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Albert Erlande : les justiciers

mercredi 11 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle est parue dans Le Matin du 30 septembre 1919 1919 .

On pourrait dire qu’elle ne fait que retracer l’état d’esprit de l’immédiat après-guerre, mais... à la lire je ne peux m’empêcher de lui trouver un air de nouvelle fantastique.

Les gros nuages noirs qui, depuis quarante-huit heures, montaient autour de la ville, sans parvenir à la recouvrir de leur ombre, se rejoignent, enfin — et l’orage éclate.

— C’est pas de la « flotte » — s’écrie le zouave Pachaquant — c’est un tir de barrage que nous déclenche le père Éternel. Personne, n’aura assez de cran pour essayer de passer au travers !

Effectivement, malgré la « permission de sortie », les blessés restent à l’hôpital. Après quelques injures adressées soit à Dieu, soit à la Vierge, soit à la sœur du voisin, chacun retourne philosophiquement à ses occupations. Moutte, le Marseillais, se promet de terminer, avant le repas du soir, un collier de perles mauves et vertes commencé la veille. Deux Normands jouent au piquet, et leurs cris incommodent ceux de leurs camarades qui écrivent ou qui cherchent, dans les aventures racontées par les livres, un dérivatif aux déceptions que leur occasionne le mauvais temps. Pachaquant, anxieux de savoir si son billet de cinéma, offert par un infirmier, sera encore « bon le lendemain », ne peut tenir en place. Il traîne, plus qu’il n’est nécessaire, sa jambe sur le parquet qu’il frappe furieusement de sa canne, dont le bout de caoutchouc est usé. Il fait, ainsi, un tel vacarme que ses compagnons, nerveux, le supplient de ne plus bouger.

— J’obtempère, se soumet-il.

Lourdement, il s’assied devant une table, saisit un quotidien ; et, sans en être prié le moins du monde, commence, tout haut, la lecture de la rubrique « Conseils de guerre. » Les soldats lèvent la tête et se montrent attentifs. Ensuite — et de la même façon dont ils parlent de politique — ils apprécient l’équité des jugements rendus. Ils approuvent l’indulgence de certains verdicts, blâment la sévérité de certaines condamnations, et, finalement, en arrivent à discuter sur l’utilité et la compétence de la justice militaire. La conversation, cela va sans dire, dégénère alors en une dispute que coupent des silences. Et, pendant un de ces silences, ces syllabes : « Les justiciers ! » retentirent soudain, proférées, en exclamation nette, par une voix qui reprit, d’un ton aigre et coupant :

— À propos de jugements et de conseils de guerre, écoutez-moi !

Tous les visages se tournent vers le lit d’où sort cette exhortation.

— Cela se passe quelque part, au front, poursuit la voix sur un mode plus grave. Quand ? Cela importe peu. Où ? Si vous répétez jamais mon histoire, et si l’être, homme ou femme, à qui vous la confierez, réclame des précisions vous répliquerez simplement que vous avez oublié si le drame des Justiciers s’est déroulé au milieu des sables de Belgique ou aux bords des marécages des Flandres, dans les étangs boueux de la Somme ou dans la rouge argile de l’Artois, dans la craie de la Champagne pouilleuse ou dans les sapines martyrisées de l’Argonne. C’est quelque part, entre la mer du Nord et l’Alsace. Une division, dont je tairai le numéro, garde un secteur, dont rien ne m’arrachera le nom. Un des régiments de cette division tient un des ouvrages du secteur. Vous désirez connaître quel est ce régiment et comment avait été baptisé l’ouvrage ? Mais... il est absolument défendu de révéler ces choses-là ! Dans les effectifs de ce régiment — et je vous laisse deviner dans quel bataillon, dans quelle compagnie, section ou escouade... et d’ailleurs vous ignorez si le régiment dont il s’agit est un régiment, de fantassins, d’artilleurs ou de cavaliers démontés... — bref, dans les effectifs de cette unité se trouvait un individu. Et, de cet individu, je ne dirai rien, sauf ceci : c’était un lâche. Entendez-moi bien : pas un peureux, mais un lâche : physiquement et moralement un lâche. Distinguez-vous la nuance ? Oui, n’est-ce pas ?

Une pause de quelques secondes :

— Une nuit, une de ces nuits où, à cause du brouillard, de la neige ou du froid, aucun événement n’est à signaler sur la ligne ; par une de ces nuits lugubres, huit hommes empoignent le lâche. Le chef de ces huit hommes armés, et dont des cache-nez dissimulent la face, lui dit :

 » — Prends une pioche et une pelle et viens avec nous.

 » L’instant et le lieu étant bien choies, il n’y a qu’à obéir. Donc, le cortège marche dix minutes. Un ordre :

 » — Halte !

 » Et celui qui a soufflé : « Halte ! » ajoute, en s’adressant au lâche :

 » — Tu nous salis ! Tes frères d’armes t’ont jugé. Tu es condamné à mort. Creuse ta fosse. Quand elle sera assez longue, large et profonde, nous te fusillerons !

 » Et la sentence fut exécutée. »

L’homme qui a fait ce récit est un vaillant qui a reçu deux éclats d’obus dans le crâne, et subi deux trépanations. Jusqu’à ce jour, les histoires étranges qu’il se plaisait à débiter n’avaient eu d’autre résultat que de lui attacher ses majors et d’attendrir ses camarades qui respectaient sa tranquille démence. Mais, quand il eut achevé l’anecdote des Justiciers. Pachaquant protesta :

— Mon brave Dalliès, il est un peu fort de café, ton boniment !

La salle entière partage cet avis. Oui, la salle entière, excepté deux vieux lascars, aventuriers et soldats de carrière, remarquables, l’un par les tatouages de son torse, l’autre par le nombre d’agrafes qui barraient le ruban de sa médaille coloniale, et tous deux par leurs cicatrices. Moutte leur demande :

— Vrai, vous croyez ces horreurs possibles ?

Ils répondent froidement :

— Pourquoi pas ? et s’avancent, très pâles, vers Dalliès.

Il dormait, les couvertures plus haut que les yeux. Le surlendemain, on l’internait dans une maison de santé. Je ne l’ai plus revu.

Maintenant, libre à vous de penser que les Justiciers n’ont existé que dans la cervelle déséquilibrée de Dalliès vous n’avez pas entendu l’accent du « Pourquoi pas ? des deux lascars, vous n’avez pas vu la contraction de leurs traits.

Albert Erlande