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Whip : L’amateur de ténèbres

dimanche 2 mai 2021, par Denis Blaizot

Ce conte plein d’humour a été publié dans Le Matin du 15 décembre 1919 1919 .

Couché sur le dos, il sentait le sommeil l’envahir.

Alors, pour éteindre l’électricité, il se tourna sur le flanc gauche et étendit le bras droit vers le commutateur, situé au-dessus de la table de nuit.

Il ne l’atteignit point, car le commutateur était un peu plus loin.

Très lentement, pour ne pas faire fuir le sommeil, qu’il tâchait en outre de retenir en gardant ses paupières soigneusement fermées, il s’assit sur son lit, pencha le haut du corps vers la gauche, allongea doucement son bras droit et promena sur le mur sa main ouverte.

Le commutateur restait introuvable.

Il soupira, se résigna à tourner insensiblement la tête et entrouvrit l’œil gauche à la limite minima de l’ouverture.

Il put ainsi atteindre le petit appareil, fit marcher le déclic et obtint enfin les ténèbres totales propices au sommeil, au divin sommeil.

Heureux, il se recoucha sur le dos, en accomplissant avec les mêmes précautions les mêmes mouvements qu’il venait de faire mais dans l’ordre et le sens inverses.

Il referma puissamment ses paupière, qu’il avait inconsciemment ouvertes toutes grandes dès que l’obscurité eut rendu toutes choses invisibles.

Cependant le sommeil ne vint pas.

« Ça y est… pensa-t-il non sans énervement, je ne vais pas pouvoir m’endormir, ce soir comme les autres soirs, à cause de ce sale machin qui n’est pas portée de ma main… Au fait, je suis bien bête ; je n’ai qu’à rapprocher mon lit du commutateur, je l’atteindrai facilement… Je ferai cela demain matin… oui mais voilà, demain matin je n’y penserai peut-être pas, de sorte que demain soir, au moment de m’endormir, je serai encore obligé de faire tous ces mouvements qui chassent le sommeil… Quelle chose stupide que l’existence ! »

Sous l’empire de la contrariété, il pensa à des choses désagréables : à l’ennui que l’on doit éprouver lorsqu’on se trouve pris, dans un accident de chemin de fer, entre deux banquettes brutalement rapprochées par l’écrasement du wagon… à une tante qu’il n’aimait pas… ses bottines vernies qu’il avait achetées un peu trop justes…

Tout cela repoussait le sommeil. Cependant il s’endormit, sans s’en apercevoir, comme tous les soirs et comme tout le monde.

Le lendemain, tout de même, il se rappela qu’il avait décidé de déplacer son lit.

Il s’approuva fort, bien que silencieusement, pour son ingéniosité, se leva, allègre, et tout de suite passa à l’exécution.

Il poussa son lit de vingt centimètres. « Exactement ce qu’il fallait », constata-t-il en se campant en face de son champ d’action, qu’il parcourut d’un regard dominateur, « Ce soir, je n’aurai qu’à allonger négligemment mon bras droit… crac… et je m’endormirai dans l’instant. »

Cette perspective l’enchanta ; il se mit à siffler un petit air américain qu’il aimait beaucoup, quoiqu’il ne le sût que très imparfaitement.

Tout à coup, il arrêta net sa musique.

Son sourcil se fronça et de sa gorge sortit un « ah » terrorisé.

Horreur : le lit, reculé, ne se trouvait plus exactement au milieu du panneau.

— C’est odieux ! fit-il. À cause de ce sale petit machin, j’ai démoli toute l’harmonie de ma chambre… Alors, que faire ?… C’est bien simple : remettre mon lit à sa place et faire rapprocher le commutateur par l’électricien ?… Évidemment ! Voilà la vraie solution.

Il alla chez l’électricien.

L’électricien, homme pratique, le conseilla ainsi :

— Déplacer votre commutateur ? Coûteux errement, fallacieux espoir… [1] Votre papier de tenture sera lacéré, votre mur dégradé ; il vous faudra recourir aux offices du peintre, du maçon… Aria !… Que ne faites-vous emplette, en mes comptoirs, d’une poire à pression qui, branchée sur la prise existante, à l’extrémité d’un fil proportionné, se tiendra, docile en son inertie, à portée de votre dextre ?

D’enthousiasme, la poire fut achetée, installée.

Le soir, elle pendait mollement du rebord de la table de nuit, sur laquelle le fil dormait, sournois comme un serpent. Tellement sournois que lorsque le dormeur, près de sombrer dans le néant provisoire du sommeil, voulut presser la poire dispensatrice de ténèbres, le fil, sollicité par une dextre déjà à demi inconsciente, déploya son astuce et se tendit, renversant un réveil, un verre plein d’eau et un vase assez précieux.

Ces objets se brisèrent avec un fracas démesuré.

Alors il gémit, se sentant définitivement accablé par la destinée et ne s’endormit que vers trois heures du matin.

Dès qu’il fut éveillé, il supprima la poire désastreuse et, très triste, rétablit le commutateur dans son état premier.

Ce qui ne l’empêcha point, ce soir-là et tous ceux qui suivirent, de s’endormir aussitôt la lumière éteinte. Parce qu’il l’éteignit pour ainsi dire sans mouvements, ayant, découvert qu’il n’avait, pour atteindre sans gymnastique inopportune le terrible petit machin, qu’à étendre vers lui non sa dextre, mais sa main gauche…

Whip Whip Pseudonyme de Géo Friley (Georges Frilley) — Source B.N.F.
Il fut sous son véritable nom rédacteur au Canard enchaîné dès sa création. Je n’ai pourtant pas réussi à déterminer ni l’année de sa naissance, ni celle de sa mort. Il est toute fois écrit quelque part qu’il fut un des principaux humoristes français de l’entre-deux-guerres.


[1L’électricien possédait sa licence ès lettres, ainsi qu’il arrive quelquefois aux électriciens.