallait pas attraper quelques beaux petits poissons, aller à lui tout de suite d’une manière indifférente et les lui offrir : il serait peut-être sensible au procédé. J’eus besoin de quelque temps pour voir combien implacable et acariâtre peut être un oiseau de race éteinte. O rancune !

« Je ne vous dirai pas tous les petits stratagèmes dont j’usai pour l’amadouer. J’échouai, tout simplement. Cela me fait monter le rouge à la figure encore maintenant de penser aux rebuffades et aux coups que je reçus de cette curiosité infernale. J’essayai de la violence : je lui jetai d’assez loin des morceaux de corail ; mais il ne fit que les avaler ; je lui lançai mon couteau ouvert et je faillis le perdre, quoiqu’il fût trop grand pour que la bête l’engloutît ; j’essayai de le prendre par la faim et je cessai de pêcher ; mais il trouva des vers à picorer, le long de la plage, à marée basse, et continua de vivre ainsi, médiocrement. La moitié de mon temps, je la passais dans l’eau jusqu’au cou, et le reste en l’air, sur des palmiers. L’un de ces arbres était à peine assez haut ; lorsqu’il me surprenait sur celui-là, il se donnait régulièrement une petite fête aux dépens de mes mollets. Cela devint insupportable. J’ignore si vous avez jamais essayé de dormir sur un palmier : cela me donnait à moi les plus horribles cauchemars. Pensez aussi au ridicule ! Voilà donc le représentant d’une espèce éteinte régnant sur mon île comme un duc maussade, et ne me permettant même pas de poser le pied sur le sol ! Je pleurais souvent de lassitude et de dépit. Je lui disais que je n’entendais point être persécuté dans mon île déserte par un anachronisme maudit. Je lui disais d’aller mordre un navigateur de son temps ; mais il ne me répondait, ce grand vilain oiseau, tout en jambes et en cou, qu’en faisant claquer son bec.

« Je ne voudrais pas vous dire combien de temps cela dura de la sorte. Ah ! certes, je l’aurais tué, si j’en avais su le moyen. Cependant, j’imaginai à la fin une façon de lui faire son affaire. C’est un tour de l’Amérique du Sud, Je liai bout à bout toutes mes lignes avec des brins d’algues marines et j’en fis une corde solide, très longue, et j’attachai aux extrémités deux blocs de corail. Cela me prit à préparer quelque temps, puisque à tout moment j’avais à me réfugier soit dans l’eau, soit sur un arbre.

« J’enroulai rapidement cette corde autour de ma tête, puis je la laissai glisser jusqu’à lui. La première fois, je manquai mon coup ; mais, la seconde fois, la ficelle accrocha ses jambes admirablement et s’entortilla tout autour, encore, et encore, 11 chancela. Étant moi-même à mi-corps dans le marais je tirai le lasso et, aussitôt que l’oiseau fût tombé, je sortis de l’eau et me mis avec mon couteau à lui scier le cou.

« Encore maintenant, j’ai de la peine à y penser. Je me considérais comme un assassin, tandis que se poursuivait mon œuvre, quoique, ma colère fût vraiment violente.

« Quand je me penchai sur lui, quand je le vis saigner sur le sable blanc, ses belles grandes jambes et son cou secoués par l’agonie, ah !...

« Après ce drame, l’ennui de la solitude fondit sur moi comme une malédiction. Bon Dieu ! vous ne pouvez pas imaginer combien cet oiseau me manqua. Je m’assis auprès de son corps, je pleurai sur lui, je frissonnai en jetant les yeux autour de moi, sur mon îlot silencieux et désolé. Je me rappelais quel joli petit oiseau c’était quand il sortit de l’œuf et par combien de ruses charmantes il m’avait amusé, avant de devenir mauvais ; je me disais que, en me bornant à le blesser, j’aurais pu le ramener à de meilleurs sentiments.

« Si j’avais eu les moyens de creuser dans mon banc de corail, je l’aurais enseveli. J’étais ému exactement comme s’il se fût agi d’un homme. Toujours est-il que je ne pouvais songer à le manger. Je le traînai donc dans le marais, où les petits poissons vinrent le dévorer.

« Je ne sauvai même pas les plumes.

« Alors il arriva qu’un individu, dont le yacht croisait dans mes parages, eut la fantaisie de voir si mon îlot existait toujours. Il ne venait pas trop tôt, car j’étais presque malade de chagrin et je n’hésitais plus qu’entre deux partis : irais-je me promener dans la mer pour en finir avec l’existence, ou me rabattrais-je sur les petites drogues vertes ? ...

« Je vendis le squelette à un marchand du nom de Winslow, dans le voisinage du British Museum ; il me dit plus tard l’avoir cédé au vieil Havers. Il semble que celui-ci n’ait pas remarqué que ces os étaient de taille exceptionnelle, car c’est seulement après sa mort qu’ils attirèrent l’attention. On les appela os d’æpyornis. Qu’est-ce donc que cela ?

‒ Æpyornis vastus, répondis-je. C’est assez bizarre, la même histoire m’a été racontée par l’un de mes amis. Lorsqu’ils trouvèrent un æpyornis, ils crurent avoir atteint le sommet de l’échelle et l’appelèrent Æpyornis maximus, Alors quelqu’un mit au jour un autre fémur de quatre ou cinq pieds ou plus ; celui-là fut dénommé Æpyornis Titan. Puis le vôtre, vastus, fut découvert après la mort du vieil Havers dans sa collection, et aussitôt surgit un vastissimus ...

‒ Winslow m’en a dit tout autant, reprit l’homme à la cicatrice. Si l’on trouve encore des æpyomis, il parie que quelque savant célèbre s’étranglera à renchérir sur les épithètes précédentes. En somme, c’était une bien singulière aventure, n’est-ce pas ? »

H.-G. Wells  . Traduit par Achille Laurent