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Max Daireaux : Un début dans l’éternité

samedi 21 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans Le Matin du 11 mars 1920 1920 .

Max Daireaux fut un écrivain productif, mais oublié depuis longtemps me semble-t-il. Toutefois, le fantastique ne m’a pas l’air d’être son domaine de prédilection. Cette nouvelle est d’autant plus à savourer. C’est en effet, une belle pièce de littérature fantastique. Comment en dire plus sans révéler la trame d’une nouvelle aussi courte ? Je ne sais pas. c’est pourquoi je vais me contenter d’écrire que c’est une approche très humoristique de comment nous pourrions percevoir l’éternité. À lire donc et eut-être l’occasion de tenter la découverte d’autres œuvres de cet écrivain franco-argentin.

Dans les premiers instants qui suivirent sa mort, M. Pardon se trouva fort embarrassé. La situation était nouvelle pour lui et il ne savait trop ce qu’en pareille circonstance il est convenable que fasse un homme bien élevé. Il avait l’habitude du monde, mais non de l’autre monde. Pourtant, cédant à un instinct ancestral, il sortit de son corps et s’installa sur sa poitrine. Là, il essaya de réfléchir, mais il le faisait sans hâte : il avait l’éternité devant lui.

C’est une chose décevante que de vivre les premières minutes d’une éternité. Lorsqu’on a toujours existé et qu’on doit exister toujours on s’adapte à son état et l’on n’y pense plus, mais lorsque l’on fait les premiers pas sur une route qui n’a pas de fin, l’on ne peut s’empêcher de la trouver longue, et l’on éprouve de l’angoisse. M. Pardon regarda la pendule.

— Mon Dieu ! soupira-t-il, que ces aiguilles sont lentes !

Puis, sans qu’il se rendit compte d’où lui venait cette notion, il sut qu’au moment de sa mort, sa veuve, on ne sait trop pourquoi, avait arrêté la pendule. Il comprit alors que c’est là l’image de l’éternité : une horloge dont les aiguilles ne tournent pas, et il cessa de s’en occuper.

Autour de lui des gens tournaient, parlaient, pleuraient et s’agitaient de façon insupportable. Il percevait à la fois leurs paroles et leurs plus intimes pensées ; s’il avait été en mesure de sentir encore, il en eût ri, car le contraste était vraiment comique, mais il était mort, et tout cela lui était profondément indifférent !

Il ne s’irritait même pas de voir ses anciens amis asperger son corps d’eau bénite, comme s’ils eussent voulu le noyer ; l’ennui même qu’ils éprouvaient de cette visite à un cadavre et des mensonges qu’ils échangeaient avec l’épouse délivrée, ne le divertissaient point.

Tous ces gens qu’il venait à peine de quitter lui étaient plus étrangers que ceux qui sont morts depuis dix mille ans ; leurs pensées, leurs actions ne l’intéressaient plus ; il n’éprouvait ni chagrin, ni plaisir, ni étonnement !

Il assista avec la même égalité d’humeur à sa mise en bière ; il vit sans regret enfermer sa dépouille dans une caisse de médiocre apparence et dont sa veuve jugeait le prix exagéré, ce qui fut cause qu’elle s’évanouit.

Puis il songea à voyager ; c’était un désir d’enfance qu’il n’avait pas pu réaliser dans l’âge mûr mais cela ne le tentait plus en même temps que le temps, l’espace avait cessé d’exister pour lui ; peu lui importait maintenant d’être ici ou là.

Pourtant, il suivit son enterrement.

Sur sa tombe, il frôla l’âme de son père qui se fit reconnaître.

— Pardieu ! dit-il, je ne suis pas fâché de vous rencontrer, l’espace me semble terriblement vide, on n’y rencontre âme qui vive.

— Détrompez-vous, mon fils, nous sommes tous là ; mais nous avons le pouvoir de ne nous manifester que lorsqu’il nous plaît, et le reste du temps, étant immatériels, nous formons le néant.

— Encore vous manifestez-vous souvent les uns aux autres, afin de vous entretenir de choses éternelles ?

— Jamais, mon fils. Tout nous est à tel point égal que nous n’en éprouvons pas le désir nous n’avons d’ailleurs ni désir, ni curiosité et, si nous en avions, ayant devant nous l’éternité pour les satisfaire, il en irait de même. Hors de l’espace et du temps, nous sommes comme si nous n’existions pas.

— Pourtant vous vous manifestez en ce moment, puisque je vous écoute ?

— C’est que vous êtes mon fils, et qu’il est bon que quelqu’un réponde à vos questions, si vous en avez à poser.

— Comment se fait-il, mon père, que vous soyez encore à cette même place où nous vous laissâmes il y a trente ans, lorsque vous mourûtes ?

— Et pourquoi serais-je ailleurs ? Ne vous ai-je pas dit que tout nous est égal ? Et puis, trente ans ! Qu’est-ce que cela, trente ans ? Un jour, j’ai vu Cléopâtre : il y avait des siècles qu’elle était à la même place.

— Vous vous êtes donc dérangé pour la voir ?

— Quelle idée avez-vous donc de l’espace ? Nous pouvons nous révéler d’un pôle à l’autre aussi bien que sur la même tombe. Cela se comprend.

— Du moins Cléopâtre vous a-t-elle dit des choses intéressantes ?

— Rien ne nous intéresse plus, je vous l’ai dit. Nous pouvons tout savoir, mais que voulez-vous que nous fassions de la connaissance ? Nous sommes morts, mon fils, l’avez-vous oublié ?

— Et Dieu, mon père, quand le voit-on ?

— Il vit très retiré. Il est comme nous, il ne se révèle point ; d’aucuns prétendent qu’il le fit autrefois. Mais : autrefois ! Ce mot ne signifie pas grand’chose dans l’éternité. Certains vont même jusqu’à prétendre qu’il n’existe point, d’autres en doutent ; cela encore ne nous intéresse guère ! D’ailleurs, qu’il existe ou qu’il n’existe point, c’est un détail qui ne change pas grand’chose à sa nature.

— Vous savez donc quelle est sa nature ?

— Je le crois, mon fils.

— Mais alors, qu’est-ce que Dieu ?

— Dieu, mon fils, c’est l’Indifférence !

— L’Indifférence, mon père ? Et que faites-vous de la justice divine, du paradis et de l’enfer ?

— Sottises que tout cela. Vous êtes à peine mort et déjà les actions des hommes vous apparaissent lointaines, inutiles et sans conséquence. Pourquoi voudriez-vous que Dieu, qui est éternel depuis plus longtemps que vous, que Dieu, qui est semblable aux morts et qui est l’essence même de la mort puisqu’il n’a pas vécu, pourquoi voudriez-vous qu’il s’en préoccupât ?

La veuve de M. Pardon, ses cousins et ses amis avaient quitté le cimetière et, contents de pouvoir parler à leur aise, ils s’en allaient dans les rues ensoleillées vers leurs plaisirs, vers leurs affaires ou simplement vers la table où leur repas les attendait. Les fossoyeurs, qui, eux, avaient déjeuné à l’avance, fermaient la tombe, désormais inutile, et bousculaient les fleurs. L’un d’eux prit quelques roses pour les offrir à sa « promise ». Ils s’en allèrent.

M. Pardon ne faisait pas attention à ces choses, et après un silence qui dura deux secondes ou deux siècles, il conclut :

— D’après ce que vous me dites, mon père, je crois que le plus sage dans notre état,c’est de faire le mort !

— Je le crois, mon fils. Il est également vain de savoir et d’ignorer, il est vain de penser à des choses qui sont vaines, il est vain de se déplacer, il est vain d’exister lorsque l’on est immatériel et que le temps ni l’espace ne sont rien. Pourtant, si dans le cours de l’éternité vous aviez besoin de quelque éclaircissement, ne craignez pas de m’évoquer, je serai là ; mais vous en saurez d’ailleurs tout aussi long que moi ; c’est pourquoi je vous dis adieu, mon fils.

— Adieu, mon père.

Et les âmes de MM. Pardon père et fils s’enfoncèrent dans un sommeil sans rêves, en tous points semblable à l’éternel néant.

[Max Daireaux-https://data.bnf.fr/fr/12116358/max_daireaux/]