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Maurice Level : On a volé

vendredi 6 août 2021, par Denis Blaizot

Ce conte de presse a été publié le 30 octobre 1922 1922 dans Le Matin.



Monsieur le commissaire de police, je viens moins déposer une plainte que vous demander conseil. Un vol a été commis chez moi, dans des circonstances si troublantes que j’en demeure bouleversé. Voici je me nomme Crestot, et suis propriétaire de l’hôtel d’Anjou, 17, rue de Marignan. Bien que situé dans un quartier élégant, mon hôtel n’a rien d’un palace. C’est une maison tranquille, fréquentée par des voyageurs dont la plupart sont des habitués qui savent y trouver un confort amusant et une bonne table : en un mot pas de luxe, mais pas de promiscuités douteuses. Je tiens la maison de mon père, qui la tenait du sien, et lui ai laissé le caractère qu’ils lui avaient donné eux-mêmes. Ces détails ont leur importance, vous allez tout de suite comprendre pourquoi. Mon personnel administratif se réduit, en effet, à trois employés : un comptable, M. Herbelier, qui est à mon service depuis neuf ans ; sa femme, qui s’occupe de la lingerie et de la caisse, et moi-même. Quant au personnel domestique, très restreint, il est composé de braves gens desquels je crois pouvoir dès à présent écarter toute suspicion.

Ce matin en entrant dans mon bureau, je constatai que des papiers, lettres, factures, prospectus, que j’ai l’habitude de classer d’une certaine façon sur ma table, avaient été déplacés. J’en fis la remarque à Mme Herbelier, elle en reconnut l’exactitude et me dit qu’il était possible qu’elle, ou son mari, les eussent dérangés. La réponse me surprit bien un peu, car dans mon entourage nul n’ignore à quel point je tiens à mon ordre, mais comme, après tout, le mal n’était pas grand, je n’insistai pas et me mis au travail.

Vers dix heures, un encaisseur se présenta. Mon caissier venait de sortir ; n’ayant pas sur moi les clés du coffre, j’allais prier l’homme de repasser, quand je me souvins que, deux jours plus tôt, j’avais placé sous enveloppe, dans un tiroir de mon classeur, quatre billets de mille francs. J’ouvre : plus d’enveloppe, plus de billets ! J’appelle mon comptable, je lui demande s’il n’a touché à rien : il me répond que non. Je pose la même question à sa femme qui rentrait à ce moment ; elle aussi me répond de façon négative. Ne voulant pas discuter devant un étranger, je signe un chèque et le donne à l’encaisseur, mais dès qu’il est sorti, je fais part à mes employés de la disparition. Le comptable proteste que c’est impossible ; quant à sa femme, sans manifester d’ailleurs une surprise extrême, elle me dit :

— Êtes-vous certain que cet argent était là ?

Je n’ai pas la prétention d’être infaillible, mais dans le cas particulier la question avait de quoi me déconcerter, car c’était en sa présence, et sur son conseil que, l’avant-veille, au moment de partir pour Chatou où pendant la morte-saison je vais parfois passer vingt-quatre heures, du samedi au lundi, j’avais mis cet argent à cette place !

Je tente de préciser ses souvenirs, elle affirme que je suis dans l’erreur ; son mari se joint à elle, le ton de la discussion s’élève. Alors, autant pour éviter le scandale que pour endormir leurs craintes, car mes soupçons commençaient de s’éveiller, je feins de réfléchir, puis je me frappe le front et m’écris :

« Que je suis bête ! Je me souviens maintenant ! J’ai eu en effet l’intention de les mettre là, puis je me suis ravisé, et les ai replacés dans la caisse. »

Aussitôt la femme retrouve son sourire, le mari se replonge dans ses comptes…

— Vous étiez fixé…

— Je l’étais sans l’être. Outre que la pensée d’un vol commis par des employés en qui j’avais toute confiance me révoltait, celle qu’ils l’eussent accompli eux-mêmes, alors qu’ils étaient les premiers, les seuls, sur qui les soupçons pussent se poser, m’apparaissait inadmissible. Il y avait un complice… Mais qui ?… Le hasard n’allait pas tarder à me le désigner.

Presque au même moment, en effet, passe devant le bureau, se dirigeant vers la sortie, un monsieur que je ne connaissais pas. J’étais à mille lieues d’établir le moindre rapprochement entre la présence de cet inconnu et la soustraction de mon argent, mais par habitude professionnelle je demandai à mon comptable :

— Qui est ce monsieur ?

— Le voyageur du 24, me répondit-il.

Du coup, je sursaute. C’est, moi qui l’avant-veille, précisément à l’instant où je venais de placer les billets sous enveloppe, avais donné ce numéro à un voyageur blond, petit et gros, et celui-ci était grand, maigre et basané ! Cette fois, tout s’éclairait ! C’était là le complice. Mais voulant voir jusqu’où mon employé pousserait l’impudence, je feignis de nouveau la distraction et dis d’un ton enjoué :

— Décidément ma mémoire me joue des tours ce matin !

Monsieur le commissaire, ma mémoire était à ce point fidèle que non seulement je me souvenais des traits de mon client, mais des indications qu’il avait inscrites sur sa feuille de police « Jeannerot Pierre, 27 ans, sans profession, venant de Nantes ! » Le contrôle était donc facile ; je ne manquai pas de l’exercer. Or, à la place de la feuille qu’on avait remplie en ma présence s’en trouvait une autre, que voici et qui porte, avec le numéro 24, « Dargand Félix, 48 ans, bijoutier, venant de Dunkerque. » Je me lève, je cours après mon homme, je le vois héler un taxi, j’en hèle un autre ; se sentant suivi, il fait accélérer l’allure, prendre des voies détournées, bref, après dix minutes de poursuite, il me sème, je le perds et me voilà…

— Votre départ a-t-il été assez brusque pour que vos employés l’aient remarqué ?

— Non ; j’ai eu soin au contraire de traverser le hall sans hâte.

— Bon, nous allons voir ça tout de suite, dit le commissaire de police en se levant.

Comme il ouvrait la porte, un gardien de la paix lui tendit une carte ; il s’arrêta.

— C’est bien Herbelier le nom de votre comptable ? Eh bien ! sa femme est là, qui désire me parler. Passez dans la pièce à côté, je vais la recevoir.

Mme Herbélier entra.

— Vous tombez à point, dit le commissaire, je m’apprêtais justement à vous convoquer.

— Il n’est rien arrivé à M. Crestot au moins ?…

Le commissaire se mit à rire :

— Vous le savez mieux que personne…

Elle hocha la tête.

— Oh ! ne riez pas, monsieur… C’est une chose si affreuse !… Nous sommes aux cent coups l’hôtel… M. Crestot s’est sauvé il y a une demi-heure…

Le commissaire hocha la tête.

— Non, M. Crestot ne s’est pas sauvé, il est parti un peu vite, ce qui n’est pas la même chose, pour déposer une plainte en vol contre vous…

— Un vol, monsieur ?… Mais on n’a rien volé… Et quant à moi…

— Vraiment ? Et les quatre mille francs, la substitution des voyageurs du 24 ? Vous voyez que je suis renseigné.

— Vous êtes renseigné, mais mal…

Cette fois, le magistrat cessa de plaisanter et assena un coup de poing sur sa table :

— Oui ou non, M. Crestot avait-il placé cet argent dans son classeur ?

— Oui, monsieur.

— Oui ou non, y était-il ce matin ?

— Non, monsieur.

— Oui ou non, M. Crestot a-t-il établi la fiche d’un M. Jeannerot, pour l’appartement 24 ?

— Oui, monsieur.

— Oui ou non, cette fiche était-elle remplacée, ce matin, par une nouvelle fiche au nom d’un M. Dargand ?

— Oui, monsieur.

— Alors, qu’est-ce que vous, me chantez ?

— Monsieur, c’est il y a un an, exactement le samedi 11 août 1921 1921 , que M. Crestot a mis cet argent dans le classeur et établi la feuille du voyageur dont vous m’avez dit le nom. Presque aussitôt après, il a été pris d’un dérangement cérébral qui a nécessité son internement dans une maison de santé. Il en est sorti ce matin, guéri, mais ayant complètement perdu la mémoire de ce qui s’est passé pendant ces douze mois. Il se figurait qu’il avait quitté son bureau la veille, et nous ne l’avons pas détrompé. Tenez, monsieur, pour vous en donner une idée, il a tellement bien repris la vie au point où il l’avait laissée qu’en lisant le menu du jour il a dit au chef :

« — Est-ce que vous vous fichez de moi ? Du turbot ce soir Il y en avait déjà hier »

Et c’était vrai, — enfin, pour lui, c’était vrai, — puisque, en cherchant dans les livres, nous avons trouvé le turbot sauce mousseline au menu du 11 août 1921 1921 .

Maurice Level Maurice Level Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.