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August W. Derleth : Les dormeurs

dimanche 19 décembre 2021, par Denis Blaizot

Cette courte nouvelle a été publiée dans le numéro de décembre 1927 de Weird Tales.

La traduction qui suit est de mon fait. Elle a peut-être... sans doute... des défauts, mais je vous l’offre. Les paroles attribuées au narrateur quand il s’adresse au steward sont une traduction littérale du texte original et reflètent bien le racisme latent aux États-Unis dans les années 20.

Une courte histoire de fantômes

Les dormeurs

Par August W. Derleth August W. Derleth August William Derleth, né le 24 février 1909 à Sauk City dans le Wisconsin et mort le 4 juillet 1971 dans la même ville, est un écrivain et anthologiste américain.
Il n’est connu en France que pour ses travaux en rapport avec l’œuvre de Lovecraft et le Mythe de Chtulhu.
Le reste de son œuvre mériterait pourtant d’être mis à la portée du lecteur français non anglophone (par nature diraient certaines mauvaises langues :-) ).

Cette histoire, – commença l’homme aux lunettes dorées en croisant les jambes, – me rappelle un étrange incident qui m’est arrivé l’année dernière.

Les trois autres hommes se rapprochèrent autour de la cheminée et le regardèrent avec impatience. L’homme aux lunettes d’or répéta sa déclaration. Sans qu’il fût remarqué, un petit homme mince vêtu d’un costume bleu avec des boutons en laiton s’était glissé sur le cinquième siège, un peu en retrait dans l’ombre. Les flammes inquisitrices de la cheminée bondirent plus haut pour éclairer le visage du nouveau venu, mais l’effort était trop grand pour elles, et elles s’affaissèrent, épuisées. Les quatre hommes ne le virent pas.

C’était l’été dernier. J’étais alors à Hollywood en train de travailler avec le réalisateur de mon dernier livre, qui était en train d’être filmé, lorsque mon éditeur à Chicago m’a téléphoné pour que je vienne le voir immédiatement. Il a déclaré que l’affaire était urgente. Je lui ai répondu d’un ton quelque peu provocateur que j’allais venir immédiatement. Le train que j’ai pris était le Midnight Express. Lorsque j’ai demandé mon billet, tous les Pullman étaient pleins à craquer. Je me suis dit qu’il n’était pas question de me priver d’une nuit de repos simplement parce que les Pullman étaient pleins à craquer. J’ai donc réclamé à cor et à cri une cabine Pullman. Je n’étais pas le seul à réclamer, car un vendeur pompeux, qui avait acheté son billet après que je me sois procuré le mien, ajouta sa voix à la mienne. Finalement, un autre Pullman fut ajouté. Sans le brouhaha que le vendeur et moi avons soulevé, l’incident que je vais raconter ne se serait jamais produit.

Comme il était un peu plus de minuit, j’ai voulu me retirer. J’ai laissé le vendeur fumer sur la plate-forme arrière de notre voiture et je suis allé dans le Pullman supplémentaire. Ma couchette était la numéro 7, je suis allé directement à ce numéro et j’ai tiré les rideaux. Mais je les ai refermés aussi vite que je les avais ouverts. Car un homme était allongé dans ma couchette, dormant paisiblement. J’étais indigné que les fonctionnaires aient pu faire une telle erreur. J’appelai le steward, qui arriva aussi vite que ses pieds endormis pouvaient le porter.

Lorsque le nègre fut arrivé à ma hauteur, je lui dis :

—  Sam, il y a un homme dans ma couchette.

Il grimaça bêtement et écarta légèrement les rideaux :

—  En effet, suh, en effet, il y en a un. Très malheureux, monsieur, et c’est une…

—  Sam, répondis-je, va me chercher le contrôleur Pullman, et ne t’avise pas de revenir sans lui.

—  En effet, je le ferai, suh.

Après ce qui sembla être un intervalle totalement inutile, Sam est revenu avec le contrôleur Pullman. Quand le contrôleur est entré dans le wagon, il a demandé :

—  Vous êtes McCarthy ?

—  Oui, ai-je dit, je suis McCarthy.

—  H. P. McCarthy ?

—  Oui, ai-je répondu, H. P. McCarthy.

Il s’est approché de moi.

—  Sam me dit que vous prétendez que votre couchette est occupée. La couchette sept a été attribuée à H. P. McCarthy et à personne d’autre. En fait, il n’y a que deux personnes dans cette voiture supplémentaire : vous et un vendeur du nom de C. E. Schweers.

Cela m’agaçait que le chef de train prenne tant de choses pour acquises ; il n’avait même pas jeté un coup d’œil dans la couchette, et tout était prêt quand il tournait pour partir.

—  Une minute ! M. Schweers est sur la plateforme. M. McCarthy est juste ici, votre serviteur, et je dis qu’il y a un homme dans la couchette du bas !

J’ai écarté le rideau, le contrôleur a regardé et a vu l’homme. Il a été blessé dans son orgueil de constater qu’il s’était trompé, et il a appelé bruyamment l’homme endormi. Mais l’homme n’a pas bougé. Alors il s’est approché de lui et a tendu la main pour le secouer.

Je ne pouvais pas voir ce qui s’est passé, mais je regardais fixement le visage du contrôleur, et j’ai vu son expression changer si rapidement que j’ai cru qu’il allait s’évanouir. Son visage est devenu tout blanc. Il a retiré sa main rapidement, comme s’il avait touché un fer chaud, après quoi il écarta les rideaux pour laisser passer le plus de lumière possible. Puis il regarda de nouveau à l’intérieur. Pendant tout ce temps, je pouvais voir l’homme allongé dans la lumière que laissaient passer les rideaux largement ouverts. Je n’ai rien dit. Il s’est tourné vers moi et a désigné le dormeur.

—  McCarthy, approchez-vous et touchez-le.

J’ai pensé que c’était une demande étrange, mais je l’ai fait, et je parie que mon visage est devenu aussi blanc que le sien. Car je jure que j’ai vu cet homme-là avec la couverture retournée au niveau de ses épaules ; j’ai vu cela, mais ma main a senti la douceur non perturbée de la couverture ! Et comme je regardais, ma main traversa l’homme ! Sam est sorti par une porte tandis que M. Schweers entrait par l’autre. Le contrôleur et moi sommes restés dans l’allée à regarder bêtement le dormeur dans ma couchette.

Une exclamation étouffée de Schweers nous a fait nous tourner vers lui. Il se tenait devant la couchette trois, la plus basse, et regardait fixement quelque chose. Nous savions ce qu’il allait dire avant qu’il ne le dise.

—  Il y a un homme dans ma couchette !

Le contrôleur l’a regardé fixement, je l’ai regardé fixement. Il s’est tourné vers le chef de train.

—  Eh bien, qu’allez-vous faire ? Je ne vais pas payer pour une couchette remplie !

—  Touchez-le, balbutia le chef de train.

—  Oui, ai-je dit, touchez-le.

Il nous a regardé bizarrement, mais il a obéi en tendant le bras pour le toucher. Et bientôt, il y avait trois personnes au visage blanc dans l’allée du Pullman supplémentaire, regardant bêtement un homme qui dormait dans la couchette d’une voiture Pullman.

—  Par Dieu, dit le chef de train avec effort, il y a là un certain mystère, un fait qui n’a échappé à aucun d’entre nous.

Il se dirigea résolument vers la couchette six et écarta les rideaux. Une femme dormait là, et là encore, ce que nous voyions, nous ne pouvions le palper ! Nous avons fait le tour tous les trois, et chaque couchette, supérieure ou inférieure, était occupée par un homme, une femme ou un enfant. Nous sommes revenus à la couchette sept et nous sommes restés là à regarder le dormeur.

Et pendant que nous étions là, la porte s’est ouverte au bout du wagon, et un petit homme mince qui portait un costume bleu de chef de train avec des boutons en laiton est entré et a regardé nerveusement autour de lui. Il avait l’air d’être convoqué et de chercher celui qui l’avait convoqué.

Ce n’est pas le cas, M. McCarthy. Le contrôleur avait le pressentiment que tout n’allait pas bien et il est venu dans le Pullman pour justifier ou détruire ce pressentiment. C’était le petit homme, le nouveau venu, qui avait parlé. Mais personne ne semblait l’avoir entendu.

Mais nous n’avons pas regardé très longtemps, a poursuivi l’homme aux lunettes dorées. Car soudain, le mince petit contrôleur qui était entré a disparu sur le côté du wagon Pullman, et lorsque nous nous sommes retournés pour regarder les dormeurs, nous n’avons vu que les draps non froissés sur nos lits !

Immédiatement, le contrôleur s’est précipité sur la plate-forme arrière. M. Schweers et moi l’avons suivi. Nous passions le fameux virage du Fer à cheval. Le pays était tout rayonnant dans le clair de lune éclatant.

Le contrôleur s’est tourné vers nous.

—  L’un de vous sait-il ce qui s’est passé ici, à cet endroit, il y a un an aujourd’hui ?

—  Non, dit Schweers, je ne me souviens de rien.

Moi aussi, j’ai été obligé de secouer la tête.

—  Vous avez tous les deux oublié le fameux accident du Midnight Express du 7 août dernier ?

Bien sûr, nous n’avions pas oublié.

—  Cela s’est passé à cet endroit, juste un peu plus loin, au clair de lune, par une nuit comme celle-ci. Soixante-dix-sept personnes sont mortes dans cet accident. Cette voiture a été sauvée de l’épave et a été reconstruite. C’est son premier voyage dans sa forme reconstruite.

—  Mais les gens dans les couchettes ? interrompit Schweers.

—  Oui, ces personnes dans les couchettes. Vous avez remarqué qu’ils ont tous disparu sur le lieu de l’accident. N’est-ce pas ? Eh bien, découvrez-le par vous-mêmes, messieurs.

Et sur ce, il est retourné à son poste.

Et c’est ce que je vous dis, messieurs, comprenez par vous-mêmes. S’agissait-il de dormeurs, ou non ? Pour ma part, j’en suis convaincu.

Il y eut un silence méditatif. Puis l’homme aux lunettes d’or reprit la parole.

—  À propos, l’un de vous, messieurs, n’a-t-il pas parlé d’une prémonition qu’aurait eue le contrôleur fantôme ? Je pensais que quelqu’un avait dit quelque chose à ce sujet, mais si je me souviens bien de l’accident, le chef de train a été tué sur le coup, de sorte que vous ne pouviez pas savoir ce qu’il ressentait avant l’accident. Personne n’a dit quelque chose ?

Et tous les hommes se tournèrent vers la cinquième chaise sur laquelle était assis le petit homme mince dans le costume bleu délavé de chef de train avec des boutons en laiton. Il n’y avait pas de réponse.

Et la lumière du feu scintilla sur le verrou de la porte fermée.