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Francis de Miomandre : On ne saurait penser à tout

samedi 30 janvier 2021, par Denis Blaizot

Ce conte a été publié dans l’Excelsior du 17 novembre 1921 1921 .

On ne saurait penser à tout par Francis de Miomandre

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Je ne sais pas dans combien d’années l’eugénisme, qui est une doctrine fort séduisante, sera devenue tout à fait à la mode et d’une courante application pratique, mais ce que je sais bien, c’est que jamais, jamais M. et Mme Foujarel n’y voudront croire. Ils ont eu à ce sujet, naguère, une trop grande déception.

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Lorsqu’ils se marièrent, M. et Mme Foujarel étaient — chacun dans son genre — d’une beauté accomplie. Elle, fine, blonde, élancée, délicate ; lui, de taille moyenne, mais fort bien prise, le teint mat, les yeux noirs, un air oriental dans l’allure et la physionomie. Ils étaient, tous les deux, de Limoges, mais le mari semblait un Arabe et la femme une Irlandaise. Ils avaient beaucoup de succès et, chose étrange, peu de détracteurs. Sans doute à cause de leur modeste situation sociale. La perfection physique se pardonne volontiers aux petites gens. Elle apparaît comme un don tellement inutile, quelque chose comme une mauvaise plaisanterie faite par la nature. Les Foujarel tenaient une boutique de mercerie et de papeterie, une sorte de bazar. Il n’y avait donc pas de danger qu’ils offusquassent jamais les puissants de ce monde.

On les admirait donc fort, et publiquement. Une phrase qui avait cours et que chacun allait répétant à tous les autres était celle-ci : « Quand ils auront un enfant, ceux-là, ce sera un beau gosse ! » La petite ville où ils habitaient manifestait donc d’avance un très vif intérêt à cet événement de famille. Et, pour donner la sensation exacte de l’atmosphère de cette histoire, je citerai simplement ce détail : comme le ménage était resté trois ans sans donner nul espoir aux puériculteurs, cela avait produit une espèce de scandale. Et certaines dames malveillantes se demandaient en public, avec de petites mines, ce qu’attendaient les époux Foujarel pour accomplir le devoir esthétique qui leur était dévolu.

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Enfin, le grand jour arriva. Un héritier fut annoncé. Ce fut un véritable mouvement de sympathie dans le pays. Des matrones, qui n’avaient jamais rien acheté dans la boutique d’Emma (c’était le nom de la jeune femme), lui firent des visites. Ce mouvement de curiosité aurait pu, en s’étendant par trop, avoir des conséquences fâcheuses sur la santé de l’intéressée si le docteur Grosbert, qui la soignait, n’était délicatement intervenu. Il fit comprendre aux curieuses que, dans son état, toute fatigue devait être interdite à celle sur laquelle la petite ville fondait tant d’espoir.

— Vous comprenez, disait-il en substance, nous nous trouvons en face d’un cas tout à fait exceptionnel. S’il s’agissait de n’importe qui, je laisserais agir les hasards de la nature. Mais Mme Foujarel ne ressemble à personne. Il est déjà très fâcheux que la malheureuse soit astreinte à travailler. Si encore vous allez la fatiguer par vos conversations...

Puis, comme deux précautions valent mieux qu’une, il parla aussi au ménage lui-même, à peu près en ces termes :

— Mes chers enfants, vous savez combien je vous aime, combien je tiens à ce que vos espoirs s’accomplissent. Ils sont ceux de nous tous, et je sais que vous ne les décevrez pas. Pourtant ne croyez point qu’il suffise de vous abandonner, sans plus, au jeu des forces naturelles. Il convient, au contraire, de les aider, de les diriger en quelque sorte...

Et comme les époux Foujarel ouvraient de grands yeux :

— Pour éviter toute cause d’erreur, toute surprise possible, continua-t-il, il faut que vous ne contempliez désormais, ma chère petite, que des images de beauté. Je vous ai apporté (il les sortit de son portefeuille) quelques photographies des plus parfaits athlètes et des plus merveilleuses jeunes filles de l’antiquité. Vous les disposerez sur les murs de votre chambre de façon à les avoir perpétuellement sous les yeux. Elles vous impressionneront de telle sorte que votre enfant ressemblera, si c’est un garçon, tout au moins à l’Apollon saurochtone, et si c’est une fille, peut-être à Vénus ou à Psyché.

Les époux Foujarel contemplèrent le docteur Grosbert avec admiration. Cet homme exquis décidément pensait à tout. Ils le remercièrent pleins d’effusion et, désormais, Emma vécut dans la contemplation des chefs-d’œuvre (reproduits par la photographie) de la sculpture antique. J’entends par là qu’elle y vécut le plus possible, car, hélas ! il ne pouvait s’agir pour elle de quitter tout à fait son poste au comptoir du magasin. Son mari étant obligé à mille courses et démarches, elle passait la plus grande partie de ses journées à la caisse, occupée à des travaux certes sans grande dépense physique, mais qui la tenaient éloignée de son refuge, de sa chère chambre à coucher. Elle la rejoignait avec joie, le soir, et, avant de s’endormir, contemplait longtemps, longtemps, ses Hermès, ses Jupiters, ses Aphrodites et ses nymphes. Et lorsque le sommeil refermait ses paupières, c’était sur des visions pures et nobles, sur d’harmonieuses sensations d’art.

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Le docteur Grosbert suivait avec une attention charmée les progrès de la maternité de sa cliente. Et lorsque l’heure sonna de la délivrance, est-il besoin de dire qu’il était là, souriant, amène, tellement sûr du résultat triomphal de son plan.

Tout se passa on ne peut mieux. L’enfant (c’était une petite fille) naquit dans des conditions excellentes et l’on pouvait déjà deviner sur son corps râblé et solide les lignes qui, en se précisant plus tard, feraient d’elle une rivale de la fameuse jeune fille spartiate que le commandant Hébert propose comme modèle à ses élèves gymnastes. Mais... car il y a un mais...

... Mais cette petite personne, à tant d’égards satisfaisante, avait une tête pourvue d’une chevelure très touffue, divisée par une raie médiane, et qui était à droite complètement noire, d’un noir de corbeau, et à gauche blanche comme la neige d’hiver.

Les spectateurs de cette scène singulière demeuraient médusés. Le docteur s’arrachait la barbe. Le malheureux père, furieux, accablait d’invectives, pêle-mêle, l’ignorante Faculté et le dangereux musée du Louvre. Il chassa ignominieusement son médecin, le rendant responsable de ce cas tératologique. Celui-ci, honteux, désespéré, descendit tête basse l’escalier, n’y comprenant rien. Mais en passant, pour se sauver, dans la boutique des Foujarel, il eut l’explication du phénomène. Sur la muraille, en face du comptoir où trônait sa cliente, il y avait, flambante, absurde et colossale, une gravure représentant une femme qui s’était servie de la fameuse teinture Ebanum. Avant, après... Avant, c’était le côté droit ; à gauche, le côté blanc... Tout en pensant aux dieux olympiques, la pauvre Mme Foujarel, chaque jour, s’était laissé, avec l’impersonnalité d’une plaque photographique, impressionner par cette terrible pancarte.

Francis de Miomandre