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Horace van Offel : Quatorze sabots

mercredi 11 novembre 2020, par Denis Blaizot

nouvelle a été publiée dans Le Matin du 21 septembre 1919 1919 .

Le ton utilisé m’amène à la classer dans le genre fantastique, même si le côté fantastique n’est que suggéré. Très bon texte. Du coup je vais peut-être regarder de plus près les autres textes de cet écrivain.

Le village est bâti aux bords du fleuve. Ceux qui naviguent d’Anvers à Flessingue le reconnaissent de loin à son clocher semblable à un phare, son fort dont les vieux canons surveillent la mer et son estacade vermoulue où les barques des pêcheurs viennent s’amarrer le soir.

C’est là que je vis l’homme qui me raconta cette histoire. Il habitait tout seul dans une péniche échouée sur l’estran. On l’appelait le Solitaire. Il me dit :

— J’ai navigué pendant trente ans. Voilà ce qui reste de ma péniche. Autrefois tous les riverains admiraient la Marie-Anne avec sa cabine claire, sa proue vernie et son grand mât pavoisé d’une flamme rouge.

 » Ma femme tenait la barre. Elle était blonde comme une fille des eaux. Et, comme le roi d’une vieille chanson, j’avais sept filles.

 » Elles étaient blondes aussi. Et elles avaient toujours le rire sur la bouche et la joie dans les yeux.

 » Nous n’avions pas d’autre domicile que notre bateau. Nous descendions vers Rotterdam par le canal de Hanswijck, entre les vertes plaines où errent des troupeaux paresseux. Les ailes des moulins à vent nous saluaient au passage. Nous voyions les toits roses de Bréda et de Dordrecht. Des filles aux bras nus nous attendaient sur les ponts. Elles vendaient du lait, des gaufres et du pain d’épice. À Rotterdam je chargeais des tonnelets de harengs fumés, du café de Java, du thé, du riz ou des boules de fromage. Souvent nous poussions jusqu’à la Zuyderzée, en Frise, où les femmes portent un casque doré sous leur bonnet de dentelle.

 » D’autres fois nous remontions le Rhin. Là le pays est hostile et les gens sont maussades. Mais la bière y est fraîche et le vin excellent. À Bonn j’ai bu dans un verre qui ressemblait à un morceau d’arc-en-ciel.

 » Nous allions aussi à Paris. Nous glissions sous les arches des ponts, en regardant la Tour Eiffel, les jardins peuplés de statues, le Louvre et la cathédrale. Cette ville est belle en automne, quand le soleil se couche et répand sa chaude lumière sur les flots de la Seine, les monuments anciens et les arbres des quais.

 » Vous connaissez l’Escaut, le Rupel, la Lys, la Meuse et la Sambre ? Toutes les rivières de Flandre et de Wallonie. Partout la Marie-Anne a passé. À Bruges, dans les eaux mortes où nagent des cygnes, à Gand, la cité hérissée de tours, à Liège où les montagnes crachent du feu à l’heure du crépuscule.

 » Du côté de Dinant et de Givet la navigation est dangereuse. La Meuse, parsemée d’écueils, serpente au pied des collines. On y traverse des gorges sauvages, entre des rochers muets qui ont une figure d’homme. On dit que ce sont des géants changés en pierre.

 » Nous nous arrêtions n’importe où. Au printemps mes filles descendaient à terre pour cueillir des fleurs. Quand la soirée était douce, elles tressaient des couronnes de roseaux ou dansaient pieds nus sur l’herbe, comme des fées.

 » En été nous voguions au milieu des récoltes, dans des océans de blé mûr. En automne ma barque, pareille à une corne d’abondance, distribuait des montagnes de melons frais, de raisins bleus, de poires sucrées et de pommes vermeilles. En hiver il nous arrivait d’être pris dans les glaces.

 » Alors nous allumions un grand feu dans la cabine et mes filles chaussaient leurs patins de Hollande.

 » C’étaient de beaux patins, en bois sculpté, an rostre recourbé et surmonté d’une boule de cuivre. Mes filles se tenaient par la main et partaient plus vite que des mouettes portées par un vent d’orage. Devant elles, le canal s’étendait tout droit, uni, étincelant, comme une route d’acier. Ah ! elles étaient fortes et joyeuses. Je croyais que cela n’aurait jamais de fin...

 » Tous les samedis, elles lavaient leurs sabots et les mettaient sécher sur le pont de la Marie-Anne. C’était beau à voir, ces quatorze sabots blancs bien alignés, depuis les grands sabots d’Irma jusqu’aux petits sabots d’Honorine.

 » Les gens qui regardent passer les bateaux aux écluses riaient :

 » — Voilà une péniche bien chargée !

 » Et ils demandaient :

# — Ohé, skipper, est-ce à toi tout cela ? Vraiment tu es riche !

 » Je répondais fièrement :

 » — C’est à moi.

 » Quelle folie ! Rien n’est à nous. Pas même la chair qui colle à nos os.

 » Un soir, nous nous arrêtâmes ici. Le temps n’était pas bon. L’Escaut roulait des vagues dures, sans écume, et couleur d’ardoise. La péniche mise à l’ancre, je voulus débarquer. Ma femme me prit par le bras :

 » — Ne t’en va pas, Kobe. Le fleuve est en colère aujourd’hui. Il vaudrait mieux rester à bord.

 » Je haussai les épaules :

 » — Va te coucher et laisse-moi.

 » Elle courba la tête. Elle était ainsi, douce et soumise. Moi, avant de m’éloigner, je jetai un dernier coup d’œil sur le pont. Déjà mes filles étaient au lit. Mais les quatorze sabots étaient à leur place, depuis les grands sabots d’Irma jusqu’aux petits sabots d’Honorine.

 » Je dois dire qu’un mauvais sentiment m’entraînait. Tout n’est pas juste au bord des rivières. Il y a des auberges louches où l’on va boire du genièvre et jouer aux cartes, et c’est encore ce qu’on y fait de plus innocent. Avant d’être batelier, j’avais traversé plusieurs fois l’Atlantique, sur un steamer, dans la chambre de chauffe. C’est là qu’on prend de vilaines habitudes.

 » Une heure après j’étais au village, dans un bouge qui n’existe plus maintenant. Je tenais tête à un Frison. Nous avions, à côté de nous, une bouteille de schiedam et un pot de tabac de Harlem. Au diable la tempête ! L’ouragan soufflait si fort que la maison tanguait et craquait de toutes ses membrures comme un voilier en perdition.

 » — Atout ! criait mon partenaire à chaque instant, en jetant ses cartes sur la table. Atout !

 » Je perdais. J’étais enragé. Que dirait ma femme si je rentrais sans le sou ?

 » Lorsque je sortis de là le vent était tombé. Déjà l’horizon pâlissait. D’énormes nuages s’entassaient et s’écroulaient au-dessus de ma tête. Il avait beaucoup plu et le fleuve inquiet remontait vers sa source. Entre les abîmes du ciel et les bouches de l’Escaut, le polder étendait à perte de vue ses immenses marécages. Et tout était désert. Pas un homme, pas une barque, pas un oiseau. J’étais comme un échappé du déluge marchant les pieds dans l’eau et le front dans les nuées. J’étais ivre. Le Frison m’avait dévalisé. Je pensais à mon épouse, à mes enfants. Elles allaient crier. Soudain je me révoltai :

 » — Quoi, ne suis-je pas le maître ? Je n’accepterai pas de remontrances. Je voudrais ne plus jamais les revoir, non, plus jamais !

 » Voilà les paroles que j’ai prononcées. Elles ont été entendues. Par qui ? Je ne le sais pas. Mais j’ai été frappé. Oh ! oui, bien frappé, et pour toujours !

 » Savez-vous ce que j’ai trouvé en arrivant en cet endroit ? J’ai trouvé l’endroit vide. Plus de Marie-Anne. Plus rien que la pointe du mât dressée sur le linceul des vagues une croix sur un tombeau.

 » La Marie-Anne avait sombré, et ma femme et mes filles dormaient pour toujours dans les eaux profondes. Mon souhait impie était accompli.

 » Depuis je suis resté sur ce rivage et j’attends la mort. La mort est lente à venir. Je reste cloué à cette terre comme sur un des bancs de la mauvaise auberge. Dieu me laissera partir quand il m’aura pardonné, si jamais il me pardonne. Alors j’irai les rejoindre. Peut-être qu’on nous rendra notre barque pour voguer sur les espaces sans fin de l’univers. C’est un rêve que je fais souvent. Ma femme tient la barre. Je hisse la voile. Quand nous nous arrêtons quelque part, mes filles vont danser parmi les étoiles avec des sabots d’or. »

Horace van Offel