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Jean Joseph-Renaud : Le poker hanté

dimanche 29 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette excellente nouvelle a été publiée dans Le Matin du 14 décembre 1920 1920 .

Une histoire de fantôme ? oui, mais pas que... Et comme au final, il n’y a rien de surnaturel, je la classerai volontiers Thriller. En tout cas, ne la ratez pas. Elle est vraiment très bonne.

— Je vous répète que, la nuit, il se passe des choses effrayantes dans cette maison isolée, depuis que le -père Anfray y a été assassiné !... De longues plaintes, le bruit d’un corps que l’on traîne, un visage affreux apparaissant en les ténèbres... Non, non, ce n’est pas une illusion, messieurs !... On n’est pas plus crédule dans nos campagnes qu’à Paris ; or, la maison est à vendre ou à louer, à un prix dérisoire, depuis trois ans !... Personne n’en veut...

— Eh bien ! je suis prêt à aller y continuer cette partie de poker !... Il va être minuit... minuit, l’heure des fantômes !... Peut-être aurons-nous la chance d’en rencontrer, un !... s’écria Un ingénieur de Paris, M. Defosse, qui, tout en jouant, avait bu beaucoup de whisky.

Un brusque silence fit parvenir le murmure des vagues jusqu’en cette salle de petit casino, où de riches notables du pays et quelques baigneurs parisiens terminaient une forte partie.

— Alors, messieurs, y allons-nous ?... reprit M. Defosse.

Son interlocuteur repoussa nerveusement les jetons qu’il avait devant lui.

— Non et non !... J’ai constaté à la guerre que je ne suis pas poltron, mais jouer aux cartes, la nuit, dans la maison de l’assassiné, il n’y a rien à faire !...

— En tout cas, vous consentirez bien à nous servir de guide jusqu’en cette terrible demeure, n’est-ce pas ?... Merci !... Toi, Cazin, toi, Terrassier, vous venez ?... Bon nous voici déjà trois mais c’est peu pour un poker...

Le professeur Nahmias, un prestidigitateur levantin qui, le soir même, avait donné une séance au casino, se leva dans un coin où il finissait un sandwich.

— ̃Zé, né zoue zamais à les cartes parcé que, si zé gagne, les gens ils regardent mes manches !... Mais, pour ouné fois, si ces messieurs ils me consentent cet honoure, zé serai lé quatrième zoueur... Les revenants, cela n’existe qu’à le théâtre, avec des effets de glace !...

— ̃Entendu !... Vous serez notre expert vérificateur !... Alors, Cazin, Terrassier, on part ?... J’emporte les cartes...

×××

Dehors, là nuit de septembre semblait d’hiver. Par soudaines bouffées brutales, le vent marin courbait les silhouette noires des arbres.

Les trois baigneurs parisiens, le prestidigitateur et le notable du pays, un M. de Chappedelaine, marchèrent longuement, en silence, inclinés contre la bruine, entre des massifs aux branches gouttantes... Ils arrivèrent à la maison de l’assassiné, qui couronnait un sommet, en pleine campagne, au milieu d’un petit parc inculte.

On parvint difficilement à ouvrir la porte. Quand soudain elle céda, des échos retentirent à l’intérieur. Une écœurante odeur de moisi, de cave, en sortit.

M. de Chappedelaine alluma une lampe à pétrole apportée du casino. Après un escalier de bois qui craquait lugubrement, ce fut une grande pièce encore à demi meublée, où la lumière remua des ombres.

— ̃Messieurs, vous êtes dans la chambre où le pauvre père Anfray a été tué. Voici le placard où l’on retrouva son corps. Maintenant, bonsoir !...

Ses pas descendirent l’escalier. Sourdement la porte de la maison résonna.

Les quatre joueurs restaient donc seuls en cette chambre de meurtre extraordinairement silencieuse, tiède, humide, et qui semblait vivre encore...

Mais le whisky donnait encore de l’aplomb à M. Defosse.

— Allons-y !... cria-t-il en jetant les cartes sur la table.

Cazin et Terrassier s’assirent près de lui.

— Zé démande ouné minoute... Ne vous occoupez pas de moi... Zé fais ouné pétite vérification....

Soigneusement, Nahmias palpa les murs, examina la fenêtre, pénétra sans émotion dans le placard.

— Rien de souspect !... Nous pouvons zouer tranquilles !... Il né sé passera rien !... Zé garantis, messieurs !...

La partie commença, lente et précautionneuse. Puis, peu à peu, les joueurs s’animèrent ils cessèrent de regarder furtivement autour d’eux.

Les relances, d’abord modérées, montèrent. Ce fut bientôt un gros poker avec M. Defosse comme perdant, Cazin et Terrassier en gain, et Nahmias à jeu. Ils causaient haut, ils riaient, ils se passionnaient. Ils avaient oublié qu’ils se trouvaient dans une chambre tragique.

À un instant, un « pot » de six mille francs se forma après une série de « paroles ». On donnait une fois de plus des cartes, quand, à un clocher proche, l’heure tinta, lamentable — et, alors, un léger vent froid parcourut la chambre... oh ! une seconde, pendant laquelle la flamme de la lampe rougit en s’inclinant...

Pourtant la fenêtre, vers laquelle les quatre regards aussitôt se tournèrent, était toujours aussi hermétiquement close. Dehors, aucune bourrasque... un calme inquiétant...

Chacun fit l’effort de ne pas accuser d’émotion ; mais les mains tremblotaient.

— Allons, ouverture aux as !... murmura Cazin.

Nahmias et Terrassier ajoutaient des billets au « pot », quand un gémissement, long, abominable, retentit dans la chambre... tout près... et se traîna comme une chose vivante...

Les gestes, au-dessus des cartes, s’immobilisèrent net. Chaque joueur sentit que §a respiration était devenue glaciale...

Le gémissement se fit entendre encore... Quel être invisible et réel hurlait donc sa douleur, là, près d’eux, dans l’ombre ?... Et, horreur pire encore : la porte du placard s’ouvrait à petits coups, comme sous l’effort d’une main humaine... Qui donc les guettait ?... Qui donc allait passer sa tête par l’entrebâillement noir ?...

— Qui est là ? cria Defosse.

Pas de réponse. Il sortit un revolver et tira deux fois dans l’ouverture du placard. On entendit les chocs secs des balles...

Alors un vent plus fort éteignit la lampe. Et, dans l’épaisse obscurité, une tête d’homme parut, une tête de vieillard, vaguement lumineuse, qui s’avançait vers eux... Ils levèrent les bras pour se protéger, mais en vain !

— Au secours !... Il y a une main qui m’étrangle !... Au secours !... râlait Nahmias.

— Des allumettes, voyons !... des allumettes !... Vite !... balbutiait Defosse.

Mais il sentit une main glacée et humide se poser sur sa nuque... et il n’eut plus que la force de se ruer vers la porte en criant :

— Par ici !... par ici !...

Ils s’enfuirent à travers la campagne, fous d’épouvante, chacun de son côté...

.......

Dix minutes après, le signor Nahmias se glissait dans la maison et, sans la moindre crainte, raflait le « pot » de six mille francs et les billets de banque oubliés par les trois autres joueurs.

Il enleva aussi les ficelles par lui prestement posées pendant son examen, préalable de la chambre et qui lui avaient permis d’ouvrir, de sa place, et le placard et, d’abord, une lucarne que le sommet d’une armoire dissimulait (d’où courant d’air avec la porte). Il remit sous son habit une tête d’homme découpée dans du carton et enduite d’huile phosphorescente puis, dans sa poche, une minuscule sirène gémissant grâce à un mécanisme, et un gant de caoutchouc rempli d’éther : la main glacée !

— Heureusement que j’avais mes appareils de spiritisme !... Ah ! la belle séance ! ricana-t-il en s’en allant.

Jean Joseph-Renaud Jean Joseph-Renaud Jean Joseph Renaud (1873-1953)

Naissance : Paris, 9e arrondissement (France), 16-01-1873

Mort : Suresne (Hauts-de-Seine), 07-12-1953

Note :
Romancier. - Publiciste.

A aussi traduit de l’anglais en français
Fleurettiste et propagateur du judo et du ju-jitsu en France.
Utilise les pseudonymes de « Jean Carmant » et « Jean Cassard »

Vous pouvez retrouver certains de ses textes dans la rubrique les milles et un matins publiée dans le quotidien Le Matin de 1919 à 1940.