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Jacques Péricard : Êtes-vous macaïste ? (histoire martienne)

dimanche 22 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans Le Matin du 22 avril 1920 1920 .

Si ce n’est pas une nouvelle de science-fiction humoristique, la science-fiction n’existe pas. Et je pense que, vu le ton de ce récit, des Fredric Brown Fredric Brown et autres Robert Sheckley Robert Sheckley Robert Sheckley (1928 - 2005) fut un écrivain prolifique : 24 romans de science-fiction, 9 polars et un nombre important de nouvelles (plus de 10 recueils). ne renieraient pas la paternité. C’est vraiment une petite histoire de communication avec la planète Mars des plus plaisantes.

C’est aujourd’hui, 23 avril, que le professeur américain David Todd doit se mettre en communication avec la planète Mars si toutefois la planète Mars est disposée à l’entendre.

On ignore trop que cette tentative n’est pas la première du genre et que déjà, voilà une dizaine d’années, un autre savant, professeur lui aussi, et Américain cela va sans dire, eut l’honneur d’établir entre la Terre et Mars des relations radiotéléphoniques.

C’est du moins ce qu’affirma devant moi le capitaine Gordon Tower, dont je fis la connaissance en juin 1918 1918 , dans la région de Massiges, alors qu’il commandait la 5e compagnie du régiment américain affecté à notre division.

Le capitaine m’avait invité à déjeuner à son P. C, ainsi que mes deux vieux camarades du 95e, Delarue, capitaine, adjudant-major, et Sainmont, lieutenant porte-drapeau.

Le repas fut digne de l’hospitalité américaine et cette simple déclaration me dispense de plus amples détails.

Au dessert, Sainmont, qui, en sa qualité d’avoué, possède une âme éminemment poétique, mit la conversation sur la pluralité des mondes habités.

— Yes ! affirma le capitaine. I know. Oune monde pour le moins est habité par des individous intelligentes : le planète Mars.

Et voici le récit qu’il nous fit avec un accent de sincérité qui entraînait la conviction à sa suite.

Aux derniers jours de mars 1911 1911 , le professeur Mac’Cob, « le plus grand astronome et ingénieur électricien dans le monde », qui avait pris à tâche d’être le premier à converser avec des Martiens, commençait l’installation de ses appareils en haut d’un pic des Montagnes Rocheuses. Son ami le capitaine Gordon Tower l’assistait dans ses expériences.

Le 9 avril tout fut au point. À neuf heures du soir, les aides mettaient, en marche l’énorme machine, les deux hommes s’asseyaient devant les appareils téléphoniques et plaquaient les récepteurs à leurs oreilles :

« Allô ! allô ! », cria le professeur.

Il y eut une bonne demi-heure d’attente pendant laquelle le professeur répéta sans se lasser « Allô ! allô ! » quand tout à coup un autre « Allô ! allô ! » lui parvint de l’immensité de l’espace.

— Vous êtes bien Mars ? demanda le professeur.

— Oui. Et vous, vous êtes bien la Terre ? répondit la voix.

— Nous sommes.

— Eh bien ! vous n’êtes pas pressés de nous répondre. Voilà six cent quarante-trois de nos années que nous vous appelons au téléphone !

Le professeur allait poser quelques-unes des questions qu’il avait préparées, mais la voix martienne prit l’offensive.

— Êtes-vous macaïste ?

— Macaïste ? répondit le professeur. Je ne saisis pas très bien. Mais dites-moi : ces grandes lueurs que nous apercevons aux deux pôles de Mars, est-ce que ?...

— Je vous demande si vous êtes macaïste ! dit la voix avec mauvaise humeur. Si vous n’êtes pas macaïste, je coupe la communication. Je ne veux pas perdre mon temps avec un damné antimacaïste.

La façon dont cette question était posée rendait facile la réponse.

— Je suis macaïste ! affirma le professeur avec énergie.

— Bravo ! dit la voix. Et sur la Terre y a-t-il beaucoup d’antimacaïstes ?

— Pas un ! rugit le professeur. Pas un seul, je vous en donne ma parole !

— Hourra ! vieux frère terrien. Et vive Maca !

— Vive Maca ! vieux frère martien !

La voix ne fit plus de difficultés pour répondre aux questions du professeur. Les grandes lueurs qu’on observe parfois aux deux pôles de Mars sont des bûchers électriques où l’on fait griller les antimacaïstes dès qu’on peut capturer quelques douzaines de ces répugnantes bandits. Les canaux mystérieux de Mars sont bien des canaux véritables et non des illusions d’optique, comme crut devoir l’avancer un facétieux astronome français : ils furent creusés pour servir de frontières entre les nations macaïstes et les nations antimacaïstes. Le professeur Mac’Cob ayant demandé quelques précisions sur l’hydrographie de Deimos et de Phobos, ce lui fut l’occasion d’apprendre que ces deux satellites de Mars venaient de tomber depuis peu aux mains des macaïstes.

Ceux-ci étaient en train d’y installer des machines extrêmement puissantes avec lesquelles ils espéraient anéantir à distance, au moyen de rayons bleus-verts, tous les habitants des pays antimacaïstes.

— Quelle est votre religion ? demanda encore le professeur.

— Macaïste.

— Votre système philosophique ?

— Macaïste.

— Votre forme de gouvernement ?

— Macaïste.

— Votre école littéraire ?

— Macaïste.

C’était une obsession.

— Excusez-moi, dit à la fin le professeur. Mais notre documentation terrestre a quelques lacunes. Voudriez-vous me donner quelques détails sur le macaïsme ?

— Quoi ! s’écria la voix avec un ton de stupéfaction profonde. Ne savez-vous pas que Maca fut ce Martien, premier garçon de bouche chez un fermier général, qui, en l’an 1261 de votre ère, fut injustement accusé par son maître de lui avoir dérobé une demi-douzaine de fourchettes ?

À ce moment, un violent orage interrompit la conversation. Elle ne put jamais être reprise.

— Mais en quelle langue s’expliquait donc le Martien ? interrogea Delarue, non sans naïveté.

— En anglais, vieil homme ! répondit le capitaine, En anglais ! La langage anglèse est le seul parlé dans les planètes civilisées.

Tel est le récit que nous fit le capitaine Gordon Tower. De l’authenticité de ce récit, je ne puis donner en témoignage que la seule parole du capitaine. Mais cela suffit :

— Il m’arrive parfois de raconter des jokes et des humbugs quand je suis à jeun, aimait, à dire mon vieux camarade, mais je ne plaisante jamais quand je suis bu.

Or, au moment où il commença son histoire, nous en étions à la douzième bouteille de champagne.

Jacques Péricard