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Abel Hermant : Le complice imaginaire

samedi 26 décembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans l’excelsior du 9 janvier 1921 1921 .
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LES CONTES D’« EXCELSIOR »

LE COMPLICE IMAGINAIRE par ABEL HERMANT Abel Hermant Né à Paris, le 3 février 1862.
Mort le 29 septembre 1950.

Le 3 janvier de cette année-ci, la rue Daunou, environ six heures du soir, fut le lieu « d’un fait divers », ainsi que s’expriment les journaux, comme si m fait pouvait-être divers à lui tout seul. Or, celui-ci n’était peut-être point positivement divers, mais il était de la dernière banalité.

Un taxi-auto avait fait halte devant une bijouterie. Le chauffeur était un homme de mauvaise mine ; mais, précisément pour ce motif, personne ne l’avait remarqué. Cependant, l’agent 235, de service aux abords de la boutique, assura en sa déposition qu’il avait un menton ordinaire et une taille d’un mètre soixante-quinze.

Ledit chauffeur descendit de son siège sans arrêter son moteur. Il fouilla dans sa boîte à outils prit une clef anglaise, traversa le trottoir d’un pas calme mais résolu, brisa la glace avec sa clef et cueillit un brillant sur papier, à son gré un peu trop jaune, mais fort gros, qui était marqué en chiffres connus quarante-deux-mille-huit-cent-cinquante-sept francs.

Il mit soigneusement la pierre dans la poche extérieure gauche de son dolman, où il a coutume de ranger aussi ses pièces d’identité. Puis il traversa de nouveau le trottoir, mais dans l’autre sens, remonta tout tranquillement sur son siège et repartit, à une allure très raisonnable, sans être inquiété.

Ce qui suit est moins banal, peut-être même sans précédent. L’agent 235, que la vue de cet attentat impudent avait en quelque sorte frappé de stupeur, et que ni le plus vigoureux athlète ni le sentiment de son devoir n’auraient pu momentanément décoller du sol, revint à lui soudain. Sa volonté reprit le commandement de ses muscles. Il s’élança vers le taxi, qu’il rejoignit au premier tournant, d’autant qu’il y avait comme par hasard un embarras de voitures inextricable. Il bondit sur le siège et empoigna le voleur à la gorge. L’agent 235 est doué d’une force peu commune ; le chauffeur, qui est réformé, n’essaya pas de lutter contre cet as de la culture physique. Il se laissa, sans résistance, conduire au commissariat de police le plus proche, restitua le diamant volé, et, ayant été pris flagrante delicto, fut retenu à la disposition de la justice. Dix minutes à peine s’étaient écoulées entre le crime et l’arrestation du coupable. L’invraisemblance de ce récit serait inexcusable, s’il n’était vrai.

Le commissaire de police lui-même n’y pouvait croire. Il ne retrouvait point d’autre exemple d’une telle célérité dans sa mémoire de commissaire. L’agent 235 pensait rêver. Il reçut les félicitations de ses supérieurs, qui espéraient bien de recevoir les félicitations de leurs propres supérieurs. On se congratulait en dépit de la différence des grades, et on n’en finissait pas de se congratuler ; si bien que l’on n’entendit pas le chien du commissaire qui avait frappé, et qui entra sans attendre la réponse.

Il fut mal reçu.

— Qu’est-ce que c’est encore ? On ne m’a pas suffisamment dérangé cette après-midi ? Alors, selon vous, j’ai perdu ma journée ?

— Monsieur le commissaire, je ne me permettrais pas... repartit humblement le chien. Mais c’est un monsieur...

— Un vrai ?

— Un monsieur très bien, qui sollicite l’honneur de vous entretenir personnellement.

— A cette heure-ci !

— Personnellement. Il insiste.

— Ah ! bah ! Il insiste ! Et sous quel prétexte ?

— Il dit qu’il a de graves révélations à vous faire.

— C’est un fou. Et à quel propos, ces graves révélations ?

— À propos du vol.

— Quel vol ? Parlez donc ! Il faut vous arracher les mots !

— À propos du vol de la rue Daunou.

— Non ?... Vous ne pouviez pas prendre l’initiative de le faire conduire à l’infirmerie du Dépôt, sans en référer à moi ?

— J’ai essayé... tout doucement... Il ne veut rien entendre.

— Vous ne lui avez pas dit que nous tenions le voleur ?... et qu’il venait trop tard dans un monde trop vieux ? ajouta le commissaire, qui a des lettres.

— Si, monsieur le commissaire, je lui ai dit... Je lui ai dit tout ce qu’on peut dire.

— Qu’a-t-il répondu ?

— Il a souri.

— C’est un humoriste... Eh bien ! je vais lui faire passer le goût de prendre la police pour cible de ses plaisanteries. Amenez-le-moi, votre loustic.

Le chien du commissaire ouvrit la porte, fit un signe et le monsieur très bien entra. Il était d’un certain âge, vêtu non sans élégance. Il avait un air de dignité et à la fois de contrition. Il salua dès le seuil, correctement.

— Je connais ce particulier ! s’écria L’agent 235, enivré de sa gloire au point d’oublier que, selon l’étiquette, les héros, même du devoir, ne sauraient se croire autorisés à prendre la parole en présence d’un commissaire de police sans y être invités par lui.

— On ne vous demande pas l’heure qu’il est, dit sèchement le commissaire.

Il ajouta, néanmoins :

— Ah ! vous le connaissez ? Vous l’avez déjà vu ? Où et quand ?

— Tout à l’heure, répondit l’agent 235 en joignant ses talons. Sur le théâtre.

— Quel théâtre ?... Ah ! celui du crime, parbleu !... Bon ! il était là... Il n’était pas le seul... Ce n’est pas une raison pour qu’il vienne nous embêter à nous raconter des histoires... Vous entendez, vous ? (Et maintenant le commissaire s’adressait à l’inconnu). Il y avait bien six cents personnes rue Daunou quand on a brisé la glace du bijoutier. Si nous étions obligés de recueillir six cents témoignages pour une seule affaire, jamais on ne verrait le bout d’une instruction... Puisque vous êtes là, débitez-moi votre boniment, mais soyez bref. D’ailleurs, je vous avertis que votre déposition ne présente pour nous aucun intérêt, vu que nous tenons le voleur. Aussitôt vu, aussitôt pris.

Le monsieur s’inclina, sans doute pour marquer à un fonctionnaire important de la police toute l’admiration que lui inspirait la vigilance de cette administration ; mais il ne parut pas très bien comprendre ce que disait le commissaire, car il dit à son tour :

— Vous tenez en effet le voleur. Je viens me constituer prisonnier.

— Quoi ? Quoi ? fit le commissaire, ahuri.

— Celle-ci est forte, dit l’agent 235.

— Si je vous entends, dit le commissaire, le voleur...

— C’est moi.

— Quand on vous dit que c’est le chauffeur ! fit l’agent 235 péremptoirement.

— Quel chauffeur ? dit le monsieur étonné.

— Ça ne vous regarde pas, dit le commissaire.

Le monsieur s’excusa d’un geste. Le commissaire se radoucit.

— L’agent 235, ici présent, dit-il, a tout vu, de A à Z. Avec un courage au-dessus de l’éloge, il a poursuivi le malandrin et lui a mis la main au collet. Cet individu avait dans sa poche le corps du délit.

— Vous m’en direz tant !... fit le monsieur, confus.

— Je vous somme de vous expliquer ! dit le commissaire.

— Monsieur le commissaire, répondit-il, d’une voix très basse, je vous jure que je suis un honnête homme. Je suis, en outre, assez riche. Mais chaque fois qu’un objet quelconque, précieux ou vil, se trouve à la portée de ma main, c’est plus fort que moi, il faut que je le mette dans ma poche. Monsieur le commissaire, je ne vous décrirai pas les tortures morales où, depuis ma première enfance...

— Non, je vous en prie.

— Quand je fais une visite, si par malheur la maîtresse de la maison me laisse un moment seul, je tremble qu’un bibelot disparaisse, qu’on s’en aperçoive après mon départ et qu’on me soupçonne.

— Je vous rappelle à la question.

— Hélas ! je ne m’en suis pas écarté, monsieur le commissaire... Tout à l’heure, je passais rue Daunou. J’ai vu à la devanture d’une bijouterie un diamant jaune qui m’a fasciné. J’ai senti que, si je ne me sauvais pas tout de suite, j’allais crever la glace du bout de mon parapluie et m’emparer de ce diamant. Au même instant... je ne me suis pas bien rendu compte de ce qui arrivait... la glace a volé en éclats... j’ai entendu des cris... j’ai crié moi-même... et je suis venu ici directement... Je n’ai pas le droit de mettre votre parole en doute, monsieur le commissaire. Vous me dites, que vous tenez le voleur, ce n’est donc pas moi. Je ne vous demande qu’une dernière faveur, avant de me retirer. Je désire qu’on me fouille.

— Comme si nous n’avions pas déjà perdu assez de temps ! s’écria le commissaire exaspéré. Non, monsieur, on ne vous fouillera pas. Mais soyez tranquille, vous serez poursuivi. Vous serez poursuivi pour outrages à la magistrature. Veuillez me laisser votre nom et votre adresse.

Abel Hermant Abel Hermant Né à Paris, le 3 février 1862.
Mort le 29 septembre 1950.