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H.-J. Magog : L’assassin

samedi 7 novembre 2020, par Denis Blaizot

Venant de découvrir les enquêtes du commissaire Jérôme, de Maurice Renard Maurice Renard , dans les numérisations du quotidien Le Matin sur Gallica, je me suis pris d’idée de regarder ce qu’avaient pu publier d’autres écrivains de cette première moitié du XXe siècle dans la rubrique Les mille et un matins.

Et me voilà vous proposant de découvrir comme je viens de le faire cette nouvelle de H.-J. Magog... que je ne connais pas par ailleurs. [1]

Je pense qu’elle serait classée thriller de nos jours, puisque le héros croit être un assassin revenant sur les lieux de son crime... mais je vous laisse la lire. Vous y prendrez sans doute beaucoup de plaisir, comme moi.

Ce fut en plein midi, par une des ruelles qui trouaient le rempart, que l’homme se décidé à rentrer dans la ville. À cette heure-là, les rues, éclaboussées de soleil, étaient à peu près désertes.

Cela l’enhardit à s’y risquer. Il avança, en titubant un peu, comme s’il était ivre. Il avait si mauvaise mine, à cause de sa barbe de huit jours, de ses cheveux en désordre, parsemés de brindilles et saupoudrés de poussière, et de ses vêtements déchirés, qu’un gamin, envoyé en commission et qui sortait à ce moment-là, se renfonça précipitamment dans le couloir, en l’apercevant. Dix pas plus loin, il mit en fuite une jeune fille, qui abandonna à la borne-fontaine, sans achever de remplir sa cruche.

Indifférent à ces marques de terreur, l’homme continua à avancer, morne et las, entre les maisons aux persiennes croisées devant les fenêtres ouvertes, pour donner aux habitants un peu d’ombre et l’illusion d’une chaleur moins lourde. Derrière toutes ces persiennes, o mangeait. Des bruits de fourchettes heurtant des assiettes, des tintements de verres et le « plof » des bouteilles débouchées saluaient l’homme au au passage. Des odeurs de nourriture exaspéraient sa faim. Il essaya d’avancer plus vite. Mais, visiblement, il était sans force. À chaque pas, ses jambes fléchissaient. De temps à autre, il était obligé de s’accoter au mur, ou de s’asseoir sur une borne, pour se reposer. Dans ces moments de détente, ses yeux avaient une expression hagarde
qui le rendait à la fois effrayant et pitoyable.Et quand il de remettait en marche, plus voûté et vacillant, il donnait l’impression lamentable d’un pauvre être poussé en avant par un implacable destin.

Dans l’air lourd, une grosse cloche d’église laissa choir un tintement, puis un autre. C’était le commencement d’un glas. L’homme frissonna.

— C’est pour lui peut-être ? murmura-t-il avec accablement.

Une défaillance le prit. Il dut se rapprocher de la muraille et s’appuyer contre une devanture, dont la glace le refléta. Il se vit et baissa la ̃tête.

— C’est donc moi ? gémit-il.

×××

C’était huit jours avant qu’il était devenu un assassin. Pourtant, il ne voulait pas tuer. Il avait vraiment fallu que le hasard lui forçât la main.

Il était alors un commerçant paisible, tenant sur la place de l’Hôtel-de-ville un petit magasin de librairie-papeterie. Les écoliers venaient s’y approvisionner de crayons et les dames de romans. Son rayon de livres en location avait des abonnées fidèles. Pourquoi était-il devenu amoureux de l’une d’elles, une fille rousse, fort coquette et avide d’hommages ? Elle les provoquait et assemblait autour de ses jupes une bonne douzaine de galants.

Mais Fermont, le libraire, ne prenait ombrage que d’un seul : Thierny, le riche Thierny, qui se plaisait l’écraser de son élégance et le venait brayer jusque dans son magasin.

Là s’était déroulée la scène tragique, un soir qu’à l’heure de la fermeture, Thierny s’obstinait à demeurer en tiers, entre le libraire et la jolie fille. L’altercation, suivie de pugilat, mit en fuite celle-ci, Mais les coups continuèrent. Et comme Fermont n’était pas le plus fort, il avait empoigné un objet au hasard — un presse-papier, croyait-il, — afin d’en frapper son rival, qui s’était écroulé, le crâne ouvert.

En fallait-il davantage pour affoler le jaloux ? Le libraire se vit appréhendé, jugé, guillotiné, et ne sut trouver d’autre parti à prendre que de se sauver après avoir éteint le gaz de la boutique.

Huit jours plus tard, las de mener la vie d’une bête terrifiée, caché le jour dans les bois avoisinant la ville, maraudant la nuit des fruits et des légumes, qu’il dévorait crus, il se décida à reparaître, prêt à accepter la prison et l’échafaud, pourvu qu’on lui servit un vrai repas et qu’on lui donnât un lit.

Il s’attardait devant cette glace. Tout-à-coup, il poussa un cri de détresse, en se sentant empoigné par un passant qui venait de s’arrêter près de lui pour le dévisager.

Et dans cet agresseur. Fermant, tournant la tête, reconnut avec épouvante celui qu’il croyait avoir tué.

Mais voilà qu’au lieu d’ameuter le voisinage, l’assassiné sautait au cou de son meurtrier, en criant :

— Vous !... C’est vous !... Ah ! quel bonheur !...

Un bonheur ? Certes, pour celui qui pensait être un assassin et qui se sentait déchargé de tout son fardeau de terreur et de remords.

Mais aussi pour l’autre...

— Car vous ne savez pays, expliqua Thierny. Oh m’accusait... Oui, on m’accusait de vous avoir tué et d’avoir fait disparaître votre cadavre. J’allais être arrêté... Cette odieuse fille n’a-t-elle pas imaginé de raconter notre bataille, en lui supposant le dénouement sanglant que paraissait prouver votre disparition. On m’avait vu sortir furtivement de chez vous. Du sang tachait mes vêtements. Si vous n’aviez pas reparu, j’étais perdu. Allons vite au commissariat, voulez-vous ? J’ai hâte d’en finir avec cette histoire.

Ils s’en furent côte à côte, en se tenant le bras.

— À propos, dit timidement Thierny, cette fille. ne croyez pas que je vais continuer à Vous la disputer. C’est bien fini.

Et le libraire répondit par un geste d’indifférence.

— Oh ! pour moi aussi, assura-t-il. Il ne faudrait pas vous gêner...

Ils se regardèrent. Et tous deux se prirent à rire, éclairés soudain sur le factice de ce sentiment qui dresse les hommes les uns contre les autres — et qui a nom l’amour.

Quand ça vous tient, on croit qu’on braverait tout, soupira le libraire. Mais après !... Pour comprendre, il faut avoir passé par où nous venons de passer. On serait moins bête.

— On serait moins bête ! approuva Thierny. Mais n’est-ce pas, tout le monde n’a pas notre chance !...

H.-J. Magog


[1voici un lien vers la numérisation fournie par gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k576214t/f4.item