Accueil > Science-fiction, Fantasy, Fantastique > Gaston de Pawlowski : Voyage au pays de la quatrième dimension

Gaston de Pawlowski : Voyage au pays de la quatrième dimension

vendredi 11 juin 2021, par Denis Blaizot

Auteur : Gaston de Pawlowski Gaston de Pawlowski Gaston de Pawlowski (né le 14 juin 1874 à Joigny – mort le 2 février 1933 à Paris) est un écrivain français, auteur de quelques livres satiriques, docteur en droit, critique littéraire, dramatique et artistique, reporter sportif. Il est surtout connu pour son roman de science-fiction Voyage au pays de la quatrième dimension (1911).
Titre français : Voyage au pays de la quatrième dimension
Éditeur : Charpentier
Année de parution : 1912 1912

Quatrième de couverture de l’édition Présence du Futur Présence du Futur Collection de poche des éditions Denoël (1962 1962 ) :

• Qu’est-ce donc que la quatrième dimension ? Pour la découvrir, G. de Pawlowski vous convie à l’accompagner dans ce Voyage, devenu l’un des classiques de la Science-fiction.

• Au cours de cette étonnante randonnée, nous voyons l’humanité passer de la tyrannie collectiviste, du Léviathan à la dictature des Savants Absolus, avant de parvenir à l’âge de l’Aigle d’or. En se familiarisant avec la quatrième dimension, retrouvera-t-elle le bonheur ?

• Les hommes auront-ils assez de persévérance pour se délivrer des maux engendrés par la dissociation de la matière dont les Martiens leur ont révélé leur secret et pour échapper à l’esclavage de la mathématique et de la technique pures, qui ont rendu inutile l’amour ?

• Parviendront-ils à déjouer les machinations de ces « homoncules » qui tentent de prendre en main la direction de la civilisation humaine ?

Mon avis : Je connaissais ce titre et son auteur de longue date, mais sans jamais avoir eu l’occasion de le lire... Et je l’ai redécouvert à l’occasion du feuilletage de la collection presque entièrement numérisée de la revue La Vie Mystérieuse(voir ci-dessous.). L’idée m’a donc pris de vouloir le lire. Mais peut-on encore le trouver facilement ? Il a été publié à cinq reprises. Il devrait donc être assez facile à trouver sur le marché de l’occasion. Malheureusement, les prix aperçus sur différents sites coupent l’envie. Même les rééditions en fac-similé sont assez cher. En ebook gratuit alors [1] ? Bah ! Mis à part un scan en fac-similé sur archive.org et le texte en ligne sur wikisource... bourré de coquilles. Hum ! Qu’à cela ne tienne ! je vais faire ma propre édition papier à partir de ces deux-là.

Une dernière chose avant de vous parler du contenu : ce livre de 368 pages, me coûte 15 € frais de port inclus. Et c’est une vrai réédition, pas un reprint(reprint qui frôle parfois la mauvaise photocopie.).

Ce livre est surprenant. Ce n’est pas un roman au sens où nous l’entendons couramment. Le narrateur ne nous raconte pas la vie de quelques personnages plus ou moins vraisemblables, pris dans des événements qui les dépassent parfois, non, il nous présente plutôt un abrégé de l’histoire du futur ; un futur improbable à souhait.

Tout cela nous vaut quelques passages remarquables et c’est l’occasion pour l’auteur de nous faire passer un message sur sa philosophie et sa perception de son époque. Il nous raconte avec verve un futur qui n’arrivera jamais, tel qu’il est raconté, pour mieux faire passer son idée de l’évolution de la société qui l’entoure.

1912 1912 . Dans deux ans la guerre va ravagé l’Europe. Elle est déjà dans l’air. Mais Pawlowski ne nous en parle pas. Son histoire du futur ne fait référence à aucune guerre, mais nous parle beaucoup de société, de science, de technologie, autres grandes préoccupations de son époque. Un petit mot de la théorie de la relativité, un autre des travaux du Dr Le Bon, etc. Mais aussi un petit tour vers les travaux de spiritisme très en vogue à l’époque.

En bref : Si vous voulez un roman d’intrigue, laissez tomer. Si voulez un roman avec un héros (ou une héroïne) super-sexy, laissez tomber. Des Vaisseaux spatiaux, des aventures époustouflantes, des conquêtes militaires, de la magie, de la hard-science, etc. laissez tomber. Mais si vous aimez les livres qui, sous couvert de fiction, vous amène sans vous contraindre à réfléchir sur notre époque et sur l’évolution de nos sociétés, ce livre est peut-être pour vous. En tout cas, moi, je ne regrette pas mon achat. Pour finir, je reprendrai à mon compte un extrait de l’article que lui a coinsacré A.D. de Beaumont : On lit le volume ; on le fait lire. Et il y aura tout profit : bien des gens y pourront apprendre comme on manie la belle langue française, lorsque l’on est son amant fidèle et qu’on l’a bien muguetée ! Je ne sais ce qui doit être plus admiré, dans ce livre, de la faculté de réalisation inventive ou du style souple, clair, pur, coloré ! Un Edgard Poe incorporé dans un Michelet et dont un Voltaire conduirait la main !

Citations
Que dirait-on d’un orfèvre qui refuserait désormais de travailler l’or brut qu’il possède et qui voudrait le vendre à ses clients en leur persuadant que cette matière est la vérité toute nue, sans fard, sans artifice, et que rien ne vaut la matière brute telle que la nature nous l’offre dans toute son authenticité ?

Que dirait-on également d’un orfèvre qui prétendrait nous vendre un bijou finement ciselé, mais dont la matière ne serait point authentique ? Nous aurions pour lui toutes les sévérités du roi Hiéron.

Que dirions-nous également d’un orfèvre qui prétendrait nous vendre son travail dégagé de toute espèce de matière et nous faire acheter le rêve qu’il a conçu d’une œuvre d’art ?

Le premier serait pour nous une brute grossière, le second un voleur et le troisième un fou.

Ce furent cependant, en matière d’art, à ces différents marchands que le vingtième siècle donna sa clientèle. Avec bon sens, toutefois, il repoussa presque tout aussitôt les fous et les voleurs : mais il se confia définitivement aux marchands de matière brute. Pas un instant, il ne se dit qu’en dehors de ces trois catégories pouvait en exister une quatrième, composée d’artistes véritables, puisant dans la nature de la matière vraie et la transformant ensuite, par l’intermédiaire de leur pensée, en objets d’art d’un prix inestimable
L’histoire des sociétés nous prouve, en effet, que, de tout temps, l’homme s’est efforcé, non point de travailler, mais bien, au contraire, de se délivrer de tout souci matériel en faisant travailler les autres hommes ou des machines à sa place. De même, lorsque l’homme accepte le contrat social qui le groupe en société, il ne cède qu’à un simple mouvement de paresse, il cherche à se spécialiser, à ne plus accomplir qu’une partie de l’effort général, à ne répéter jamais que le même geste, et à suivre en cela la loi du moindre effort.
Depuis la tête, avec ses yeux, jusqu’à la noire évacuation de l’échappement, l’automobile se comportait comme un simple animal, avec les mêmes faiblesses, les mêmes défaillances, la même fièvre à certaines heures du jour, la même reprise de force à la tombée de la nuit, avec le cœur battant de ses soupapes, la colonne vertébrale de sa transmission, envoyant le mouvement aux pattes motrices d’arrière par l’intermédiaire d’un cardan en forme de bassin, tandis que les roues d’avant tâtaient le chemin. La circulation d’eau, la circulation d’huile, l’innervation électrique, autant de réseaux distincts, nécessités par la logique, indiqués impérieusement, comme si, dans toute construction, certaines lois naturelles exigeaient les mêmes formes, les mêmes procédés. L’être nouveau se distinguait des êtres naturels par l’idée de la roue et des engrenages, mais il ne s’en distinguait que par là.
Par l’esclavage, par l’abus de la force ou de l’autorité morale, les hommes les mieux doués s’efforcèrent toujours de se délivrer du travail matériel nécessaire à la vie pour se consacrer entièrement, suivant leurs aptitudes, soit à la paresse, soit aux rudes travaux du corps accomplis par jeu, soit aux recherches intellectuelles que permet seul le loisir.

Les plus faibles eurent pour refuge la foi, le rêve ou l’alcool.
Un examen attentif des civilisations passées eût suffi, cependant, à révéler que l’homme, depuis les temps les plus reculés, avait tout fait pour obtenir, non pas le droit au travail, mais le droit au loisir, et qu’il s’était efforcé, de toutes les façons imaginables par la force, par le travail ou par le rêve de s’évader, autant que possible, des exigences matérielles de la vie.

Article publié dans La vie mystérieuse N°124 — 25 février 1912 1912
Sur l’Ouvrage de G. DE PAWLOWSKI : Voyage au Pays de la Quatrième Dimension

par A.-D. de BEAUMONT

Qui jetterait un regard distrait sur le « Voyage au Pays de la quatrième dimension » de G. de Pawlowski et s’en tiendrait à une lecture superficielle des premiers chapitres : l’âme silencieuse, le ruban défait (dématérialisation de la matière) la diligence innombrable, le trou sans bords ni parois, l’escalier horizontal, abstractions d’espace, le voyage instantané, la maison plate, le carré ovale, etc., pourrait croire à la gageure d’un fantaisiste embrasé d’esprit, s’efforçant de construire hors du temps et de l’espace, hors de la surface et du volume : un futuriste prétextant vouloir faire entrer la longueur dans l’épaisseur, la divagation dans la raison, etc. Une gageure ?... ou une moquerie à l’égard des affirmation de certains.

Si, continuant plus avant au travers des trois-cent-vingt-et-une pages du récit de ce voyage déconcertant, on prétendait, d’une idée préconçue et terrestre, en percer la philosophie, l’on risquerait de penser qu’il est une critique malicieuse, sévère, acerbe, de ce qui se déplore sur notre planète.

Et l’on commettrait une erreur fondamentale ! et l’on prouverait au critique le moins averti que l’on ne sait pas lire et que l’on n’a rien compris à l’œuvre ! Ce volume est toute sagesse ! Il est beaucoup plus réel et plus sérieux qu’il n’y paraît. Il est une incursion audacieuse, que l’on dirait inspirée de l’invisible, dans ce que petit être et doit être, une région qui ne serait pas, comme la notre, étriquée dans le Temps et l’Espace, en hauteur, largeur, profondeur.

L’audace est si nouvelle, l’inspiration si mystère, qu’au premier choc l’on reste surpris.

Il n’est que de lire et relire ces pages désarticulées, aux syllogismes sinueux, au style alerte, pour découvrir ce qu’elles ont de délicieusement nouveau, d’imprévu ; mais si vrai que l’on ne peut se retenir de reconnaître : « Oui ! il y a un pays de la quatrième dimension et il doit être tel que nous le dépeint l’auteur, ou il n’est pas ! ! ! »

Ce prestidigitateur de la plume nous aide à nous expliquer bien des phénomènes médiumniques qualifiés d’invraisemblables et niés ; mais les négateurs ne sont que des prestidigitateurs de la main ! !

Vous donner une analyse de cet ouvrage surprenant est impossible. On ne décrit pas tout ce qui est nuances. On ne résume pas le raisonnement qui se circonvolute sur des pointes d’épingles. On ne pollue pas d’une inférieure traduction ce qui est charme de l’esprit, enchantement de l’imagination, surprise toujours nouvelle de notre curiosité enthousiasmée !

On lit le volume ; on le fait lire. Et il y aura tout profit : bien des gens y pourront apprendre comme on manie la belle langue française, lorsque l’on est son amant fidèle et qu’on l’a bien muguetée ! Je ne sais ce qui doit être plus admiré, dans ce livre, de la faculté de réalisation inventive ou du style souple, clair, pur, coloré ! Un Edgard Poe incorporé dans un Michelet et dont un Voltaire conduirait la main !

Celui qui ne veut que se distraire y rencontrera continuelle occasion d’être amusé. Le penseur y puisera sujet d’insondables cogitations. L’imagination découvrira le substratum désiré pour ses constructions d’un univers possibilisé dans l’au-delà. Quant au cerveau dans lequel une fêlure a laissé se faufiler les ferments de la démence, il y deviendra, à lire cet ouvrage, radieusement fou ! succès qui n’est pas sans valeur pratique !

Malgré quoi, ce livre original, étrange, anormal, sera par beaucoup mal jugé. On y verra jeux de sophismes où il y a logique transcendantale. On y trouvera légèreté où n’est que pondération maçonnée de granit ; fantaisie où se creuse une sérieuse profondeur ; contes abracadabrants où se dessinent au net des aperçus révélateurs sur un horizon néantiel.

Je vous défie bien, tant, pauvres humains ! nous sommes myopes, de prospecter la fissure par laquelle, à l’instant exact, le syllogisme s’en va battre la campagne, faire gambades et rondes avec la Folle du Logis ! ! ! Donc !...

Tout se tient dans cet irréel ! Tout est solide dans ce reflet ! Tout existe dans ce mirage !

Pour en bien goûter la saveur, en bien saisir l’excellence ferme et fugitive, en palper la réalité sans base, ni sommet, ni milieu, il faut s’abstraire de notre monde platement limité à trois dimensions ; savoir s’évader de son corps et de son esprit ; se résoudre à ne plus être ; accepter de ne pas se situer sur cette terre, ni ailleurs, mais autre part ! En un mot : il faut être capable d’entreprendre ce voyage impossible à la suite de ce guide virtuel, revenu tout exprès du Pays de la quatrième dimension pour nous y servir de cicérone.

Cela demande quelque préparation. Mais, enfin ! ce n’est pas d’une difficulté telle quelle doive rebuter.

Je l’ai bien faite, moi ! l’excursion sur les pas de G. de Pawlowski ! J ’en suis même revenu !... charmé ! Vous vous en rendez compte au soin que je mets à vous communiquer mes impressions.

Allons ! que chacun y aille de son petit voyage ! ! Il n’en coûte que trois francs cinquante aux guichets de Charpentier-Fasquelle. Le moindre billet circulaire, et en troisième classe ! ! est joliment plus dispendieux ! !

Agen, 9 janvier 1914 1914 .

A.-D. de Beaumont
Retrouvez la fiche du livre et d’autres chroniques sur Livraddict


Retrouvez la fiche du livre et d’autres chroniques sur Babelio

Et pour finir quelques illustrations de Léonard Sarluis publiée par Eugène Fasquelle, 1923 1923 (in folio broché 25 x 33 cm, 180 pages).


[1On ne trouve même pas d’eBook payant ;-)