Accueil > Ebooks gratuits > Les contes des mille et un matins > Marcel Proust : Mme de Villeparisis à Venise

Marcel Proust : Mme de Villeparisis à Venise

dimanche 14 février 2021, par Denis Blaizot

Wouahhh ! J’ai lu du Marcel Proust ! ça ! je ne pensais pas le faire un jour. Son écriture est intéressante, voire agréable. Mais, non ! Je ne suis pas fait pour lire ce genre de littérature. :-)


Ce conte a été publié dans le Matin du 11 décembre 1919 1919 .
Ebooks gratuits
Des Epub et Pdf faits avec soin pour vous faire redécouvrir des œuvres anciennes tombées dans le domaine public.

Dans les derniers temps de notre séjour à Venise, comme nous y avions retrouvé Mme Sazerat, nous dînions souvent dans des hôtels qui n’étaient pas le nôtre. Nous voulions, en effet, la distraire et la faire profiter d’un peu de luxe. Maman m’avait raconté ce qu’elle m’eût caché à Combray, au temps où, en me les lisant, à haute voix, elle faisait de larges coupures même dans les Maîtres sonneurs et François le Champi ; elle m’avait raconté que Mme Sazerat avait été à peu près ruinée, parce que son père, M. de Portefin, s’était épris (cela remontait à plus de quarante ans) de la duchesse d’Havré, laquelle lui avait pris peu à peu tout ce qu’il avait et l’avait abandonné, après lui avoir mangé jusqu’à son dernier « fermage ».

Un soir où nous menions ainsi Mme Sazerat dans un hôtel nouveau où nous avions retenu un petit salon, tandis que ma mère payait le gondolier, je voulus jeter un coup d’œil sur la grande salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout entière de fresques, depuis mal restaurées. Deux garçons causaient en un italien que le traduis :

— Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre, ils ne préviennent jamais. C’est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table (non so se e bisogna guardare la tabola). Et puis, tant pis s’ils descendent et qu’ils la trouvent prise. Je ne comprends pas qu’on reçoive des forestieri comme ça dans un hôtel aussi chic que celui-ci. C’est pas le monde d’ici.

Malgré son dédain, le garçon aurait voulu savoir ce qu’il devait décider relativement à la table, et il allait faire demander au liftier de monter s’informer à l’étage, quand avant qu’il en eût eu le temps, la réponse lui fut donnée : il venait d’apercevoir la vieille dame qui entrait. Je n’eus pas de peine, malgré l’air de tristesse et de fatigue que donne l’appesantissement des années, et malgré une sorte d’eczéma, de lèpre rouge, qui couvrait sa figure, à reconnaître sous son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W***, mais, pour les profanes, pareille à celle d’une vieille concierge, la marquise de Villeparisis. Le hasard fit que l’endroit où j’étais, debout, en train d’examiner les vestiges d’une fresque, était le long des belles parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s’asseoir Mme de Villeparisis.

— Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder à descendre. Depuis un mois qu’ils sont ici, ils n’ont mangé qu’une fois l’un sans l’autre, dit le garçon.

Je me demandais quel était celui de ses parents avec lequel elle voyageait, et qu’on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout de quelques instants, s’avancer vers sa table, et s’asseoir à côté d’elle, son vieil amant, M. de Norpois. Elle garda pendant quelques minutes le silence d’une vieille femme à qui la faiblesse de l’âge a rendu difficile de remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, d’une voix faible mais impérieuse, dans ces questions toutes pratiques où s’empreint le prolongement d’un mutuel amour :

— Êtes-vous passé chez Salviati ?

— Oui.

— Enverront-ils demain ?

— J’ai rapporté moi-même la coupe, je vous la montrerai après dîner. Voyons le menu.

— Il y a comme entrée des rougets ; voulez-vous que nous en prenions ?

— J’en prendrai ; mais pour vous, vous savez bien que cela vous est défendu. Vous pourriez prendre du rizotto, mais ils ne le font pas bien.

— Ça ne fait rien ! Garçon, donnez-nous d’abord des rougets pour moi et du rizotto pour madame et deux demies évian !

Un nouveau et long silence.

— Tenez, je vous apporte le Corriere della Sera et le Giornale d’Italia. J’ai aussi le Temps. Je vais regarder les nouvelles de la Bourse, ajouta-t-il avec la même sollicitude que s’il se fût agi des nouvelles d’une personne malade.

Et, en effet, il ajouta bientôt :

— Nos rentes sont mieux disposées, mais les mines restent faibles. La De Beers se relève très rapidement, peut-être même un peu trop vite. Il ne faudrait pas qu’elle retombât après. Les pétrolifères recommencent à montrer de l’activité. Mais lisez donc le Giornale d’Italia, c’est le journal de Sonnino.

Après un long ailence, Mme de Villeparisis demanda :

— Sonnino, est-ce que ce n’est pas un parent de M. de Venosa ?

— Mais pas du tout, répondit M. de Norpois d’un ton agacé, c’est un juif anglais du nom de Sidney (aucun rapport avec le charmant Sidney Schief). Il paraît que c’est une capacité, mais qu’il a un caractère détestable.

M. de Norpois continua à lire le journal.

— Est-ce que vous avez pensé à aller voir le ministre, lui demanda Mme de Villeparisis avec la sévérité de l’amour tempérée par la douceur de l’âge.

— Oui, je suis passé à son hôtel avant d’aller chez Salviati. Il m’a raconté dés choses très curieuses. Ainsi j’ignorais que quand Briand était au pouvoir il avait envoyé au palais Farnèse un télégramme disant que « si le gouvernement italien demandait l’expulsion de M. Caillaux, il ne fallait pas s’y opposer ». C’était assez malin et prouve une habileté diplomatique dans laquelle malheureusement les Italiens sont passés maîtres, de sorte qu’ils se gardèrent bien de rien demander. Il a rapproché de cela deux dépêches de Ribot à Jonnart que je ne connaissais pas non plus. Dans la première, Ribot, effrayé de l’action violente de Jonnart qui tenait la dragée haute au roi Constantin, lui prêche la modération, l’avertit qu’il agit sous sa responsabilité. Puis Jonnart ayant réussi, Ribot, sans coup férir, lui envoie une dépêche des plus chaleureuses, le félicite de tout cœur et ajoute « Vous savez bien d’ailleurs que si vous aviez rencontré le moindre obstacle, j’étais là pour vous aider de toutes mes forces à le briser. Cette façon un peu rapide de battre sa coulpe n’enlève rien à la sympathie que j’ai pour Ribot. Plaise à Dieu que nous n’ayons que des hommes comme lui et Briand !

— Et cette fameuse Fiume ? demanda au bout d’un moment Mme de Villeparisis.

— Eh bien, malgré ce que je pensais, Nitti, dont je croyais que d’Annunzio était un véritable ad latus, n’est pas fiumiste. Il y avait chez le ministre un écrivain français parfaitement inconnu, Marcel, je ne sais plus le nom, qui, lui, est enthousiaste de d’Annunzio ; il compare l’exil volontaire que celui-ci fit en France à celui de Dante ; il a composé d’avance ou plutôt rétrospectivement trois vers de Virgile où Énée, passant devant Fiume, évoque d’Annunzio ; il a cité un vers d’Hugo, peut-être dans le Petit Roi de Galice, où la manière de prendre les villes ressemble fort à celle de d’Annunzio et il parait que même dans les pièces de d’Annunzio le sol sue ainsi un passé historique. Mais le gouvernement italien prend la chose plus au sérieux sinon au tragique. Il veut naturellement sauver la face. Mais il ne s’agit plus d’élever d’Annunzio sur le pavois, ni même de lui donner un blanc-seing. On veut d’une façon ou d’une autre le réduire à merci, et comme on a bien voulu me demander mon avis, j’ai suggéré, tout en faisant mes réserves sur la politique du Risorgimento, qu’il serait périlleux de prolonger les palabres, car tout cela pourrait dégénérer en une sorte de guerre de partisans qui risquerait de mettre le feu aux poudres et de faire perdre à l’Italie sa place autour du tapis vert.

Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois.

— Ah ! mais c’est le prince de B***, dit le marquis.

— Ah ! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira Mme de Villeparisis.

— Mais parfaitement si. C’est le prince Odon. C’est le propre beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que j’ai chassé avec lui à Bonnétable.

— Ah ! Odon, c’est celui qui faisait de la peinture ?

— Mais pas du tout, c’est celui qui a épousé la sœur du grand-duc N***

M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d’un professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait fixement Mme de Villeparisis. Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se leva, marcha avec empressement vers lui, et d’un geste majestueux, il s’écarta, et s’effaçant lui-même, le présenta à Mme de Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura assis avec eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité de vieil amant, plutôt dans la crainte qu’elle ne se livrât un de ces écarts de langage qu’il avait goûtés mais qu’il redoutait. Dès qu’elle disait au prince quelque chose d’inexact, il rectifiait le propos et fixait des yeux la marquise accablée et docile, avec l’intensité continue d’un magnétiseur.

Un garçon vint me dire que ma mère m’attendait, je la rejoignis et m’excusai auprès de Mme Sazerat en disant que cela m’avait amusé de voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près de s’évanouir.

Cherchant à se dominer :

— Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon ? me dit-elle.

— Oui.

— Est-ce que je ne pourrais pas l’apercevoir une seconde ? C’est le rêve de ma vie.

— Alors ne perdez pas trop de temps, madame, car elle ne tardera pas à avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser ?

— Mais Mme de Villeparisis, c’était, en premières noces, la duchesse d’Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a rendu fou mon père, l’a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien ! elle a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été cause que j’ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray, maintenant que mon père est mort, ma consolation c’est qu’il ait aimé la plus belle femme de son époque, et comme je ne l’ai jamais vue, malgré tout, ce sera une douceur...

Je menai Mme Sazerat, tremblante d’émotion, jusqu’au restaurant et je lui montrai Mme de Villeparisis.

Mais, comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu’où il faut, Mme Sazerat n’arrêta pas ses regards la table où dînait Mme de Villeparisis, et, cherchant un autre point de la salle :

— Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me dites.

Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée, qui habitait son imagination depuis si longtemps.

— Mai si, à la seconde table.

— C’est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme je compte, la seconde table, c’est une table où il y a seulement, à côté d’un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.

— C’est elle !

Marcel Proust