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Maurice Level : Le père

dimanche 21 novembre 2021, par Denis Blaizot

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Auteur : Maurice Level Maurice Level Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.

Titre : Le père
Date de première publication : 12 avril 1906 1906 (Le Journal)

document original


Voilà une gentille fable sociale que je ne vous raconterai pas. Lisez-la, c’est mieux. Je ne dirai qu’une chose : elle n’a rien de fantastique. Ce n’est même pas un thriller. Il y a un mort... ou plutôt une morte. Mais elle est décédée avant le début de l’histoire et c’est l’aveu contenu dans une lettre posthume qui fait tout.


Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu’ils eurent donné la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux, à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps soutenus.

La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue calme après l’affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu’ils revenaient d’un long voyage, mais qu’ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large soupir qui dit : « Ah ! qu’on est bien chez soi ! » Tout était propre, net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement, et le soleil d’hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres.

Le père s’assit près du feu, hocha la tête et soupira :

— Ta pauvre maman !

Et deux larmes glissèrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne figure que le chagrin, le froid de la rue et la tiédeur de la pièce avaient congestionnée un peu.

Ensuite, par besoin d’entendre autre chose que le ronron du chat, le tic-tac de l’horloge et le crépitement du bois sur les chenets ; envahi, à son insu, par cet orgueil de vivre après ceux qui s’en sont allés pour jamais, il se mit à parler :

— Tu as vu les Dupont ? Ils étaient tous là, et la présence du grand-père m’a beaucoup touché... Ta maman les aimait bien... Mais, comment se fait-il que ton ami Brémaud ne soit pas venu ?... Oui, je sais... Au milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l’aie pas remarqué...

Il soupira encore : « Mon pauvre petit !... » repris d’une tendresse câline pour ce grand garçon de vingt-cinq ans qui, près de lui, pleurait silencieux.

La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu’ils ne l’entendirent pas ouvrir la porte.

— Allons, monsieur ! il ne faut pas rester comme ça ! Il faut manger !

Ils levèrent la tête.

C’était vrai ! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient faim, non pas cette faim heureuse des jours où l’on aime à s’installer commodément à table, mais la faim de la bête qui se sent l’estomac vide. Jusqu’ici une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient sans rien dire, désirant et redoutant à la fois ce premier tête-à-tête à la table trop grande, près de la place vide.

Et le père, les yeux gros de larmes, murmura :

— Oui, vous avez raison... Faites-nous à manger... Il faut, mon petit...

Le fils approuva de la tête et se leva :

— Je passe un vêtement, et je reviens.

Il sortit. La porte refermée, comme il allait entrer machinalement dans la chambre de sa mère, la vieille bonne s’approcha de lui, et lui dit presque bas :

— Monsieur Jean, j’ai quelque chose pour vous. une lettre que votre maman m’a confiée, voilà huit jours, quand elle s’est sentie perdue. Elle m’a recommandé de vous la remettre... après seulement... La voilà.

Il s’arrêta surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui, hésitante, l’enveloppe qu’elle lui tendait tremblait au bout de ses doigts, et, tout d’un coup, il eut la sensation précise qu’une grande douleur, un grand secret, étaient là, près de lui.

Il dit, la gorge serrée :

— Donne... et entra.

Dès qu’il fut seul, sans réfléchir, il s’enferma à double tour. La chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirés, sa cheminée sans feu, et ses meubles trop bien rangés, avait déjà l’aspect abandonné.

Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glacé devant cette écriture vivante de la morte, cette écriture chère, si souvent regardée jadis, et qui, sur le papier un peu froissé, s’étalait, déjà tremblée.

À travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le couvert.

Il déchira l’enveloppe et lut :

« Mon enfant chéri,

 » Je sens que l’heure de l’éternel adieu est proche. Je m’en vais sans faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant et que le temps est loin où je t’étais indispensable. J’ai conscience d’avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort entre nous que je n’eus pas le courage de te révéler, qu’il est nécessaire pourtant que tu saches.

 » Celle que tu as aimée, respectée pardessus tout, celle à qui tu contais tes peines de tout petit et tes tristesses d’homme, ta maman, mon chéri, est une grande coupable :

 » Tu n’es pas le fils de celui que tu as toujours appelé « père ». Il y a eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne l’avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t’a vu grandir de loin, et t’aime, je le sais. Tu es à l’âge où l’on peut prendre les plus graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m’a manqué. L’acte que je commets est lâche, je le sais. Ayant mal vécu, je ne pouvais que mal mourir. Cent fois j’ai été, sur le point de fuir cette maison, de t’emporter avec moi. L’énergie m’a fait défaut... Il eût suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute : Un soupçon... une parole mauvaise... Mais rien !... Pas un nuage... »

Il s’arrêta, écrasé par cette révélation.

Ainsi, sa mère avait eu un amour ! Elle avait pu porter si longtemps ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu’un tressaillement trahît sa faute et son remords ! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses des autres femmes lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute joie se résumaient en ce seul mot : « Maman !... » il avait grandi là, étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n’avait eu pour lui que tendresse et bonté !...

Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit, passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa... Il grandissait... Une très grave maladie le tenait durant, de longs mois entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet essayant de sourire avec des larmes dans les yeux... Le temps passe... Les affaires vont mal... et ce sont d’autres souvenirs, plus aigus plus poignants... les conversation qu’il écoute, le soir, pelotonné dans son lit. La mère parle peu ; le papa dit : « Je me restreindrai... Je ne fumerai plus, je n’irai plus au café... Mes vêtements sont encore très bons... Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse... C’est un mauvais moment à passer, voilà tout... En rognant de-ci, de-là, nous pourrons lui donner des douceurs... Les petits ont toute la vie devant eux pour souffrir... À quoi bon les attrister si tôt !... »

Et voilà l’homme qu’elle a trompé !...

Il se mit à pleurer. La phrase de la lettre revenait à sa mémoire : « Tu es à l’âge où on peut prendre les plus graves décisions. »

C’était vrai. Il n’avait même pas le droit d’hésiter. Pas une seconde, l’idée de la richesse n’effleura son esprit. Il aurait simplement le courage qui lui avait manqué, à Elle. Il quitterait cette demeure sans rien dire. Il s’en irait très loin, très loin, pour ne plus revenir. Ainsi, la honte, la honte qu’il savait, partirait avec lui. Comment pourrait-il, à présent, sans rougir, s’asseoir à cette table ? entendre la bonne voix lui dire : » Mon petit », et rappeler le souvenir de la « pauvre maman... » ?

Sa résolution était prise. Il sanglota :

— Oh ! maman, maman ! qu’est-ce que tu as fait !...

Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri sur le passé défunt, car, il n’avait pas le droit, en vérité, de continuer le mensonge et la faute.

Il restait immobile, abîmé dans sa douleur.

Un bruit venait de la salle à manger.

— ...Pauvre petit !... Il a du chagrin !... Il est dans la chambre de sa maman... Laissez-le pleurer... Ah ! nous sommes bien malheureux... Je me sens si vieux ! Il me reste, heureusement ! C’est un brave enfant, il ne me quittera pas !

Il releva la tête et se mordit les lèvres. Le père parlait toujours, et, peu à peu, en l’écoutant, ses pensées prenaient un autre cours. La voie qu’il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui apparaissait plus obscur.

« Il ne me quittera pas... »

Avait-il le droit d’abandonner ce pauvre être, de le laisser vieillir tout seul au foyer déserté ?... Partir ! Voilà tout ce qu’il trouvait pour payer sa tendresse, ses efforts, ses privations... Oui...

Mais il n’était pas son fils... Sa présence ici, sous son toit, avait quelque chose d’intolérable, d’odieux... Pourtant, il fallait se décider, de suite ; après, il serait trop tard.

Il tenait toujours la Lettre de sa mère. Il se remit à lire :

« Il eût suffi de peu de pour me donner cette énergie, sans doute : un soupçon, une parole mauvaise. Mais rien, pas un nuage... »

La voix du père reprit, derrière la cloison :

— Oui, j’ai vécu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans, entre nous, rien, pas un nuage.

Les mêmes mots... la même phrase !...

Il reprit sa lecture :

« Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai père. C’est... »

La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait à jamais gravé dans ses yeux, dans tout son Être... et alors... alors... il ne pourrait plus...

La voix appela doucement :

— Allons, vieux, mon petit, viens à table...

Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda brûler, lentement, et, quand la flamme vint lécher ses ongles, il ouvrit les doigts. Un carré de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin blanc, très étroit acheva de se consumer... Plus rien...

Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et, voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l’embrassa passionnément, comme on embrasse un être cher que l’on croyait à tout jamais perdu, et sanglota :

— Papa ! Mon vieux papa !...

Maurice Level Maurice Level Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.