Accueil > Ebooks gratuits > Les mille et un matins > Louise Faure-Favier : L’île en folie

Louise Faure-Favier : L’île en folie

samedi 21 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée par Le Matin en date du 14 février 1920 1920 .

Comment classer ce texte ? On vous dira : c’est indubitablement un rêve ! On ne peut donc la classeur dans le genre « fantastique ». En même temps, il n’est dit à aucun moment que c’est un rêve. La narratrice est réveillée par des coups sur son volet ; fait un voyage extraordinaire ; et tout rentre dans l’ordre en fin de récit. Dit comme ça c’est du fantastique... Mais, lisez-la et faites-vous votre propre opinion. Elle est amusante et bien écrite. vous ne perdrez pas votre temps. Et vous découvrirez l’écriture d’une française qui sortait du lot.

La nuit dernière, tandis que je dormais profondément dans ma vieille maison de l’île Saint-Louis, des coups frappés à mon volet me surprirent fort et d’autant plus désagréablement que j’étais, en cet instant, bercée par les plus doux rêves. J’avais passé ma soirée à l’Opéra et le ballet du Carnaval de Schumann se prolongeait dans ma mémoire délicieusement.

Cependant, comma j’habite au troisième étage, à la pointe même de l’île, sans autre vis-à-vis que les peupliers du quai, cet appel me fit sauter du lit. J’ouvris la fenêtre. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, le volet poussé, de voir devant moi un avion et, dans cet avion, un aviateur qui, d’une main ferme, s’accrochait au balcon et me criait :

— Venez voir !....

Je me frottai les yeux.

— Voir quoi ? Et d’abord je suis en pyjama.

— Idéal costume pour voyage aérien ! Voici un bonnet de cuir. Il est noir. Votre pyjama est blanc. Vous aurez l’air d’un pierrot.

— Enfin qu’y a-t-il ?

— L’île Saint-Louis s’en va à la dérive.

— Vous dites ?

— Vous êtes sur une île flottante. Montez vite si vous voulez assister à la traversée de Paris. Vous faites du 150 à l’heure. Donnez-moi la main.

— Oh ! quelle affaire ! On ne part pas ainsi de chez soi par la fenêtre, sans argent, sans poudre de riz !

Cependant je me hissai dans la carlingue.

C’était une nuit au firmament chargé de nuées que la Lune dans son halo éclairait faiblement. Je cherchai le paysage familier : l’église Saint-Gervais à droite, la cathédrale à gauche. Plus de clocher, plus de tours ! Mais, en place, déjà le Louvre et l’Institut se profilaient. C’était bien vrai, l’île Saint-louis, descendait la Seine.

Du haut du ciel, sa forme de bateau se dessinait nettement. Avec sa ceinture de quais, elle évoquait un gigantesque cuirassé, une arche, ou mieux encore, la nef même des armes de la Ville de Paris voguant sur un fleuve en courroux dans un ouragan de déluge. Et notre avion qui la survolait à sa proue en était la colombe. Au passage de cette nef, les ponts sautaient dans une pétarade.

— Oh ! mon Dieu ! m’écriai-je en voyant s’écrouler le pont Royal, que vont dire tous les amis du vieux Paris et les gens de lettres qui aiment tant les vieux ponts ? Ces messieurs vont avoir bien du chagrin !

Et je levai moi-même au ciel des yeux pleins de larmes — ce qui eut pour effet de me faire dresser la tête. Je m’avisai ainsi de la présence de mon compagnon. Celui-ci, malgré tant de désastres, était rayonnant au sens propre du mot, car une auréole des sept couleurs de l’arc-en-ciel parait son front.

— Que vous êtes beau, monsieur l’aviateur !

— C’est que je descends des nuages. Vous n’avez jamais entendu parler de l’auréole des aviateurs, ce mirage bien connu des gens qui volent ?

— Ah ! c’est cela l’auréole des aviateurs ! C’est vraiment très joli. Vous avez l’air d’un saint du paradis et nous devons, à nous deux, composer une curieuse image de dévotion. Mais vous qui connaissez les secrets du Très-Haut dites-moi où s’en va ainsi ma vieille île ?

— Cette île est en folie. Elle s’est laissée, emporter par la crue qui a déjà emporté tant de choses !

La crue ! Depuis des jours, je la contemplais de ma fenêtre Je voyais d’heure en heure l’eau monter, atteindre bientôt la ligne tragique de 1910 1910 . À force même de regarder à mes pieds couler ces eaux lourdes et jaunes, un vertige me prenait analogue à celui qu’on éprouve parfois à la portière d’un train, quand on croit que le paysage fuit. Il me semblait à moi que l’île glissait...

Elle glissait des bras fluviaux sous la poussée de l’ouragan qui, depuis la veille faisait voltigeur les tuiles du toit et se balancer les cheminées vétustes.

Dans cette atmosphère passionnée, l’île Saint-Louis perdait soudain son charme un peu suranné pour devenir une dévergondée en proie à quelle hystérie, en quête de quelle aventure !

Cependant, je m’inquiétai du sort des oiseaux, habitants des peupliers des berges, et surtout de cette bande de canards sauvages, émerveillement des badauds insulaires. Miracle ! Les canards sauvages étaient là sous mes fenêtres, tranquillement posés à la proue de la Nef qui voguait à toute allure comme en un cinéma accéléré.

Adieu Paris ! Adieu Suresnes ! Grossie de l’Oise débordée, la Seine roulait ses eaux tumultueuses. La Nef glissait parmi les objets hétéroclites que charrient les rivières sorties de leur lit. Il y avait un corset rose ! Passé Mantes-la-Jolie et les petites villes endormies, elle allait atteindre Rouen où le précieux charbon prenait un bain de siège.

De Rouen au Havre, la Seine s’étale. Emportée par la vitesse acquise, la Nef était un vaisseau infernal. Déjà, le Havre apparaissait avec son éclairage, en veilleuse. Et c’était la mer !

La mer ! Hé là ! mon Dieu...

Mais je n’avais pas au le temps d’achever mon soupir que le spectacle le plus extraordinaire me coupait la respiration. Au milieu de l’estuaire l’île Saint-Louis tourbillonnait, saisie par la tempête ! On eût dit une ballerine en folie. Elle fit ainsi mille tours, aux sons du jazz-band marin, parmi les flots jaillis en vertigineux geysers que coloraient les feux intermittents des phares. Courte féerie. Soudain la folle cessa du tourner, mais ce fut pour être lancée, sous l’effet d’une force centrifuge venue du centre de l’enfer, dans le courant même qu’elle venait d’abandonner. Plus vite encore qu’elle ne l’avait descendue, elle remontait la Seine. Quel gigantesque coup de pied au derrière, le coup de pied d’un Satan, avait ainsi projeté la possédée sur Tancarville, puis sur Rouen ?

— C’est le mascaret, m’expliqua placidement mon compagnon, qui avait fait suivre à l’avion le même chemin du retour.

C’était un mascaret de tempête, un mascaret en folie, lui aussi. Sous son remous, la Nef fuyait éperdue et sa colombe, volant à tire d’aile, avait bien de la peine à la suivre à sa poupe.

Déjà, Rouen dépassé, Mantes-la-Jolie apparaissait dans l’aube. Et avant que ce ne fût l’aurore, nous étions sur Auteuil. Paris ! Nous n’avions pas eu le temps de souffler : Paris ! qu’un nouveau spectacle nous faisait nous évanouir d’étonnement dans le firmament rose.

Furtivement, avec les grâces lentes d’une belle repentante, l’île Saint-Louis reprenait sa place dans le berceau de ses berges, sous le rideau de ces peupliers, comme si rien ne se fût passé.

Maintenant, elle est là, telle la Nef de l’écusson de Paris sur lequel il n’y a pas de colombe parce qu’il n’y a plus de déluge.

Louise Faure-Favier