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Marcel Arnac : L’édit de Dioclétien

dimanche 22 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle est parue dans Le Matin du 19 mars 1920 1920 .

Elle poussait sa petite voiture — corbeille mouvante et pleine — où la courge vernie étayait le chou mauve. Des camemberts faisaient, autour d’une oie turgide, un encadrement de médailles et la botte de navets laissait pendre, hors du véhicule, sa main gantée de blanc.

— Combien, lui dis-je, vos bananes ?

Elle me répondit un chiffre que je proclamai inouï et je gémis, en outre, que le coût de la vie devenait fabuleux.

La marchande haussa — de mépris — les épaules, et me demanda brusquement :

— Connaissez-vous l’Édit de Dioclétien ?

Et comme j’avouai, confus, l’ignorer, elle ajouta, comme cela, au bord du trottoir, qu’il avait été publié à Stratonice, en l’an 303, pour fixer le prix maximum que les ménagères romaines devaient payer chez Mercantilius.

Accotée à sa bagnole, et peignant, de ses doigts, la chevelure des poireaux, elle fournit à ma stupeur la preuve irréfragable des chiffres :

— Oui, monsieur, il y a plus de seize cents ans, la vie chère existait déjà ! Les marchandes d’herbes du forum cupedinis vous vendaient une betterave 18 sous, un fromage 4 francs et 13 fr. 50 un méchant poulet. Au Portique d’Octavie vous payiez le moindre poisson 24 deniers, et 2,70 pour une douzaine d’huîtres. Palpez cette oie. Est-elle pas tendre et potelée ? C’est 30 francs. Si nous étions encore au pied de la meta sudans, elle vous en coûterait 45. Et vous pourriez toujours aller vous plaindre au curator viarius ! Avez-vous jamais payé un lièvre 33 fr. 75, un paon 56 fr. 25 et l’huile 18 francs le litre ? Non ? Parbleu ! C’est que vous n’avez pas vécu au temps heureux des Césars ! Ce temps où le pinard ordinaire valait 3 fr. 60 le litre, et le falernien 13 fr. 50

J’étais estomiré. La marchande releva une mèche qui lui taquinait le bout du nez, et, poings aux hanches, me toisa goguenardement.

— Madame, fis-je enfin, vos érudits propos m’éberluent en ce sens qu’on ne les trouve point — chaque jour que Dieu fait si cher — dans la bouche d’une marchande des quatre-saisons. Est-ce là votre condition ordinaire ?

— Non, monsieur, reprit la marchande. Il y a quelques jours encore, je poussais dans la vie de petites filles attentives, comme je pousse aujourd’hui cette voiture... Je faisais, en un mot, partie de l’Université. Tout à l’heure, je vous ai cité Dioclétien ; il y a, entre nos deux destinées, de singuliers rapprochements. Les raisons seules en diffèrent... Comme lui, j’ai régné sur un petit peuple ingrat et fus, comme lui, dégoûtée du pouvoir — celui que je tenais ne nourrissant pas sa femme. Dioclétien s’était retiré à Salone, et faisait pousser des légumes. Moi, j’en vends...

Il y avait là matière à philosopher et la marchande s’y préparait, quand un agent s’approcha et lui dit de s’en aller. Comme elle n’obtempérait point, il lui demanda brusquement :

— Connaissez-vous la loi du 16-24 août 1790 ?

Et comme elle avouait, confuse, l’ignorer, il ajouta, comme cela, au bord du trottoir, qu’elle avait été votée par l’Assemblée constituante pour fixer les conditions de la circulation et en punir les délits.

Accoté à la bagnole et tirant de sa poche le calepin des contraventions, il fournit où sa stupeur la preuve irréfragable des dates :

— Cette loi, qu’étaye et renforce celle du 19-22 juillet 1791, fut aggravée par le Sénat, les 5 mai 55 et 24 juillet 67, de dispositions qui...

La marchande était estomirée.

... Et je pensai qu’un agent si curieusement juriste, pinçant cette délinquante « qui lui ressemblait comme une soeur », devait être, pour le moins, un licencié en droit que la faim avait fait sortir du stage.

Marcel Arnac