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Abel Hermant : Le diamant bleu

lundi 28 décembre 2020, par Denis Blaizot

Ce conte est paru le 27 février 1921 1921 dans l’Excelsior.
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Il était jadis, à Bagdad, un marchand nommé Djarir, que le seul Dieu avait doué de toutes les richesses et orné de toutes les vertus. Il témoignait même plus d’intelligence que n’en exige la pratique des affaires ; il faisait des vers à ses moments perdus ; et il savait fort bien vendre un tapis vingt fois le prix qu’il l’avait payé, mais il gratifiait l’acheteur d’une épigramme par-dessus le marché.

Tu croiras (lui disait-il), en foulant cette haute laine,
Marcher sur l’herbe épaisse des prairies ;
Mais lorsque tu te promèneras dans la campagne,
La similitude de ce tapis et d’un gazon épais
Te rappellera, en dépit de l’absence et de l’éloignement,
Les délices de ton harem.

Djarir lui-même songeait fort peu à son harem. Il aimait si tendrement l’une de ses épouses légitimes, nommée Topaze, qu’il négligeait les trois autres, et ses esclaves à plus forte raison. Il en avait un grand nombre, pour maintenir son crédit ; mais il se bornait à les bien nourrir, à leur envoyer des présents lorsqu’il y pensait, et il ne connaissait seulement point leurs figures ni leurs noms.

Topaze lui avait déjà donné plusieurs enfants, mais hélas ! des filles, et il souhaitait un héritier mâle. Il eut sur ces entrefaites l’occasion de rendre service à un génie. Ce fut bien sans le faire exprès. Il était sorti de la ville environ le soir, et prenait le frais le long du Tigre. Il avait, comme de coutume, la tête occupée de poésie et se demandait ce qu’il pourrait écrire de neuf sur le soleil couchant. Il ne regardait pas à ses pieds. Il heurta une petite bouteille, qui se brisa : une fumée en sortit, qui prit peu à peu de la consistance et une forme assez ressemblante à la figure humaine. C’était le génie en question.

Djarir se mit à trembler de tous ses membres, selon l’usage, bien qu’il ne pût savoir que l’éfrit qui se dressait devant ses yeux était un des pires de la création. Mais l’éfrit, qui se plaisait à faire le mal, se donnait volontiers des airs de bourru bienfaisant. Il dit à Djarir, avec autant de fausseté que de courtoisie :

— Je suis ton serviteur. Forme un vœu, ô Djarir : j’écoute et j’obéis. Car me voilà délivré grâce à toi. Je commençais à désespérer. Je languis dans cette bouteille depuis six mille ans.

— Est-il possible ? dit Djarir.

— Oui, dit l’éfrit. Allons, parle !

— Eh bien ! dit le marchand, je ne souhaite qu’une chose au monde, c’est un fils, de mon épouse bien-aimée Topaze.

— Tu l’auras, dit le génie, dans le courant de cette année, et pour te bien montrer que je ne t’en conte point...

— J’en suis persuadé, interrompit Djarir poliment.

— ... Je te veux faire d’avance un cadeau à son intention.

En disant ces mots, il remit à Djarir un diamant de la plus belle eau, teinté légèrement de bleu, et d’une grosseur prodigieuse. Le marchand-poète demeura quelques instants sans voix, puis s’écria, en vers (par allusion à la forme du diamant bleu, qui était semblable et égal à un œuf) :

De tout autre que toi, ô diamant, je dirais :
Merveilleuse la gangue dont tu fus extrait, ô diamant !
Mais de toi je dis, ô diamant-œuf :
Heureux la poule qui t’a pondu.

Il poursuivit, en prose :

— Cher éfrit, comment te remercier ?

— N’essaie point pour le moment, dit le génie avec un sourire équivoque. Tu me remercieras mieux dans quelques années, quand tu auras éprouvé les vertus de ce diamant bleu. qui n’est pas seulement une pierre de la plus grande valeur, mais encore un précieux talisman. Surtout, prends garde qu’on ne te le vole.

Djarir frissonna. L’éfrit avait déjà disparu.

— Où cacher ce diamant ? pensait Djarir. Il fit réflexion que personne ne le soupçonnait de porter sur lui un pareil trésor et qu’il ne courait aucun danger. Il le fourra donc simplement dans un sac où il mettait son tabac, et rasséréné, se dit :

— Me voilà l’homme entre les hommes le plus riche. Évidemment, ce n’est pas à moi que le diamant bleu appartient, c’est à mon fils ; mais j’ai la jouissance légale de ses biens jusqu’à son adolescence, et nous en sommes loin, puisque le gaillard n’est pas encore né.

Il rentra, impatient de réciter l’aventure à sa femme, pour laquelle il n’avait pas de secret (c’est un tort). Légère et puérile, comme toutes les personnes de son sexe, Topaze prit grand plaisir à l’histoire, mais n’admira point du tout le diamant bleu.

— Ce n’est pas, diT-elle, un cadeau à faire à un enfant.

— L’éfrit le sait, dit Djarir : il sait tout ; mais il a pensé que je ferais scrupule d’accepter une récompense personnelle. Il a beaucoup de délicatesse, même pour un éfrit. En attendant que notre fils bien-aimé vienne au monde, ce joyau est à moi, ou plutôt à toi.

— Et qu’en ferais-je ? dit Topaze. Tu ne veux pas que je me pare d’un tel bijou pour recevoir mes petites amies : elles m’égratigneraient. Garde-le, toi.

— Qu’en ferais-je à mon tour ? dit Djarir.

— C’est une valeur, mets-le dans ton coffre-fort.

Djarir remercia Dieu de lui avoir donné une femme si avisée ; mais il pensa que l’on force les coffres-forts, et il préféra de garder le diamant bleu dans sa poche, au fond du sac où il tenait son tabac au frais.

De ce jour, il perdit toute tranquillité — ne parlons pas du sommeil ! Au bazar, il avait d’étranges façons, et les gestes empruntés par où se trahissent les voleurs qui cachent l’objet volé sur soi. Il était distrait. Il ne vendait plus ses tapis que dix fois le prix qu’ils lui avaient coûté, au lieu de vingt fois. Il poussait des soupirs à fendre l’âme. C’est qu’il pensait :

— Ah ! Seigneur Dieu ! qu’il est assommant d’avoir dans son gousset du matin au soir un caillou qui représente je ne sais combien de milliers de dinars d’or !

On s’étonnait de la tristesse de Djarir, de qui on savait la fortune ; car Topaze, naturellement, avait bavardé, et toute la ville avait été ensuite mise au fait par les eunuques. On l’enviait : il était à plaindre, et se demandait si cette maudite pierre ne lui portait point malheur. Il gagnait moins par son commerce, il tâta de la spéculation et fit de lourdes pertes.

— Bah ! se dit-il. J’ai toujours le diamant. L’éfrit ne m’a pas défendu de le vendre.

Il le proposa à ses amis du souk des lapidaires. Ils lui rirent au nez. Ils n’étaient pas assez riches.

— Formez un syndicat, leur dit Djarir.

— Où est l’empereur qui nous achèterait ton diamant ? dirent-ils. Nous ne saurions immobiliser nos capitaux.

La naissance d’un fils divertit Djarir de ses ennuis, mais lui fut une occasion de dépense. Il voulut emprunter, et donner le diamant bleu pour garantie. On ne lui prêta point sur ce gage, pour la même raison qu’on ne l’avait point acheté.

— Ah ! si on pouvait me le voler ! se disait Djarir.

Mais il avait beau maintenant le laisser traîner partout, pour la même raison encore on ne le lui volait point. S’il l’oubliait sur un coin de table, on le lui rapportait fidèlement. Il enrageait. Un jour il enragea tout de bon : il avait une fois de plus égaré le diamant à dessein, il ne le vit point revenir. Comme il se lamentait, sa femme lui dit :

— Tu n’es jamais content !

Cependant, il se consola vite. Dès la disparition de la pierre fatale, ses affaires s’étaient rétablies. Il avait retrouvé sa chance. Son fils (que l’on appelait, en souvenir de l’éfrit, Diamant-bleu), croissait chaque jour en grâce et en beauté. Djarir, qui l’aimait de tout son cœur, se disait pourtant :

— Diamant-bleu approche de sa dix-huitième année. Je devrais maintenant lui restituer cet autre diamant bleu. dont il porte le nom. Je n’ai donc rien perdu au bout du compte, et je suis bien plus tranquille.

Le jour de ce dix-huitième anniversaire, Djarir voulut faire connaître à Diamant-bleu les délices du hammam et l’y conduisit en grande pompe. Comme ils étaient couchés tous deux l’un près de l’autre sur la dalle de marbre, Djarir dit à son fils quelque chose en le nommant de son nom, Diamant-bleu. Aussitôt, le hammamji qui les soignait pâlit et se prosterna, disant :

— Épargne-moi, seigneur.

Djarir lui demanda l’explication de ces paroles énigmatiques, et il répondit humblement :

— Mon père était grand voleur devant l’Éternel ; mais il se repentit à l’article de la mort, et me commanda de rendre un diamant bleu qu’il s’était procuré indûment. « Tu reconnaîtras, me dit-il, le légitime propriétaire à ce signe qu’il porte le même nom que la pierre volée. S’il te bâtonne, laisse-toi faire, car ce sera justice. »

Djarir promit au hammamji qu’on ne la bâtonnerait point, et rentra en possession du diamant, qu’il remit à son fils.

— Cette pierre, lui dit-il, a une immense valeur et n’en a aucune. Je préfère le diamant bleu qui est à moi et qui est toi-même à celui-ci qui t’appartient.

Diamant-bleu, qui avait comme son père des dispositions à la poésie, improvisa cette petite pièce, tandis qu’on le massait :

Ce diamant est-il véritablement bleu
Pour tous les yeux qui le regardent,
Ou pour les miens seulement ?
Mes yeux ne donnent-ils pas la couleur du ciel
À tous les miroirs où ils se reflètent ?

Djarir, à son tour, improvisa cette épigramme :

Si, en te promenant sur les bords du Tigre,
Tu rencontres un éfrit enfermé dans une petite bouteille,
AH ! ne brise pas la petite bouteille,
Mais assure solidement le bouchon.

Abel Hermant Abel Hermant Né à Paris, le 3 février 1862.
Mort le 29 septembre 1950.

Cette nouvelle est un joli conte qui aurait ça place à mon avis dans les contes des milles et une nuits. Dommage que je n’en trouve pas plus dans ce journal. Mais Abel Hermant mérite d’être redécouvert. Il y a sans dote d’autres perles dans ses œuvres.

D’ailleurs, je vous propose d’ores et déjà de découvrir :