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Le matheux

samedi 2 novembre 2013, par Denis Blaizot

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... histoires noires et fantastiques
Gloubik Éditions — 2014
Pour vous le procurer aux formats papier ou numérique.

Arthur Marcus Bain naquit le 22 avril 1807 à Dundee (Écosse) d’un père horloger et d’une mère bien trop occupée par l’entretien d’une maison abritant pas moins de douze personnes, grand-parents inclus. Inscrit à l’école élémentaire, il y montra des prédispositions indéniables pour les nombres. Tout naturellement, son institu­teur incita son père à le faire étudier. Peu enthousiasmé par des dépenses supplé­mentaires , celui-ci trouva un compromis acceptable pour le budget familial et, à quinze ans, l’envoya à Édimbourg afin de parfaire son éducation. Logé chez un ami de la famille, horloger et opticien spéciali­sé dans la fabrication des instruments de laboratoire, il payait sa pension en faisant, le soir et tous les jours où il n’allait pas à l’école, des petits travaux de mécanique.

Ses études l’amenèrent à découvrir les recherches de Lagrange, Cauchy et autres mathématiciens français de l’époque. Ils étaient à ses yeux de bonnes raisons pour quitter son Écosse natale et rejoindre la France. L’agitation politique n’était pas d’ordre à l’en dissuader. En 1826 il prit sa décision et rejoignit Paris à l’automne.

À peine installé dans la capitale fran­çaise, il s’inscrivit aux cours de la Sor­bonne. Il y rencontra Niels Abel, de cinq ans son aîné. Une passion commune les animait. Très vite, ils constituèrent un duo dont le seul sujet de discussion était... est-il nécessaire de vous le préciser ?

Ils auraient pu faire de grandes choses ensemble. La mort en décida autrement.

Un matin de décembre 1826, on retrouva son ami inanimé dans une ruelle du fau­bourg Saint-Michel. Après un bref séjour à l’hôpital, malade et à court d’argent, le jeune norvégien dû rentrer dans son pays. Une correspondance épisodique persista entre eux deux jusqu’à la mort de Niels en 1829. Pendant un peu plus de deux ans, Ar­thur abandonna les cours et se consacra à son travail d’horloger. Jusqu’à ce qu’en 1831, il rencontre un autre grand mathéma­ticien de sa génération : Évariste Galois. Le feu divin repris de plus belle. Les jours et les nuits d’Arthur Marcus Bain furent consacrés à sa passion.

Pourtant, le destin pesait encore sur lui. Le 30 mai 1832, son nouvel ami était bles­sé lors d’un duel et succombait à sa bles­sure le 31. Après l’enterrement, Arthur passa la nuit à penser à ses amis morts si jeunes. Sa résolution fut prise au petit ma­tin. Malgré sa passion, il allait retourner dans sa ville natale et reprendre l’atelier de son père. L’aventure était terminée.

Mais le sort s’acharna sur le malheureux. Une nuit, alors qu’il était en pleine prépa­ration de son départ, Il subit une attaque sur le pont Saint-Michel. Son assaillant, ar­rivé par-derrière, le prit par surprise. Après un violent coup à la tête, son agresseur l’entraîna sur l’île de la Cité, dans un coin sombre surplombant la Seine. À demi in­conscient, il ressentit une douleur au cou ; une piqûre ou un coup de scalpel. Voulait­-on le droguer ou le vider de son sang ? Il était incapable de comprendre ce qui se passait, comme un spectateur regardant le jeu de comédiens au travers d’un nuage de fumée.

Quelques minutes plus tard, on entendit un bruit aisément identifiable à celui d’un corps tombant dans l’eau depuis le quai. Les rares personnes encore dehors à cette heure tardive, tentèrent de porter secours à l’infortuné. Ce ne fut qu’un cadavre qu’on en retira après de vains d’effort. Un méde­cin du quartier, appelé à l’aide, ne put que constater la noyade et rédiger l’acte de décès. Arthur Marcus Bain fut déclaré officiellement mort à Paris dans la nuit du 12 au 13 juin 1832. On l’inhuma dès le len­demain à Montparnasse et les services de police se chargèrent d’expédier ses maigres effets personnels à sa famille.

Une douleur lancinante à l’arrière du crâne assourdie par une sensation de fa­tigue générale le réveilla. Puis un senti­ment d’étouffement l’envahit. La brume se leva dans son cerveau, et il ne resta plus que son impression de claustration. L’obs­curité lui fit penser qu’il devait être à l’hôpital car sa chambre n’était pas aussi sombre. Arthur laissa les minutes s’égrener avant d’appeler. Il ne comprit pas immédia­tement la signification de l’écho qu’il per­çut en réponse. Le doute s’insinua en lui. Il tendit la main et rencontra un obstacle à une vingtaine de centimètres. Il la fit glis­ser sur la paroi avant que la panique ne le prenne : il était à l’intérieur d’un cercueil ! Elle s’intensifia. Il recommença à crier et marteler les parois de sa prison, peut-être sa dernière geôle.

Il lui fallut un moment pour se calmer et être assez lucide pour comprendre qu’il était debout, dans l’air frais de cette mi­-juin, au beau milieu d’un cimetière. Une rapide inspection lui apporta une autre information : il était devant le dépositoire1. Que lui était-il arrivé ? Il aurait pu être victime d’une crise de delirium tremens... s’il avait bu la veille au soir. Il se souvenait assez bien de ce qu’il avait fait de sa soirée. L’alcool n’y avait pas été invité. L’agression dont il avait été victime sur le pont Saint-Michel lui revint en mémoire, mais cela n’expliquait pas sa présence en ce lieu, à cette heure avancée de la nuit. Était-ce une mauvaise farce de quelques étudiants à l’humour douteux ? C’était peu vraisemblable. Tout à ses réflexions, Arthur déambulait dans les allées du cimetière quand, au détour d’un caveau, il vit le soleil poindre à l’horizon. Aussitôt, le besoin de rentrer chez lui se fit sentir de façon impérieuse. Il parcourut les premières centaines de mètres en marchant de plus en plus vite jusqu’à ce qu’il se mette à courir.

Le soleil était levé quand Arthur attei­gnit son domicile, rue Soufflot. Fatigué, pensif, il monta les escaliers d’une dé­marche d’automate. Arrivé devant sa porte, il fut surpris de ne rien trouver dans ses poches ; ni sa clef, ni son carnet, ni sa mine de plomb, ni son argent, ni son canif. Son inquiétude grandit encore quand il en­tendit distinctement du bruit dans son petit appartement. Une jeune femme chan­tonnait en vaquant à ses occupations. Cette personne, seule, se préparait à partir au travail.

Tétanisé par l’anxiété, il vit la porte s’ouvrir.

– Oh ! Que faites-vous ici, devant ma porte ? dit-elle, surprise.

– Votre porte ? Je croyais cet apparte­ment occupé par Arthur Marcus Bain, fit-il, préoccupé.

– Il s’est, parait-il, noyé voilà deux jours. La police est venue chercher ses affaires personnelles pour les expédier à sa famille. C’est ce que m’a raconté le propriétaire avant de me louer la chambre. Je suis dé­solée pour ce jeune homme mais bien heu­reuse d’avoir trouvé ce logement.

– Noyé ? Deux jours ?

Arthur restait là, planté sur le palier, dé­boussolé.

– Excusez-moi monsieur ! Je suis peinée pour votre ami, mais il faut que je parte travailler. Au revoir !

Arthur s’écarta machinalement pour la laisser passer. Il la regarda descendre l’escalier d’un pas vif repensant, encore une fois, à son aventure « nocturne ». Bien que cette jeune femme sembla dire la vérité, il ne voulait croire sur parole une parfaite in­connue, aussi charmante soit-elle. Il entre­prit de redescendre pour se rendre chez un ami qui saurait lui dire ce qu’il se passait exactement.

Le soleil matinal pénétrait dans la cage d’escalier. D’instinct, Arthur évita sans même s’en rendre compte les taches de lu­mière que celui-ci laissait sur les marches. C’est sur ce même pas d’automate qu’il descendit à la cave se blottir dans le coin le plus obscur. Cette première journée pa­rut durer une éternité. Il avait plusieurs fois revu ses souvenirs et les quelques in­formations que lui avait fournies la nouvelle locataire de sa chambre. Une conclusion s’était imposée à lui : bien qu’en apparente bonne santé, il ne faisait plus partie du monde des vivants. Qu’allait-il devenir ? Était-il condamné à errer tel Melmoth ?

À la nuit tombée, après seize longues heures de réflexion, il gravit les marches le ramenant parmi les humains qui com­mençaient de s’endormir. Un mélange de gêne et de plaisir l’envahit quand il croisa la jeune femme rencontrée le matin devant la porte de sa chambre. Que pensait-elle de le retrouver là au soir ?

– Tiens ! Monsieur l’inconnu ! Toujours à la recherche de votre ami ? Je vous pré­viens ! Si vous m’embêtez, j’appelle au se­cours !

– Non, non ! C’est inutile ! Je m’en vais ! Mais comprenez-moi. Être venu d’Écosse pour apprendre sa mort... – Je ne sais plus quoi faire. Je... Je pense à rentrer chez moi, près d’Édimbourg.

– Mais, j’y pense ! Toutes ses affaires ont été emportées sauf une pile de vieux papiers qui n’ont que peu d’intérêt. On les a laissés, pensant certainement que le nou­veau locataire pourrait s’en servir pour al­lumer le feu ou emballer des objets fra­giles. Cela peut sans doute vous intéresser.

– Oui, bien sûr. Je vais vous en débarras­ser.

Et c’est ainsi que, quelques minutes plus tard, Arthur quittait son ancien immeuble avec, sous le bras, un monceau de papiers et cahiers recouverts de symboles. Il était rasséréné. Il n’avait pas tout perdu de sa vie passée si brutalement interrompue. Il partit d’un pas léger à travers les rues de Paris sans se soucier de l’avenir. Il avait l’éternité pour résoudre tous les pro­blèmes de mathématiques.

Les premières gouttes de pluie le rappe­lèrent à la réalité. S’il ne trouvait pas vite un refuge, ses cahiers seraient bons à jeter. Cette idée en amena une deuxième : il devait se trouver un toit pour les jour­nées à venir. C’est pendant ses recherches qu’il découvrit qu’il était arrivé à Asnières, dans le nord-ouest de Paris. À l’entrée du village, les portes entre-ouvertes d’une grange à moitié en ruine l’invitaient à en­trer. Dans sa situation, un lieu en valant un autre pourvu qu’il soit à l’abri de la lu­mière, il décida d’y faire halte.

Pendant ce repos forcé, il eut le temps de réfléchir à sa situation. Il pourrait dé­sormais passer toutes ses journées à sa­tisfaire sa passion, mais cela avait un coût : s’il voulait y travailler dans de bonnes conditions, il lui fallait un peu de matériel. Papeterie et mobilier de bureau ne se trouvent pas au fond des bois. Il lui fallait donc de l’argent pour se les procurer. As­nières était une ville trop petite pour qu’il puisse s’y installer. Il devait donc partir vers une agglomération plus conséquente. Mais pour voyager, un bagage était néces­saire pour ranger ses précieux documents, mais également ne pas passer pour un va­gabond. Il partit à la recherche de l’objet tant convoité aussitôt que possible, non sans cacher au préalable ses manuscrits à l’abri d’éventuels regards indiscrets. Ses pérégrinations nocturnes ne lui permirent pas de découvrir d’atelier ou de boutique de maroquinier, mais l’échoppe d’un horloger qui travaillait tard le soir et quelques estaminets. De l’un d’eux, il vit sortir plusieurs jeunes hommes ivres bien décidés à se battre. Après plusieurs coups bien portés, le sang commença à couler. Son odeur forte éveilla, à son grand désappointement, ses instincts de chasseur. La bagarre terminée, il ne put s’empêcher de suivre l’un d’eux discrètement et de l’attaquer dans une ruelle sombre.

Requinqué tout à la fois par la chasse et le sang frais, Arthur avait les idées plus claires quant à son avenir. De retour dans la grange qui lui servait d’abri, il vérifia que ses précieux brouillons étaient tou­jours à leur place et attendit patiemment la tombée de la nuit pour retourner voir l’horloger et tenter d’obtenir du travail.

Le vieil homme, passionné par son mé­tier, découvrit avec plaisir un jeune confrère lui aussi mordu d’échec et noc­tambule de surcroît. Ce fut tout naturelle­ment autour d’un échiquier que l’avenir de leurs relations se construisit. La maison était vaste, Arthur pourrait y occuper la chambre de son choix aussi longtemps qu’il le souhaiterait.

L’horloger laissa son nouvel ami décou­vrir son état. Ses deux cents ans d’expé­rience lui permirent d’être de bon conseil pour Arthur. Mais il savait également qu’il allait bientôt retourner à sa solitude. En ef­fet, l’appel de la terre natale était de plus en plus fort, et il ne s’écoula pas une se­maine avant qu’Arthur dusse le quitter. Muni d’un solide sac de voyage retrouvé dans le grenier, il reprit la direction du Nord.

Il lui fallut quelques nuits pour atteindre Boulogne-sur-Mer. Là, il n’eut aucun mal à trouver un cargo en partance pour Édim­bourg. Il passa l’ensemble de la traversée à simuler le mal de mer dans sa cabine. Et c’est avec joie qu’il mit pied à terre sur les quais de la capitale écossaise un soir de juillet 1832. Il ne pourrait pas revoir sa fa­mille, ses amis d’enfance, mais il se sentit enfin apte à entamer une « nouvelle vie ».

Enivré par les effluves d’une terre à nulle autre pareille – il ne se rendait compte qu’à cet instant de ce qu’elle avait de particulier – il erra par les rues de cette cité qui serait désormais la sienne, il en était certain. Tout à ses pensées sur l’université et ses nombreuses conférences de mathématiques, il ne sentit pas s’appro­cher les quatre hommes qui l’avaient pris en filature peu de temps après son débarquement. En tournant dans une ruelle, il se retrouva face à deux d’entre eux dont l’air agressif lui donna l’irrésistible envie de faire demi-tour et fuir au plus vite. Quelque chose émanait d’eux. Ils ne pouvaient pas être de simples voyous. Il fit donc volte-face pour se re­trouver nez à nez avec leurs deux cama­rades. Arthur n’avait aucune confiance en ses qualités de combattant, même s’il se sentait des capacités bien supérieures à ce qu’elles étaient avant son changement de statut.

Résolu à faire payer le plus cher possible sa défaite, il se mit en position. L’affronte­ment ne vint pas. L’un d’eux s’approcha et l’apostropha :

– Qui es-tu pour oser pénétrer aussi ou­vertement sur notre territoire ?

– Je suis Arthur Marcus Bain, dit-il après une légère hésitation. J’ai... Je suis de Dun­dee. J’étais parti faire des études en France... mais des problèmes de santé m’obligent à revenir au pays.

– Hum ! Quel genre de problème ?

– Je... ne supporte plus la lumière du jour. Alors vous comprenez... ! Je ne pou­vais plus assister à mes cours ni tra­vailler comme horloger. Alors, j’ai décidé de rentrer.

– Tu n’aurais pas plutôt ressenti le be­soin pressant de rentrer à la maison ? Pour être de nouveau sur ton sol natal ? De toute façon, on a une façon simple de le découvrir. Suis-nous !

– Ai-je le choix ? murmura-t-il.

– Comment ?

– Non non ! Rien !

Le petit groupe suivit des ruelles et tra­versa des cours dont Arthur ne soupçon­nait pas l’existence malgré les nombreux mois passés à arpenter Édimbourg pour le service de l’horloger qui l’employait alors. Il leur fallut une heure de marche tran­quille propre à lui faire perdre son chemin. Ils s’arrêtèrent devant une énorme porte fermant l’entrée d’une propriété dont seuls les toits dépassaient du faîte du mur de clôture. Deux, trois puis cinq coups furent portés du lourd marteau de bronze sur le battant massif. Comment Arthur n’aurait-il pas reconnu cette série ? Ils étaient bien naïfs s’ils avaient cru le perdre.

Entrés dans la cour, le même individu reprit la parole.

– Nous allons te présenter à notre chef. Tu ne parles que s’il t’interroge. Ce qu’il ne manquera pas de faire.

– Bien.

– Allons-y !

Les constructions étaient un mélange de château et de bâtiments à usage industriel. Arthur eut le sentiment de passer beau­coup de temps à marcher dans le dédale de couloirs et d’escaliers, mais là point de salut. Aucun repère connu ne lui permit de reconnaître son chemin. Ils franchirent, pour finir, la porte d’une pièce assez grande qui tenait lieu de bibliothèque, de salon et de salle de travail. Un homme de forte stature était assis derrière un bureau monumental. Ils paraissaient l’un et l’autre d’un autre siècle.

– Voici donc notre intrus ! Approchez-vous jeune homme ! Hum ! Vous êtes à Édimbourg depuis peu ? Votre créateur ne vous a-t-il pas expliqué que vous deviez vous présenter immédiatement aux ins­tances dirigeantes de la région ?

– Euh ! C’est-à-dire que... je viens de Pa­ris où j’étudiais les mathématiques, et…

– Un mathématicien ! Voyez-vous cela ! Peut-être accepterez-vous de vous occuper de notre comptabilité si vous entrez dans nos rangs. Mais pour cela faut-il encore être éligible. Racontez-moi un peu votre histoire.

– Euh ! C’est-à-dire que... Je ne suis pas comptable. Je suis mathématicien... et hor­loger. Et...

– Vous nous ferez votre petite colère plus tard ! Racontez ! Racontez !

Arthur entreprit de narrer son enfance à Dundee dans l’atelier de son père horloger et mécanicien, ses études à Édimbourg et son départ pour Paris. Arrivé à ce point de son récit, son interlocuteur ne cessât de l’interrompre pour avoir toujours plus dé­tails sur Lagrange, Cauchy, Biot et tous les autres. Arthur lui répondit du mieux qu’il put. Il lui parla également de ses amis morts trop jeunes.

Plusieurs heures plus tard, Arthur termi­nait son histoire par sa rencontre avec ses guides.

– Mon garçon ! Vous m’êtes sympa­thique ! Si vous le voulez bien, vous serez notre comptable... Non, ne dites rien. Lais­sez-moi finir. Vous serez logé et protégé. Vous pourrez, sur votre temps libre, assou­vir votre passion. Et du temps libre, vous en aurez. Vos compétences d’horloger se­ront grandement appréciées de nos cama­rades. Et de moi en particulier. J’ai toujours des problèmes avec mes horloges astronomiques. Vous serez libre de partir quand bon vous semblera. Dès aujourd’hui si vous le souhaitez. Réfléchissez bien ! Vous arrivez dans un pays où vous n’avez plus aucun contact. Notre confrérie est pour vous le moyen de reprendre pied sur votre terre natale.

– J’accepte !... Mais vous faites une gros­sière erreur. Je ne suis pas comptable.

Sur les conseils insistants de son nouvel ami et maître de la fraternité des vam­pires d’Écosse, Arthur changea de nom : il fallut dorénavant l’appeler Arthur Fellow. Ce qui ne lui fut pas d’une grande utilité. En effet, pris par ses activités d’horloger, de comptable et de mathématicien, il ne sortait que très rarement. Ses premières sorties gastronomiques furent accompa­gnées afin de l’aider à se repérer dans les bas quartiers où il était le plus susceptible de trouver une pitance facile et dont per­sonne ne s’inquiéterait. Quand il tenta en­fin une excursion en solitaire, cela faillit tourner à la catastrophe : plongé dans ses rêveries, il oublia de rentrer à temps pour le lever du jour et se retrouva obligé de rester terré toute la journée dans les caves de l’université.

Le soir suivant, il eut la possibilité d’assister à une conférence dans un amphi­théâtre. À l’issu de celle-ci, il prit à parti l’orateur pour discuter un point de mathé­matiques. Leurs divergences de vues les firent en venir aux mains. Arthur se décou­vrit alors une force bien supérieure à ce qu’elle était par le passé. Par bonheur, ses camarades le retrouvèrent à temps, et l’un d’entre eux réussit à l’apaiser. Il se reprit, laissant l’homme groggy. Depuis cette date, les membres de la fraternité se relayèrent pour le suivre dans ses déplacements ; du « château » à l’université, du« château » à la librairie, du« château » aux bas-quar­tiers. Tous n’apprécièrent pas cette fonc­tion de garde-chiourme.

Les années passèrent, et Mr Fellow, puisque c’est ainsi qu’il faut désormais le nommer, devint l’horloger attitré des vam­pires d’Écosse. Il finit par prendre à cœur son travail de comptable. Son enthou­siasme pour les mathématiques s’assagit. Il put enfin se promener seul dans les rues d’Édimbourg... au grand soulagement de l’ensemble de la fraternité.

Quand, en 1900, David Hilbert fit sa conférence à Paris sur les problèmes de mathématiques à résoudre au vingtième siècle, Arthur rechuta. Il passa des nuits et des jours entiers à tenter de résoudre les vingt-trois problèmes. Un soir de l’hiver 1923, il se rendit à l’Université pour discu­ter un point précis avec l’un des profes­seurs de mathématiques. Ils se retrou­vèrent au dernier étage d’un bâtiment si­tué au cœur de l’université. L’unique fe­nêtre de la pièce donnait sur une petite cour toujours sombre et n’avait pour unique horizon que les toits de la véné­rable institution. Les heures passèrent. Le tableau noir se couvrait de formules aussi­tôt effacées. C’est ainsi que, petit à petit, la lueur de la bougie se fondit dans une douce lumière provenant de l’extérieur sans que les deux compères s’en aper­çoivent.

Soudain, le bureau fut envahi par la lu­mière violente du soleil levant qui franchis­sait le faîte du toit de l’autre côté de la cour. Arthur découvrait à ses dépens l’orientation de la pièce. Il disparut en un petit nuage de cendres avant même d’avoir compris que sa fin était proche.

Les services de police menèrent l’enquête, mais ne purent expliquer le phé­nomène. Une combustion spontanée fut évoquée, mais rien ne put être prouvé. Ar­thur Marcus Bain était définitivement mort.