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William Hope Hodgson : Par-delà la tempête

mardi 12 avril 2022, par Denis Blaizot

auteur : William Hope Hodgson William Hope Hodgson William Hope Hodgson (1877 - 1918) fut un des maîtres du fantastique. Il a, parait-il influencé H.P. Lovecraft et Jean Ray, pour ne citer que les deux plus connus.

Titre : Par-delà la tempête

Titre original : Out of the storm (1907 1907 )

Éditeur : Gloubik éditions

Traducteur : Denis blaizot

année de publication 2022 2022

Cette nouvelle est parue dans Putnam’s Magazine en février 1909 1909 illustrée d’une gravure de Percy Cowen.

elle a déjà été publiée en français sous les titres Message dans la tempête (Intégrale des nouvelles - tome 1/6 — 2016 2016 ) & Une voix dans la tempête (L’horreur tropicale — 1983 1983 )


—  Chut ! me dit mon ami le scientifique lorsque j’entrai dans son laboratoire.

Je m’apprêtais à parler, mais je me suis tu pendant quelques minutes à sa demande.

Il était assis devant son instrument, et celui-ci émettait un message d’une manière très hachée – s’arrêtant quelques secondes, puis continuant à un rythme furieux.

C’est pendant une pause un peu plus longue que d’habitude que, légèrement impatient, je me suis aventuré à lui adresser la parole.

—  Quelque chose d’important ? ai-je demandé.

—  Pour l’amour de Dieu, tais-toi ! m’a-t-il répondu d’une voix haute et tendue.

Je le regardais fixement. J’ai l’habitude d’être traité assez brusquement par lui lorsqu’il est absorbé par une expérience particulière, mais là, c’était un peu trop.

Il écrivait et, en guise de réponse, il m’a poussé plusieurs feuilles mal écrites en me disant sèchement :

—  Lis !

Avec un sentiment moitié de colère, moitié de curiosité, je pris la première et y jetai un coup d’œil. Après quelques lignes, j’étais saisi, tenu par un intérêt morbide. Je lisais le message d’une personne à la dernière extrémité. Je vais le citer mot pour mot :

—  John, nous coulons ! Je me demande si tu comprends vraiment ce que je ressens à l’heure actuelle… toi, confortablement assis dans ton laboratoire, moi, sur les eaux, déjà parmi les morts. Oui, nous sommes condamnés. Nous ne pouvons attendre aucune aide. Nous coulons, sans relâche, sans remords. Mon Dieu ! Je dois tenir le coup et être un homme ! Je n’ai pas besoin de te dire que je suis dans la salle des opérateurs. Tous les autres sont sur le pont… ou tués par la chose affamée qui met le navire en pièces.

Je ne sais pas où nous sommes, et il n’y a personne à qui je puisse le demander. Le dernier des officiers s’est noyé il y a près d’une heure, et le navire n’est plus qu’une sorte de brise-lames pour les vagues géantes.

À un moment, il y a environ une demi-heure, je suis sorti sur le pont. Mon Dieu ! le spectacle était terrible. Il est un peu plus de midi, mais le ciel est de la couleur de la boue… comprends-tu ? de la boue grise ! De vastes lambeaux de nuages en descendent. Des nuages comme je n’en ai jamais vu auparavant, des coques monstrueuses, à l’aspect moisi. Elles semblent solides, sauf là où le vent effrayant déchire leurs bords inférieurs en grandes palmes qui tourbillonnent sauvagement au-dessus de nous, comme les tentacules de quelque énorme horreur.

Un tel spectacle est difficile à décrire aux vivants, bien que les morts de la mer le sachent sans que je puisse le prouver. C’est un spectacle unique que personne n’est autorisé à voir et à vivre. C’est une image pour les condamnés et les morts ; une de ces orgies infernales de la mer… une des jubilations monstrueuses de la CHOSE sur les vivants… disons les vivants dans la mort, ceux qui sont au bord du gouffre. Je n’ai pas le droit de t’en parler ; en parler à l’un des vivants, c’est initier l’innocence à l’un des mystères infernaux… c’est parler de choses infâmes à un enfant. Mais cela m’est égal ! Je vais exposer, dans toute sa hideuse nudité, le côté mortel de la mer. Les vivants qui ne sont pas morts sauront certaines des choses que la mort a jusqu’ici si bien gardées. La mort ne connaît pas ce petit instrument sous mes mains qui me relie encore aux vivants, sinon elle se hâterait de me faire taire.

Écoute, John ! J’ai appris des choses insoupçonnées pendant ce petit temps d’attente. Je sais maintenant pourquoi nous avons peur de l’obscurité. Je n’avais jamais imaginé de tels secrets sur la mer et la tombe (qui sont une seule et même chose).

Écoute ! Ah, mais j’oubliais que tu ne peux pas entendre ! Moi, je peux ! La mer est… Chut ! la mer rit, comme si l’enfer s’exprimait par la bouche d’un âne. Elle se moque. Je peux entendre sa voix qui résonne comme un tonnerre satanique dans la boue au-dessus de moi… Elle m’appelle ! Elle m’appelle… Je dois partir… La mer m’appelle !

Oh ! Dieu, es-tu vraiment Dieu ? Peux-Tu t’asseoir là-haut et regarder tranquillement ce que je viens de voir ? Non ! Tu n’es pas Dieu ! Tu es faible et chétif à côté de cette CHOSE immonde que Tu as créée dans Ta luxuriante jeunesse. Maintenant, elle est Dieu… et je suis un de ses enfants.

Es-tu là, John ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Écoute ! J’ignore Dieu, car il y a plus fort que Lui. Mon Dieu est ici, à côté de moi, autour de moi, et sera bientôt au-dessus de moi. Tu sais ce que cela signifie. Il est sans pitié. La mer est maintenant le seul Dieu qu’il y ait ! C’est une des choses que j’ai apprises.

Écoutes ! Il rit encore. Dieu, c’est ça, pas Lui.

Il a appelé, et je suis sorti sur le pont. Tout était terrible. Il est au travail… partout. Il a submergé le bateau. Seuls le gaillard d’avant, le pont et la dunette se détachent encore de la CHOSE bestiale et puante, comme trois îles au milieu d’une écume hurlante. Par moments, de gigantesques vagues assaillent le navire des deux côtés. Elles forment des arcs monumentaux et éphémères au-dessus du navire… des arcs d’eau terne et courbée à une centaine de pieds dans le ciel hideux. Puis elles descendent… en rugissant. Penses-y ! Tu ne peux pas.

L’air est saturé de péchés : ce sont les exhalaisons de la CHOSE. Ceux qui sont restés sur les îlots détrempés de bois et de fer brisés font les choses les plus horribles. La CHOSE leur enseigne. Après, j’ai senti l’infâme information de son souffle ; mais je me suis réfugié ici… pour prier pour la mort.

Sur le gaillard d’avant, j’ai vu une mère et son petit fils s’accrocher à un bastingage en fer. Une grande vague se soulevait au-dessus d’eux… et descendait en une montagne de saumure. Elle est passée, et ils étaient toujours là. La CHOSE ne faisait que s’amuser avec eux ; pourtant, elle avait arraché les mains de l’enfant du rail, et l’enfant s’accrochait frénétiquement au bras de sa mère. Je vis une autre énorme masse d’eau s’élever vers le pont et planer au-dessus d’eux. Puis la mère s’est baissée et a mordu comme une bête immonde les mains de son petit garçon. Elle avait peur que son petit poids supplémentaire soit plus qu’elle ne pouvait supporter. J’ai entendu son cri même de là où je me tenais… un rire sauvage m’a échappé. Il m’a dit à nouveau que Dieu n’est pas Lui, mais Ça. Puis la colline s’est effondrée sur ces deux-là. Il m’a semblé que la CHOSE a poussé un mugissement en sautant. Elle rugissait autour d’eux en barattant et en grognant, puis s’éloignait, et il n’en restait qu’une… la Mère. Il me semblait qu’il y avait du sang et de l’eau sur son visage, surtout autour de sa bouche, mais la distance était trop grande et je ne peux en être sûr. J’ai regardé au loin. Près de moi, j’ai vu quelque chose d’autre… une belle jeune fille (son âme rendue hideuse par la CHOSE) luttant avec son amoureux pour s’abriter du côté de la salle des cartes. Il l’a repoussée, mais elle est revenue vers lui. J’ai vu sa main quitter sa tête, où s’accrochait encore l’épave d’une sorte de couvre-chef. Elle le frappa. Il cria et tomba sous le vent, et elle… sourit, montrant ses dents. Tant pis pour cela. Je me suis tourné vers autre chose.

Sur la CHOSE, j’ai vu des lueurs, horribles et suggestives, sous les crêtes des vagues. Je ne les avais jamais vues jusqu’à maintenant. J’ai vu un rude marin, emporté loin du navire. Une des énormes déferlantes s’est brisée sur lui… Ces choses étaient des dents. Ça a des dents. Je les ai entendus s’entrechoquer. J’ai entendu son cri. Ce n’était pas plus que le cri d’un moustique au milieu de tous ces rires, mais c’était terrible. Il y a pire que la mort.

Le navire fait des embardées étranges avec une sorte de soulèvement maladif…

Je crois que je me suis endormi. Non, je me souviens maintenant. Je me suis cogné la tête quand il a roulé si bizarrement. Ma jambe est pliée sous moi. Je crois qu’elle est cassée, mais ça n’a pas d’importance…

J’ai prié. Je… Je… Qu’est-ce que c’était ? Je me sens plus calme, plus résigné, maintenant. Je crois que j’ai été fou. Qu’est-ce que je disais ? Je ne m’en souviens pas. C’était quelque chose sur… sur… Dieu. Je… je crois que j’ai blasphémé. Qu’Il me donne ! Tu sais, Dieu, que je n’avais pas toute ma tête. Tu sais que je suis très faible. Sois avec moi dans les temps à venir ! J’ai péché, mais Tu es tout à fait miséricordieux.

Es-tu là, John ? La fin est très proche maintenant. J’avais tant de choses à dire, mais tout m’échappe. Qu’est-ce que j’ai dit ? Je retire tout ce que j’ai dit. J’étais fou, et… et Dieu est miséricordieux, et je souffre très peu maintenant. Je me sens un peu somnolent.

Je me demande si tu es là, John. Peut-être, après tout, personne n’a-t-il entendu ce que j’ai dit ! C’est mieux ainsi. Les Vivants ne sont pas censés… et pourtant, je ne sais pas. Si tu es là, John, tu lui diras… tu lui diras comment c’était ; mais pas… pas… Écoutes ! il y avait un tel tonnerre d’eau au-dessus de nos têtes juste à ce moment-là. J’ai l’impression que deux grandes vagues se sont rencontrées en plein vol sur le pont et ont éclaté sur tout le navire. Ce doit être bientôt maintenant… et il y a tellement de choses que je dois dire ! J’entends des voix dans le vent. Elles chantent. C’est comme un énorme chant funèbre…

Je crois que je me suis encore assoupi. Je prie humblement Dieu pour que ce soit bientôt fini ! Tu ne lui diras rien… rien sur ce que j’ai pu dire, n’est-ce pas, John ? Je veux dire les choses que je n’aurais pas dû dire. Qu’est-ce que j’ai dit ? Ma tête est étrangement confuse. Je me demande si tu m’entends vraiment. Je ne parle peut-être qu’à cet immense rugissement dehors. Pourtant, c’est un réconfort de continuer, et je ne veux pas croire que tu n’entendes pas tout ce que je dis. Écoutes encore ! Une montagne de saumure a dû balayer le navire. Il s’est renversé sur le côté. Il s’est redressé. C’est pour bientôt, maintenant…

Es-tu là, John ? Es-tu là ? Elle arrive ! La mer est venue pour moi ! Elle se précipite vers moi par la descente ! C’est… c’est comme un vaste jet ! Mon Dieu ! Je suis en train de me noyer ! Je… me…