Accueil > Ebooks gratuits > Les contes des mille et un matins > Jean Mauclère : Le ressuscité (1716)

Jean Mauclère : Le ressuscité (1716)

dimanche 7 février 2021, par Denis Blaizot

Cette nouvelle de Jean Mauclère a été publiée dans le Matin du 15 juanvier 1940 1940

Ebooks gratuits
Des Epub et Pdf faits avec soin pour vous faire redécouvrir des œuvres anciennes tombées dans le domaine public.

Quand M. de Richelieu se trouva veuf, à vingt ans, d’une femme qui, d’ailleurs, n’avait jamais été son épouse, vu qu’il lui trouvait la peau jaune, il jugea expédient de secouer vitement son chagrin. Pour ce, il ne trouva rien de mieux que réunir de joyeux drilles comme lui, tous mêmes têtes en un bonnet, et à la nuit, ils s’en allaient, ainsi qu’avaient fait les camarades de messire François Villon en leurs franches lippées, fagottant par les rues noires en souris qui trottent, veulent tout voir et toucher à tout. Ils décrochaient les enseignes, pourchassaient les matous, réveillaient les bourgeois et harcelaient les passantes. Un soir, sous la lune, M. de Richelieu aperçut une gente fillette près d’un gros dadais tendrement penché sur elle. Son esprit de justice s’émut :

— Vive Dieu souffla-t-il à ses compagnons, voilà une poulette mal assortie à ce dindon. Il faut réparer cela !

Léger comme souffle, s’approchant de la promeneuse par derrière, il lui posa un baiser sur le cou. Elle cria pas trop fort. Le gros nigaud protesta, mais les jeunes seigneurs le maîtrisèrent sans effort. Déjà M. de Richelieu, chapeau bas :

— Excusez, ma belle enfant, cet hommage peut-être un peu vif. Comment vous appelez-vous ? Et quel est votre état ?

La futée, d’un coup d’œil, comprit à qui elle avait affaire. Avec une petite révérence, elle répondit :

— On m’appelle Manon Langlois, monseigneur. Je suis parfumeuse aux Caprices de Flore.

— Voilà qui me plaît, à moi qui suis fou de parfums ! Et quel est-il, celui-là ?

Le duc montrait le garçon penaud qui le regardait l’air assez rogue et se tenait coi.

— C’est mon fiancé, déclara la fille. Il a nom Baudouin Hardy, il est chantre à Saint-Germain-l’Auxerrois.

— Eh bien ! décida M. de Richelieu, nous vous emmenons, gente parfumeuse. Nous sommes là un sixain de joyeux compagnons qui avons donné congé à nos familles comme à l’ennui, et qui souperons tout à l’heure. Soyez notre reine d’un soir, mignonne. Foi de gentilhomme ! il ne vous sera fait nul mal.

Manon vit que le sire voulait gabeler seulement ; elle prit bon parti de l’aventure et s’en fut gaiement au bras du duc, tandis que deux jeunes gens maintenaient Baudouin, lequel soufflait comme cheval de mer, en se débattant entre leurs mains.

Un peu plus tard, à l’hôtel de Richelieu, de jeux en noises et de noises en riottes, le souper coula gentiment ; Manon en faisait la fleur. Ce fut une jolie fête, de bon ton toutefois, dont la blondine alluma les joies. Tant il y a que le duc lui dit soudain :

— Si vous vous mariez, ma belle, peut-être avez-vous une petite dot ?

— Oui, certes, monseigneur, fit Manon, toute fière je possède cent écus.

— Bravo ! Mais que diriez-vous si ces écus se changeaient en autant de louis d’or, pour vous remercier de nous avoir égayés ce soir ?

Elle baissa du nez, confuse. Sur un signe de son maître, l’intendant du duc lui mettait un petit sac à la main. Alors, notre Parisienne, embrassant sur les deux joues ce donateur magnifique, s’écria tout franc :

— Oh ! monseigneur, que vous êtes bon Mais... Baudouin, lui en donnerez-vous pas aussi ?

— Baudouin ? fit le duc sévère, il sera puni pour avoir voulu nous priver de vous ce soir.

— Oh ! fit Manon apeurée et joignant ses jolis doigts en une prière, que lui ferez-vous, monseigneur ? Point de mal, que je pense...

— Aucune, d’honneur. Mais il sera châtié !

×××

Le lendemain, vers les minuit, nos jeunes seigneurs se costumèrent en soldats du guet. Ainsi déguisés, ils furent impudents jusque-là que de tirer de son lit mondit chantre, lequel ronflait aussi fort qu’un sonneur. Et, nu en chemise comme il était, ces malfaisants le hissèrent dans un carrosse de fiacre, lequel en trottinant amena la compagnie ès bois de Neuilly. Faites état qu’on était en décembre et que les champs, sur le parcours, étaient couverts de neige bien tassée.

À un carrefour, Baudouin fut déversé, les yeux bandés, au pied d’un chêne. Sans tenir compte aucun des frémissements de la fressure de bon chantre, lequel se mourait de peur, les tortionnaires grièvement le reprochèrent pour ses crimes et lui chantèrent mille pouilles. Puis ils le condamnèrent à mort, par perte de la vie. Pauvre hère en larmes fut ligoté au chêne, par deux tours de bonnes cordes enserrant sa bedaine. Puis M. de Richelieu lui ayant tiré deux coups de pistolet aux oreilles, le frappa sur la tempe d’une éponge mouillée, dont il eut cure de faire dégouliner l’eau sur la joue de Baudouin. Se cuidant morte en sentant ainsi couler tout son sang, la victime s’évanouit, tandis que ses bourreaux tiraient au pied.

Devers l’aube, qui fut tardive, les laitiers de Neuilly, en marche vers la capitale, s’approchèrent de ce navré et le délièrent. Alors le mort revint à soi, tenant dur comme fer qu’il était, non guéri, mais bien ressuscité. Cette assurance où il se cramponnait fit la joie de tout ce que Saint-Germain-l’Auxerrois comptait de chantres à la tribune, de claquepatins sous le portail, voire de prêtres en la sacristie. Et, pour ce qui est la fin de l’aventure, sachez que, quand Manon vint revoir son fiancé, toute frétillante de sa belle dot, Baudouin lui tourna le dos majestueusement, en répétant à grand dédain :

— Arrière ! Peu me chaut des femmes, à cette heure ! Savez-vous pas, petite, à qui vous parlez ? À un ressuscité, apprenez-le, si l’ignorez ! Et cette gent ne se marie point.

Jean Mauclère