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Henry-Jacques : Dans le Pot au Noir

mardi 10 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans Le Matin du 20 septembre 1919 1919 .

Je l’ai retenue pour une publication dans ces pages parce que c’est une histoire de marin comme aimait à en raconter Jean Ray Jean Ray Raymond Marie de Kremer, principalement connu par ces deux pseudonymes, est un auteur très prolifique. Il aurait rédigeait près de 15000 textes sous une trentaine de pseudo. Aussi cette page n’a aucune prétention à l’exhaustivité. Simplement, permettre de trouver facilement dans quel recueil l’une ou l’autre de ces nouvelles a été publiée en français sous les noms de John Flanders ou de Jean Ray. . Une ambiance lourde, Une tentative de meurtre liée aux superstitions de la mer. Un mort accidentel, mais c’est le grand méchant. Alors tout fini bien. Bref, du suspens maritime.

II pleuvait, le ciel était gris, la mer houleuse. Depuis trois jours on roulait dans le « Pot au Noir », là-bas, en pleine eau équatoriale. Les nuages très bas semblaient appuyer sur le navire, immobiles, chargés d’une pluie qui tombait lente, continue, sans bruit, et nous entourait de ses hachures dansantes, serrées comme un réseau de brume.

Pas un brin de vent ; la toile mouillée claquait doucement sur les vergues, les poulies avaient des cris désespérés de la pomme des mâts jusqu’au vaigrage, notre voilier pleurait comme un enfant.

— Sale pays, mon gars, me dit Bourgneuf, l’ancien du bord, comme moi des « bâbordais ».

On se reposait tous deux entre deux manœuvres, assis an bout du grand panneau, le corps fatigué, l’esprit vague, tendant le dos sous l’averse qui crépitait sur la toile jaune de nos « cirages ».

— Sale pays, reprit-il, comme se parlant à lui-même. Trois jours qu’on est là sans faire de route. Un sale pays que le « Pot au Noir », mon gars, on peut y rester des jours et des jours, comme ça, sans bouger d’une ligne. J’y suis resté, moi, quarante jours, dans les temps !

— Quarante jours, père Bourgneuf ?

— Quarante, mon p’tit gars. J’étais jeune alors, un mousse comme toi. On revenait d’Iquique avec du salpêtre et un sacré équipage, comme on n’en fait plus. Rien à dire jusqu’au Pot au Noir ; des coups de pied au derrière et des volées de garan plus souvent qu’à son tour, mais quoi, c’était le pain des « castors » en ce temps-là. Au Pot au Noir on tombe dans le calme plat, comme aujourd’hui. Un, deux, dix jours se passent, rien, mon gars, ça n’allait plus. Toute la journée fallait courir aux « bras », raidir, orienter, brasser, brasser sans arrêt, sans résultat. Le capitaine faisait sauter les bordées, et moi, je ramassais la colère des matelots.

Une lame embarqua, pesamment, par le travers, et vint s’étaler sur le pont, mouillant nos pieds nus. À l’arrière, l’homme de barre piqua deux coups à la cloche ; le son semblait venir de très loin, ouaté par l’eau et la brume.

— Des jours passèrent encore, continua Bourgneuf. Un sourd malaise pesait sur le navire. Un soir, dans le poste, j’entendis qu’on rationnait les hommes, la cambuse n’allait plus avoir de quoi. Tu devines ça, mon gars ? À la colère succédait l’accablement ; on sentait une espèce de fatalité attachée à nous. On manœuvrait encore, mais on ne croyait plus à rien. Et toujours de la pluie, toujours de la brume, toujours cette sacrée musique des mâtures malades. Y avait beau temps qu’on ne sifflait plus sous le vent pour le faire venir, et qu’on ne m’envoyait plus au sommet du grand mât larguer ma culotte devant l’horizon, pour attirer la veine. Un autre soir, j’étais assis à l’entrée du poste, j’entendis les matelots parler à voix basse. C’était un grand diable de « blackball » qui menait alors la bande : « Je vous dis, moi, qu’il n’y a qu’un moyen. La mort est sur nous, il faut la servir, sans quoi nous y passerons tous. Déjà je me suis trouvé dans cette histoire. On a balancé celui de l’équipage qui avait le mauvais œil et le vent est revenu. » — « Mais, dit quelqu’un, y a pas d’jettatore avec nous. Dans c’cas-là, faut jeter le plus jeune. C’est le mousse. Quoi, c’est le sort. Ni vu, ni connu, on l’balance par-dessus. Le vent revient. Faut-il que ça soye nous, alors ! »

 » Tu parles, mon gars, si j’avais le poil dressé. Je vois le sacré « blackball » qui se lève. Alors je me lance dans les enfléchures du grand mât et je grimpe, je grimpe. Mais l’autre m’avait vu, et le voilà qui s’élance à ma poursuite. Tout l’équipage était sur le pont, le nez en l’air. Personne ne bougeait à l’arrière.

 » — Laisse-toi faire, castor, qu’il me disait, en grimpant après moi, ça vaut mieux, faut qu’tu y passes.

 » Mais je ne l’écoutais pas, pour sûr ; j’étais leste, mais l’animal l’était aussi, et puis le mât n’était pas éternel. À force de bras, j’étais arrivé jusqu’à la pomme lisse du sommet. Avec désespoir je regardais l’espace immense, ciel et terre mêlés, où je me balançais lentement, le long fuseau du navire, clair et jaune, avec les hommes la tête levée, et le blackball qui montait toujours, la bouche haineuse.

 » Soudain, au moment où il allait atteindre la barre des cacatois, il empoigna par mégarde le collier d’itaque ; un coup brusque de roulis lui fit glisser le bras le long du mât et, la lourde ceinture revenant en arrière, j’entendis un craquement. Mon brutal venait de se faire tranquillement broyer le paleron. Il commença un sacré juron dont je n’entendis pas la fin, car il alla le finir dans la grande baille où il tomba comme une pierre, après avoir rebondi sur les voiles d’en bas. Et il fallait bien sans doute un mort pour combattre la mauvaise destinée, comme il l’avait dit, ce vilain bougre, car la brise, brusquement, tomba des hauteurs avec un large souffle qui vint emplir la toile.

— Et alors ?

— Alors, mon gars, c’est tout. Le navire continua sa route et moi avec, le sort avait choisi...

 » Ah ! ajouta le père Bourgneuf, voyant ma surprise, c’étaient de rudes hommes, les matelots d’alors, c’était le bon temps ! »

II se tut et se coupa un morceau de carotte.

La pluie tombait inlassablement, chaude, sans bruit, et le navire, tourmenté par les lames, semblait, dans le cri des étuis ou des voiles battantes, jeter sur la mer indifférente et triste une longue clameur humaine.

Henry-Jacques