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Abel Hermant : En marge de la préhistoire

dimanche 27 décembre 2020, par Denis Blaizot

Ce conte est paru dans l’Excelsior du 6 février 1921 1921 .
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Ce qu’il y avait de charmant à cette époque-là, c était l’absence de toute solennité. Personne ne posait pour la galerie. Solon lui-même ne se croyait pas obligé de pontifier, sous prétexte qu’il avait donné des lois à sa patrie. Et il n’avait eu aucun collaborateur ! Le moindre législateur de nos jours a davantage de morgue, et ils sont plus de cinq cents, si je ne compte que la Chambre, si je néglige le Sénat. Solon goûtait l’esprit des autres et n’en manquait point ; il avait le mot pour rire.

— O merveilleux, dit-il au prêtre de Saïs, ton entretien est vraiment tout plein de substance et de suc. Quand tu parles sérieusement, il va de soi que tu m’instruis ; mais tu m’enseignes peut-être encore mieux, quand tu n’as pas l’air d’y toucher et que tu te moques. C’est pourquoi, sans doute, j’ai pris un si grand plaisir aux histoires grecques très anciennes que tu m’as contées, bien qu’elles ne soient pas trop à l’honneur de mes concitoyens. D’ailleurs, elles sont tellement anciennes que nous n’avons plus le droit de nous en formaliser, et n’en devons tirer que des leçons de morale, comme nous faisons des fables.

 » Je suis fort avide de ce genre de documents, et si tu connais encore d’autres anecdotes du même cru, ne doute pas de me les réciter, pourvu qu’elles soient divertissantes et qu’on n’ait pas besoin de chercher où il faut rire. Si l’on n’aperçoit pas d’abord l’enseignement qu’elles comportent, et s’il faut un peu plus de réflexion pour le découvrir, cela n’offre pas d’inconvénient ; car un récit doit faire rire du premier coup : on en profite plus tard, quand on est de loisir, et à tête reposée. Il est impossible, mon cher hôte, que tu aies épuisé déjà des personnages aussi bien imaginés que le roi Prodote et le brave général Kompaseus.

— Te fâcheras-tu, repartit Sonchis, si je te suggère un exemple du caractère versatile des Athéniens ?

— Non certes, dit Solon, mais je sais si bien à quoi m’en tenir que, cette fois, tu ne m’apprendras rien de nouveau.

— Je t’ai conté, poursuivit le prêtre, qu’ils avaient rappelé Prodote, au risque de donner ombrage à leurs puissants alliés, et que ces alliés paternels ne leur en avaient pas marqué le plus léger mécontentement. Ils avaient seulement ordonné aux ambassadeurs de ne point reconnaître le roi quand ils le rencontreraient dans la rue, et de détourner la tête avec affectation. Les Athéniens furent piqués, non de l’impolitesse, mais de l’extrême modération de cette représaille ; car, que sert-il de faire affront à quelqu’un, s’il n’a pas l’air de s’en apercevoir ? Et ils commencèrent de se demander s’ils n’avaient pas eu tort de se payer le luxe d’une restauration qui faisait si peu d’effet.

 » À dire vrai, ils avaient commencé de se le demander un peu plus tôt, et le jour même que Prodote était rentré en triomphe dans sa bonne ville, l’enthousiasme était si grand, la fête fut si belle, qu’ils ne pouvaient se défendre de songer :

 » — C’est dommage que cette journée n’ait pas de lendemain. Si Prodote mourait subitement, ou du moins s’il abdiquait, il nous donnerait l’occasion de faire le même accueil à son successeur. Au surplus, que peut-il souhaiter encore ? Il a vu que nous l’aimons bien, il n’a plus qu’à s’en aller.

 » Et ils ne se lassaient point de pousser des acclamations devant le palais, pour forcer le roi de se montrer au balcon. Ils espéraient toujours que Prodote allait dire :

 » — O hommes athéniens, vous voulez me faire mourir sous les fleurs. Je n’en puis plus, j’abdique, je retourne dans mon lieu d’exil ; j’y emporte, de cette journée, un souvenir ineffaçable et une reconnaissance éternelle.

 » Prodote paraissait bien au balcon, chaque fois qu’on lui criait d’y venir ; mais il se contentait de mettre une main sur son cœur et de saluer le peuple sans rien dire ; d’autant que la nature ne l’avait ppint doué d’éloquence.

 » Quelques jours se passèrent, tous pareils. L’enthousiasme était tombé. Les Athéniens trouvaient ce règne monotone et déjà bien long. Ils essayèrent de la froideur ; mais Prodote, qui ne frayait pas volontiers avec le populaire, n’eut pas d’occasions de le remarquer. On pria ses conseillers intimes de lui faire entendre qu’on l’avait assez vu ; mais il n’était pire sourd que Prodote. Et les Athéniens, qui aimaient le changement, mais non pas la violence, se disaient avec tristesse :

 » — Serons-nous obligés de le renverser ?

 » Comme ils n’étaient pas fort loin d’en venir à cette extrémité, les Alliés réunirent une conférence pour régler diverses affaires et, entre autres, celles de votre pays. Ils invitèrent Prodote à s’y faire représenter. La situation était fort délicate. Les ambassadeurs continuaient de ne le point saluer, et les Alliés feignaient d’ignorer qu’il fût roi. Cela ne les empêchait pas de traiter avec lui à ce titre ; mais on lui fit savoir discrètement que tout irait beaucoup mieux pour lui, si, au lieu d’être représenté à la conférence par un de ses partisans, il l’était par un de ses adversaires.

 » Tu connais trop bien, ô Solon, la tournure d’esprit de tes compatriotes, et ce que les pédants appellent leur mentalité, pour ne deviner point que ces choses subtiles ravirent le bon roi Prodote.

 » Elles ne ravirent pas moins ses sujets, qui l’aimaient de tout leur cœur, et qui pensèrent avoir trouvé un moyen honorable de s’en débarrasser.

 » Prodote manda au palais tous ses amis les plus fidèles et s’excusa de ne pouvoir, en cette conjoncture, recourir à leurs bons offices. Ils lui répondirent comme un seul homme :

 » — Votre Majesté nous en prierait que nous nous ferions un devoir de nous dérober, dans son intérêt même.

 » — Bon, bon, dit le roi, je sais que vous m’êtes tout dévoués.

 » Et comme il n’avait pas coutume d’y aller par quatre chemins, il manda ensuite le ministre même qui, naguère, l’avait fait conduire sans gloire jusqu’aux limites du royaume.

 » — Monsieur, lui dit-il, je ne peux pas vous sentir, et je crois que vous me le rendez bien ; mais la Grèce est au-dessus de nos personnes. J’ai donc surmonté ma répugnance et me suis adressé à vous ; je vous donne l’exemple du sacrifice, imitez-moi : ne refusez point de me représenter à la conférence.

 » — Sire, répondit l’ancien ministre, qui avait le parler un peu rude, ma dignité me le défend ; mais, puisque Votre Majesté est en train de faire des sacrifices à son pays, que n’accomplit-elle du premier coup le sacrifice suprême, qui serait de s’en aller ?

 » Prodote se mit en colère et montra la porte à l’ancien ministre. Ce n’était pas le moyen de se tirer de peine. Tous lui répondirent de même, et il se trouva dans la pénible situation d’un galant homme qui a reçu un cartel, et qui ne peut aller sur le terrain, faute de seconds.

 » Cependant, il faisait toujours mine de ne pas comprendre. Il eut l’imprudence de consulter les prêtres. Ceux-ci, ayant immolé une victime de choix, l’ouvrirent et demeurèrent épouvantés des signes qu’ils remarquèrent dans ses entrailles. Ce fut au point qu’ils n’osèrent dire la vérité au roi, qui la leur dut arracher par des menaces.

 » Entends-moi bien, ô Solon, je suis prêtre moi-même et je n’insinue pas que ce fut là une comédie ; mais la coïncidence était bien à propos. Les entrailles de la victime témoignaient que, si Prodote ne filait pas incontinent, non seulement la Grèce serait réduite au rang des puissances de second ordre, mais Sa Majesté serait atteinte d’une fièvre maligne qui la mènerait au tombeau.

 » Ses peuples l’aimaient trop pour souffrir cette fin déplorable d’une si belle vie. On fut raisonnable pour lui, qui ne voulait pas l’être. On le poussa doucement par les épaules en lui faisant mille protestations d’amitié :

 » — Allez vous coucher, Prodote, vous sentez la fièvre à plein nez, vous la sentez d’une lieu. Prodote, allez vous coucher. »

Abel Hermant Abel Hermant Né à Paris, le 3 février 1862.
Mort le 29 septembre 1950.