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Camille Debans : Le paralytique

samedi 2 novembre 2013, par Denis Blaizot

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Cette nouvelle est parue dans les numéros 653 à 656 (juin 1900) de la revue La Science Illustrée
Gloubik éditions 2012

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I
Quelle fête ce fut pour moi !
Depuis cinq ans j’étais cloué sur mon fauteuil. De temps à autre, on me descendait dans une voiture décou­verte et, pendant une heure ou deux, l’on me promenait à travers la ville ou sur les chemins des prochaines cam­pagnes.
Mes jambes ! il n’en fallait plus parler ; un de mes bras allait encore, et c’est grâce à lui que je pouvais man­ger seul. Sans cela !...
Mais les yeux étaient bons encore et l’ouïe fine. Je li­sais avec avidité jusqu’à ce crue la fatigue me terrassât. Cela me faisait mal, et souvent les miens cachaient les livres pour que j’eusse l’esprit en repos.
Je me fâchais alors et je devenais méchant.
Heureusement, il y avait un moyen infaillible de me calmer, et l’on ne se faisait pas faute de l’employer. On me jouait quelques vieux airs d’opéra que j’aimais ou quelque nouveauté d’une pénétrante grandeur, et, comme le roi Saül, je reprenais ma sérénité.
Dès les premières notes, j’éprouvais une sensation dé­licieuse. Et, quand c’était fini, je restais sous le charme longtemps.
On eût juré que je venais de prendre quelque bain cé­leste dont la vertu avait soudain détendu mes nerfs, ces terribles nerfs sous l’étreinte desquels je succombais len­tement, horriblement.
Je ne pouvais plus marcher ; le goût, chez moi, s’atro­phiait chaque jour et je ne trouvais presque plus de sa­veur aux aliments ; le toucher devenait insensiblement moins distinct. Je ne vivais donc plus que par les yeux et par les oreilles. J’entendais surtout merveilleusement, et c’était pour moi un incroyable plaisir. Toute ma vie se ré­fugiait peu à peu dans la tête.
Un jour que le temps était cruellement lourd et que j’avais été impitoyablement secoué par une crise affreuse, il me vint à l’idée que je retrouverais un calme complet et merveilleux si je pouvais entendre un opéra.
Oh ! c’était chose difficile. Il fallait me faire porter au théâtre ; il fallait m’installer dans une loge où je devais être un triste spectacle pour ceux qui m’avaient connu jeune, ardent, excessif, pour ceux qui se souvenaient en­core du joyeux compagnon que j’avais été.
C’était donc touts une affaire.
Dès les premiers mots que j’en dis, on se récria. Mais j’insistai : mon héritage n’était point à dédaigner. D’autres neveux n’auraient pas hésité à me prendre chez eux, à su­bir mes volontés, et c’eût été, pour ceux qui me soi­gnaient en ce moment, cinq ans de dévouement totale­ment perdus.
Je dis cela parce que mon premier mot, quand on me refusa, fut une menace de m’en aller vivre ailleurs.
Bref, je fus tyrannique ; on finit par céder.
« Que joue-t-on ce soir au Grand-Théâtre ? deman­dai-je. »
C’était en province, comme vous le voyez.
« On donne le Prophète, mon oncle, répondit une ga­mine brune de seize ans qui grillait d’envie de venir avec moi.
— Fameux ! m’écriai-je. Allez me louer une loge ».
On s’était résolu à me satisfaire. Mon neveu courut au théâtre. Je ne puis dire à quel point j’étais joyeux : j’allais me gaver de musique, de bonne musique. Par une chance inespérée, on donnait le Prophète, un des ouvrages que j’avais toujours préférés.
Comme un enfant, je n’eus de repos que lorsqu’on m’eut habillé. Puis je voulus dîner de bonne heure, sous le prétexte d’avoir fini ma digestion avant d’entrer au théâtre.
On subit tous mes caprices. J’en abusai. L’homme en bonne santé n’est pas bon ; malade, il est bien mauvais.
Enfin, l’heure sonna. Ma petite nièce, la brune de seize ans, devait m’accompagner. Deux vigoureux com­missionnaires m’emportèrent dans mon fauteuil. Heureu­sement, nous ne demeurions pas fort loin du théâtre.
Pendant le trajet, les passants me regardaient avec pi­tié, quelques voisins me saluèrent d’un air de commiséra­tion et avec des figures de gens qui pensaient :
« Ne ferait-on pas mieux de laisser ce pauvre homme chez lui ? »
Mais je ne voyais rien,je n’entendais rien ; j’étais tout entier à mon plaisir, à ma joie enfantine.
Je fus introduit dans le vestibule du théâtre. Mon ne­veu avait eu la maladresse de me louer une loge du pre­mier étage. N’importe, mes deux Auvergnats m’y instal­lèrent. On y mit mon fauteuil et moi-même.
J’étais tout à fait sur le devant de la loge, juste en face de la scène, et je voyais admirablement toute la salle, de­puis le parterre et les fauteuils d’orchestre jusqu’aux qua­trièmes loges, ces places légendaires où le lustre ne gêne plus : on voit par dessus.

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II
Je restai seul avec ma nièce, aussi enchantée que moi. Seulement, j’étais arrivé trop tôt.
Dans mon empressement, je n’avais pas songé à l’in­terminable demi-heure qui précède le lever du rideau. Ma petite Jeanne, qui n’était pas allée au théâtre trois fois en sa vie, ne s’ennuyait pas, elle.
Le va-et-vient des spectateurs, le mouvement de la salle qui s’emplissait, les toilettes plus ou moins élégantes qui s’asseyaient au balcon ou dans les loges, tout l’amu­sait.
Et jusqu’aux lorgnettes braquées insolemment parfois sur son minois adorable ou sur ma décrépitude qui lui procuraient des sensations nouvelles : plaisirs, regrets ou colère.
Enfin, l’on entendit ce grincement horrible de tous les instruments qui s’accordent et qui me fit l’effet d’une ex­quise mélodie.
Les trois coups réglementaires furent heurtés derrière la toile. La courte introduction de l’opéra de Meyerbeer fut très convenablement exécutée.
J’avais la poitrine et la tête pleines de joie.
On joua le premier acte. Je ne me souviens pas d’avoir goûté dans ma vie une ivresse aussi complète, aussi douce, aussi séraphique. Ce soir-là, j’étais certaine­ment dans la chemise de l’homme heureux que chercha vainement dans son empire le roi de Perse des légendes.
Le second acte, le troisième, le quatrième furent chantés d’une façon que je trouvai parfaite. Il y avait si longtemps que je n’avais eu semblable plaisir !
Du reste, j’étais tout à mon bonheur. Je ne voyais per­sonne dans la salle, où ma présence excitait pourtant une certaine curiosité.
Même pendant les entr’actes, j’avais les yeux fixés sur le rideau ou sur l’orchestre. Je remarquai alors, entre deux violoncelles, un petit être bizarre auquel je m’intéressai sans savoir pourquoi.
C’était un pauvre diable, pas plus grand que ça, ef­froyablement bossu, bossu outre mesure, bossu devant, bossu derrière, les jambes torses, les bras interminables, mais point laid.
Il avait ce teint maladif qui n’est pas rare chez les bos­sus, mais ses traits me paraissaient assez réguliers.
Quand il jouait, pendant la représentation, tout son corps remuait, se tordait et semblait s’enrouler autour du violoncelle d’une façon fantasque et amoureuse !
Mais, par un contraste singulier, sa figure prenait alors une expression sérieuse, presque austère, et la flamme de l’enthousiasme s’allumait dans ses yeux.
Je voyais très bien tout cela, grâce à mes jumelles, et je me montais la tête au bénéfice du biscornu compa­gnon.
Aimant la musique avec fureur, je songeais à devenir l’ami de ce petit être, qui viendrait chez moi de temps à autre faire pleurer son instrument merveilleux, et je me forgeais déjà une félicité.
Le bossu, je n’en pouvais douter, était fanatique de son art. Que demander de plus ?
Je l’admirais vraiment, ce personnage étrange, et je grillais déjà de le connaître, car je me figurais qu’il devait y avoir autre chose que de la musique dans cette tête si extraordinairement pensive.
D’entr’acte en entr’acte, l’intérêt que je portais au petit homme tordu grandissait avec excès. Je ne saurais dire à quel point il excitait ma curiosité.
Bref, avec cette imagination des malades qui par· court tant de chemin en si peu de temps, je fis du bossu mon commensal d’abord, et, au moment où le cinquième acte commençait, il était mon ami, le meilleur — pour le moment — de mes amis.
La vigoureuse musique de Meyerbeer me tira de ma songerie ; mais je ne pus m’empêcher de dire à ma petite nièce Jeanne, qui ne devait guère s’amuser avec son silen­cieux partner :
« As-tu remarqué ce joli petit bossu qui joue du vio­loncelle ?
— Où donc, mon oncle ?
— Mais, naturellement, dans l’orchestre, derrière le basson.
— Oh ! mon Dieu, qu’il est laid ! s’écria naïvement la petite fille.
Cette exclamation me ferma la bouche et me rendit boudeur. Je ne dis plus un mot jusqu’au moment où Jean de Leyde croit devoir révéler à ses complices qu’ils al­laient mourir avec lui.
Ce fut alors qu’une fumée blanchâtre monta sur la scène par les fissures du plancher. On n’y prêta aucune at­tention. Cela ne dépassait guère en épaisseur la fumée ré­glementaire qu’on projette par les dessous.
Mais tout à coup il y eut une explosion et un éclair qui diminua les clartés de la salle.
Et l’on vit les danseuses s’élancer vers les coulisses, toutes du même côté. Le ténor, qui semblait d’abord cloué au sol, releva bientôt le bas de sa robe blanche et prit lit­téralement la fuite. Tous les autres, chanteurs et choristes, disparaissaient à leur tour.
« Qu’est-ce que cela veut dire ! se demandaient déjà quelques spectateurs enclins à s’alarmer.
Mais voici qu’une jeune femme reparut en courant sur la scène. La plus hideuse épouvante était peinte sur ses traits. Les yeux lui sortaient de la tête. Elle semblait cher­cher quelque chose avec des hâtes de folle.
« Qu’y a-t-il donc ? » lui cria-t-on de la salle où, sans se douter de la réalité, tout le monde était haletant. »
La pauvre fille, éperdue, s’élança dans l’orchestre en criant d’une voix étranglée : « Le feu ! »
III
Le feu ! A ces mots, toute la salle bondit d’un seul élan. Oh ! je me rappelle tout, comme si cela se passait encore sous mes yeux. Les musiciens s’arrêtèrent brus­quement, mais point tous ensemble, car des notes isolées se perdirent dans l’air çà et là.
Il y eut une sorte de mugissement lamentable poussé par le trombone, deux ou trois violons jetèrent un miaule­ment sinistre et faux ; un arpège de harpe s’envola joyeux ; la note aiguë d’un cor anglais déchira l’horrible tohu-bohu qui commençait. Mais ce fut le violoncelle qui retentit le dernier sur un fa dièse à l’accent pénétrant. Et : c’était mon bossu, mon petit bossu, qui, tout entier à sa partie, n’avait pas entendu ou n’avait pas compris ce que venait de crier la jeune femme.
Puis, tous les musiciens, fous de peur, s’élancèrent vers la porte de l’orchestre. Mais il n’en sortit que deux ou trois, qui revinrent bientôt. La retraite était coupée. Il leur fallait se sauver par la salle.
Ai-je besoin de dire que tout cela s’était passé avec une magique rapidité.
La salle ! ah ! c’est là que tout était affreux, horrible, inimaginable.
La salle ! c’était un champ de bataille. D’abord je ne distinguai pas grand’chose, et puis j’étais moi-même tremblant et secoué par la peur au delà du possible.
Seul, avec Jeanne, avec cette enfant qui ne pouvait rien pour moi et qui restait immobile sans une idée, sans un geste, il m’était venu à la pensée que j’allais rester là, sans pouvoir bouger, à la merci du feu qui viendrait lente­ment me lécher, me brûler vivant, me consumer.
Pourtant, je ne perdis pas la tête. Non. Je suis même aujourd’hui étonné du sang-froid qui s’empara de moi, pour ainsi dire, et dont je n’étais pourtant pas coutumier.
« Vite, dis-je à la petite Jeanne, sauve-toi, ma fille, et cours chercher du monde pour m’enlever d’ici, s’il en est temps.
Un jeune homme qui avait remarqué ma nièce, sans doute, et qui n’avait pas trop peur, s’élança vers elle.
« Venez, mademoiselle , venez , dit-il à l’enfant.
Sans façon, il la prit par la main et l’entraîna.
— Mais mon oncle, mon oncle ! criait la bonne petite fille.
— Eh ! qu’il vienne ! ripostèrent deux ou trois indivi­dus qui s’écrasaient impitoyablement à la porte trop étroite de la galerie.
Qu’il vienne ! Ce mot terrible retentit encore à mon oreille. Qu’il vienne ! Je ne pouvais ni me lever, ni re­muer autre chose qu’un bras.
Qu’il vienne !
On me laissa là.
Et pendant ce temps, la lutte était furieuse aux fau­teuils d’orchestre, aux stalles et au parterre. Il y avait en tout quatre portes, larges de quatre-vingt-dix centimètres, pour ce torrent qui aurait voulu s’écouler en deux se­condes. C’est aux abords de ces portes que tout l’effort des gens épeurés avait lieu.
Chacun voulait passer le premier. On se poussait, on criait, on hurlait, on se battait avec acharnement.
Ici deux hommes vigoureux s’arcboutaient dos à dos contre l’ouverture, qu’ils pensaient franchir avant tout autre. Et pendant ce temps, personne, ni eux ni les autres, ne pouvait fuir.
Derrière eux, c’étaient des cris de malédiction, des imprécations, des sanglots, et l’on poussait avec une rage aveugle. Je vis des hommes jeunes, qui sentaient déjà la chaleur de la flamme, sauter sur les banquettes, d’abord, et de là sur les épaules de ceux qui se trouvaient plus près de la porte. Ils se trainaient ainsi sur leurs compagnons courbant les têtes sous le poids de leurs corps, s’accro­chant de leurs doigts crispés aux vêtements, aux cheveux de n’importe qui, enfonçant leurs ongles dans la chair des épaules de femme, de la figure des hommes.
Parfois, la masse humaine, sur laquelle ils avaient compté pour les porter dehors, s’entr’ouvrait, et ils tom­baient lourdement entre deux banquettes où on les piéti­nait, où on les écrasait sans souci, sans pitié, sans re­mords. Je vous assure qu’il n’y a pas de spectacle plus ter­rible.

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IV
Cependant l’incendie gagnait ; les décors commen­çaient à brûler. Les flammes se rapprochaient très rapide­ment de la salle. La chaleur devenait plus sensible.
Je suais, mais c’était plus de peur que de chaud. Il y avait quelque chose de grandiose déjà dans le spectacle que j’avais sous les yeux, de grandiose et de joyeux.
Ce dernier mot vous étonne !
Je ne l’expliquerai pas. Je raconte, je dépeins ce que j’ai éprouvé, senti.
Malgré l’angoisse effroyable qui me serrait la gorge, qui m’étreignait la poitrine, qui me bridait étroitement le ventre, je trouvais, oui, je trouvais que ces énormes langues de flamme, dansant devant moi et venant cares­ser les avant-scènes, avaient quelque chose d’insolem­ment gai.
Cette allégresse du fléau me dominait, s’imposait à moi. Je me voyais perdu. J’avais dans les moelles un fris­son à la pensée que j’allais être brûlé vif à la place où j’étais, sans résistance possible. C’était l’horrible poussée hors de ses limites, et pourtant il y avait dans un coin de ma cervelle une lancinante obstination à trouver cette flamme riante.
Une autre chose m’étonnait : la lenteur relative avec laquelle marchait l’incendie.
Il est vrai que je pensais double, triple, décuple en ce moment et que le temps semblait se dédoubler indéfini­ment, comme s’il eût voulu savourer l’atroce supplice au­quel j’étais condamné sans appel. Les secondes, en effet, s’écoulaient si lentement que j’avais pu faire toutes les ré­flexions qu’on vient de lire avant que la salle ne fût vide ; que dis-je avant que la moitié des spectateurs ne fût sor­tie.
Aux portes, la bagarre devenait plus intense, plus ser­rée, plus furieuse.
A mesure que la flamme gagnait, à mesure que la fu­mée s’épaississait, la rage de ceux qui étaient encore de­dans prenait les proportions d’une folie complète.
C’était véritablement la bataille pour la vie, dans le sens le plus absolu et le plus brutal de l’expression.
Chacun voulait passer le premier, et chacun alors frappait impitoyablement à gauche, à droite, devant soi, voire derrière.
Ah ! malheur aux faibles ! malheur aux bons ! mal­heur à tous ceux qui ne consentaient pas encore à être franchement bêtes féroces.
Et il y avait là des enfants, des petits enfants qui criaient, tandis que leurs mères pâles, déchirées, égrati­gnées, sanglantes, suppliaient les hommes d’être chari­tables, d’être humains.
Ah ! bien oui, humains ! il s’agissait bien de ça !
Ne pas griller dans cette fournaise, tout était là.
J’ai vu un grand diable, brun, avec un nez énorme d’oiseau de proie, les yeux agrandis par l’épouvante, étendre la main, une main immense dont la vision est res­tée dans ma tête, saisir par l’épaule une jeune femme de­vant lui et la tirer en arrière pour gagner au moins son rang.
Les doigts crispés de cette main de géant devaient s’enfoncer dans les chairs de la dame et lui bleuir la peau, sinon l’entamer. Mais elle résistait avec frénésie, se dé­battant de toutes ses forces, essayant à son tour d’enfon­cer ses ongles dans la figure de son bourreau.
Mais, chose horrible, ce misérable appuya des deux mains sur la pauvre femme, y pesa désespérément, jus­qu’à ce qu’elle s’abattit entre deux fauteuils, et passa dessus avec un ricanement de triomphe.
Ce lâche, je le connaissais de vue.
Il passait dans le monde pour un homme bien élevé. Peut-être connaissait-il sa victime ; peut-être avait-il dan­sé avec elle dans les salons de la ville, l’hiver précédent.
Il n’eut pas le bénéfice de son horrible égoïsme, d’ailleurs, car, arrivé à la porte, il fut lancé si violemment par une poussée contre la muraille des baignoires, qu’il perdit connaissance et tomba, lui aussi.
Au milieu de tous ces efforts, de cette terreur, de cette fuite, retentissaient des cris affreux.
Les uns appelaient quelque parent ou quelque ami ; d’autres criaient sans savoir pourquoi. Les femmes pleu­raient et succombaient aux attaques de nerfs.
Tout à coup je vis apparaître un pompier. Comment était-il venu ? Je me mis à crier. Il m’entendit ; il me re­garda, sembla se demander ce que je faisais là et disparut.
Je crus qu’il venait à mon secours. Pas du tout.
Peu à peu, pourtant, la salle se vida. Quelques-uns de ceux qui avaient conservé leur sang-froid, — ils n’étaient pas nombreux, — et qui étaient restés les derniers, eurent encore le courage de traîner dans le corridor les vaincus de ce combat, sur lesquels on avait piétiné.
Il était temps, le feu gagnait l’orchestre des musiciens.
V
Là, tout témoignait de la débandade dans laquelle chacun s’était enfui. Les pupitres étaient renversés ; vio­lons, hautbois, flûtes, clarinettes gisaient à terre.
Presque pas un des artistes n’avait eu la présence d’es­prit d’emporter son instrument. Au milieu de ce désordre, on voyait la harpe droite et solennelle, puis les longs manches des contre-basses, et enfin les violoncelles eux-mêmes qu’il était moins facile de distinguer.
Sur quelques pupitres restés debout et sur celui du chef d’orchestre, les parties et la partition étaient là, rous­sissant déjà sous l’action de la chaleur.
La fumée, assez épaisse d’abord, avait été attirée vers la voûte par quelque phénomène de ventilation dont, bien entendu, je ne pouvais me rendre compte.
C’était la flamme, la flamme blanche, qui seule main­tenant éclatait dans la salle, où la lumière du lustre deve­nait à chaque minute ridiculement jaune et terne.
La flamme ! elle caressa d’abord les pupitres ; une immense langue de feu pénétra dans une avant-scène, at­tirée sans doute par quelque porte ouverte, et se retira presque aussitôt.
Le papier à musique des parties se tordait lentement, la chaleur devenait intolérable ; on entendit une corde de violon qui se brisait sous l’effort du feu.
Cette note donnée par l’instrument qui allait mourir eut quelque chose de navrant dans sa mélancolie.
Mais le foyer de l’incendie s’élargissait. Ce fut bientôt la harpe dont toutes les cordes éclatèrent les unes après les autres.
L’admirable, le délicieux instrument semblait chanter son chant de mort dans cette angoisse où retentissaient comme des hoquets, et trouva le moyen d’être encore har­monieux.
Une mélodie s’envola dans la flamme avec son âme. Après la harpe, ce furent les contre-bases dont les puis­santes chanterelles se cassèrent avec un bruit sec sem­blable à des coups de revolver.
Et enfin, dans le coin à droite, une explosion retentit, puis une autre, puis une troisième. C’étaient les timbales et la grosse caisse dont les peaux se crevaient sous la pression de l’air surchauffé.
En ce moment, je vis une chose qui me terrifia.
Par la porte des fauteuils d’orchestre à gauche, une tête se montra.
Ce devait être une tête d’enfant.
Je ne distinguais pas bien. La fumée reprenait son in­tensité et commençait à m’aveugler.
Cependant je voyais encore comme à travers un brouillard.
Il y avait, dans les mouvements de cette tête, quelque chose comme de la curiosité mêlée à une étonnante réso­lution.
Mais bientôt le corps lui-même entra dans la salle.
Que pouvait venir faire là ce malheureux enfant, et quelle idée lui avait passé par la cervelle ?
Il avait la figure tournée vers l’orchestre et restait im­mobile.
Tout à coup pourtant, il fit deux pas en avant et je poussai un cri.
Ce n’était pas un enfant, c’était le bossu, le petit musi­cien bossu, mon futur ami de tout à l’heure, et ami que je ne devais jamais connaître, car j’allais sûrement mourir.
Mais que voulait-il et qui le ramenait ?
Tortueusement mais délibérément, il marcha vers l’or­chestre : un jet de feu l’arrêta net ; il recula, mais ne parut pas renoncer à quelque projet fou qu’il avait sans doute formé.
C’est alors que, saisissant un moment favorable, le petit homme s’élança.
Il gagna le premier rang des fauteuils d’orchestre, et, courant toujours, les bras recourbés sur la figure pour se garantir, il se rapprocha de l’endroit qu’il occupait au mi­lieu des musiciens.
J’avais deviné sa pensée, son désir. Le pauvre bossu s’était sauvé, comme tout le monde, au premier danger ; mais, après réflexion, voilà qu’il revenait pour chercher son ami, son compagnon, son violoncelle, celui qui sans doute le consolait de bien des maux, de bien des amer­tumes.
Oui ! c’était bien cela. Je le vis qui prenait l’instru­ment à deux mains et qui essayait de l’enlever par dessus la balustrade qui séparait l’orchestre de la salle.
Quelle folie ! Le feu commençait à faire rage, et je ne comprenais pas que ce malheureux pût tenir une minute sans être mortellement brûlé.
J’éprouvai une anxiété qui me secoua jusque dans les cheveux.
Malgré moi, et d’une voix terrible, je criai :
— Allez-vous-en ! allez-vous-en ! C’est tenter Dieu 1 Malheureux, va-t’en ! va-t’en !
Et, probablement, il ne m’entendît pas, car il conti­nuait à vouloir reprendre son instrument.
Et plus je criais, plus il s’acharnait.
Déjà les volutes des flammes s’abaissaient jusqu’à son front.
Tout autour de lui l’incendie gagnait. Il monta sur un fauteuil, et là, debout, posant un de ses pieds sur la bar­rière de séparation, il attira sa basse. Je lui criai encore :
— Vous êtes fou !
J’oubliais presque, en effet, ma propre situation pour m’émouvoir de cet acte insensé du bossu.
Pauvre petit être si singulier à qui je n’ai jamais parlé, et qui devait être bon et intelligent, je le vois encore là, devant mes yeux, debout sur cette banquette, faisant des efforts.
Puis, tout à coup, il sembla réussir. Le violoncelle en­fin, détaché des chaises qui l’embarrassaient, venait à lui, quand, presque en même temps, tous les violons et les violoncelles, dont le bois léger était surchauffé, prirent feu tout d’un coup.
Celui du bossu fit comme les autres. Ce fut terrible. Une flamme éclatante monta subitement à une grande hauteur. Le petit homme lâcha d’abord la basse qu’il te­nait, chancela et tomba en avant, la tête la première, dans l’orchestre, sur son instrument qui brûlait.
Je ne puis essayer de peindre l’épouvantable horreur qui me domina quand je vis cet affreux dénouement. Je poussai quelque chose comme un hurlement de désespoir.
Du reste, par un secret instinct, je voyais dans le sort du pauvre diable, dont je voulais faire mon ami, la desti­née qui m’attendait.
Je restai quelques secondes la bouche béante, le bras, mon unique bras étendu vers l’endroit où j’avais vu cette étrange et sombre figure se dresser éclairée par l’excès de lumière qui constitue l’incendie. Je le voyais encore se mouvoir au milieu des flammes, étendre les bras, tout noirâtres dans tant d’éclat et s’effondrer dans le brasier.
Impitoyables, les instruments qui venaient de prendre brûlèrent plus joyeusement que jamais. Leur flamme lé­gère dansait autour des fragiles planchettes qui se tor­daient en rougissant et qui semblaient encore exécuter une effroyable symphonie, dont seul peut-être au monde je puis dire la puissance et l’horreur.

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VI
Je voulus bien essayer de savoir si le pauvre diable de bossu ... ; mais quelle folie d’espérer qu’il s’en tirerait !
D’ailleurs, je ne pouvais plus voir, la fumée s’épaissis­sait ; la flamme devenait plus intense ; le centre de l’in­cendie se faisait brasier.
Avec rapidité maintenant, les corniches, les saillies des avant-scènes s’allumaient. Je ne pouvais presque plus rien distinguer. La fumée m’aveuglait et m’étouffait. Mon tour était venu, j’allais mourir.
Personne au monde ne peut se faire une idée des in­nombrables pensées qui peuvent naître et se succéder dans l’esprit d’un homme en quelques minutes. C’est in­commensurable.
Ainsi, moi, entre la mort du bossu et le moment où je succombai, il ne s’écoula certainement pas trois minutes, et ce qui se passa dans mon cerveau pendant ce court laps de temps ne peut pas se calculer.
Mon premier mouvement fut tout de résignation.
Je me considérais comme condamné. Avant que la chaleur écrasante sous laquelle mon corps faillit griller n’eût donné sa moyenne d’intensité, je me demandai s’il ne valait pas mieux pour moi mourir de cette façon, quelque épouvantable qu’elle fût, que de continuer à voir mes facultés s’en aller une à une jusqu’à ce que la mort me prît.
Que je fusse brûlé vivant dans ce théâtre en flammes, ou que je continuasse à traîner sur un dur fauteuil une existence misérable et lassante, n’était-ce pas tout un pour moi ? n’étais-je pas voué quand même à une fin lamen­table ? Mais ces réflexions-là, on les fait seulement quand le moment suprême n’est pas venu, et ne seriez-vous séparé de cet instant vraiment psychologique, n’en seriez-vous séparé que par trois minutes, vous envisagez le supplice présent avec une certaine sérénité.
En revanche, dès que la souffrance atroce finit par se mettre de la partie, dès qu’on touche à la seconde où il faut supporter l’extrême douleur, l’âme s’inquiète, l’esprit regimbe et la chair se révolte. On ne veut plus.
Se sauver, échapper à la mort ; le cri du fabuliste S’échappe de vos lèvres : impotent, goutteux, cul-de-jatte, muet, aveugle et immobile ! Qu’importe, pourvu qu’on vive !
Il est des terreurs devant lesquelles le plus brave re­cule et cesse d’être impassible.
La mort par le feu est du domaine de ces terreurs. J’étais toujours cloué dans mon fauteuil. L’ennemi avan­çait, non sans une certaine lenteur relative.
Avais-je perdu toute espérance de salut ? Non ; je dois avouer que non. Ah ! c’est une lumière singulière­ment vivante et tenace que l’espérance qui luit au fond de l’homme.
Oui, j’espérais, j’espérais encore. Mon espoir était précisément bâti sur la mort du pauvre bossu.
Puisqu’il a pu revenir chercher son instrument, d’autres sont donc capables de pénétrer jusqu’à moi, de me prendre et de m’emporter.
Et puis il y avait ce pompier que j’avais entrevu, je me figurais qu’il pensait à moi, rien qu’à moi.
Ah ! l’espérance ! Mais, pendant que je me bâtissais des châteaux d’illusions, la réalité, c’est-à-dire le feu, continuait sûrement son chemin. Peu à peu, les boiseries s’enflammaient.
Le velours des fauteuils, qui cramait, dégageait une fumée opaque.
Elle m’enveloppait, cette fumée, elle tournait autour de moi ; elle m’entrait dans les yeux, dans le nez, dans la bouche et me faisait tousser. De temps à autre, un courant d’air la balayait et je respirais, et j’apparaissais seul, ef­frayante et immobile victime d’une catastrophe inéluc­table.
Puis, comme une vague immense, un nouveau jet de fumée m’engloutissait et venait m’étouffer. On eût juré qu’un infernal génie voulait savourer le martyre auquel j’étais en proie, en le prolongeant cruellement et à satiété. Ainsi font des rois nègres, au centre de l’Afrique, qui noient leurs ennemis en leur enfonçant la tête dans l’eau et en la retirant tour à tour, jusqu’à ce qu’ils meurent après plusieurs heures de souffrances.
Mais bientôt ce ne fut plus la fumée seule qui m’as­siégea. Quoique le feu n’eût pas encore gagné les boise­ries voisines de ma loge, il y avait un tel foyer de chaleur, que je commençai à sentir bouillir mon sang dans mes veines, dans mon cerveau.
Et puis la sensation de brûlure devenait terriblement appréciable. Je pus calculer qu’au point où j’en étais je n’en avais certainement pas pour deux minutes à garder ma connaissance. La fournaise s’exaspérait. L’eau coulait de mon front, de mes tempes sur mes joues, sur ma barbe. Tout mon corps était inondé. Je voulus poser la main sur l’appui en cuir verni de la loge ; je la retirai pré­cipitamment, cela brûlait.
Une flammèche, détachée de je ne sais où, décrivit une parabole dans la salle et vint tomber dans la loge voi­sine de la mienne.
Ma résignation ne pouvait y tenir. Décidément je ne voulais pas mourir. Me sauver ! me sauver ! Je n’avais plus d’autre désir, d’autre rage.
Me sauver ! mais comment ? Il était trop tard pour es­sayer, si j’étais capable de mener moi-même à bien une semblable entreprise. Me sauver ! Ah ! bien oui, me sau­ver. Je le voulais, je le voulais, je le voulais.
Ah ! comme je maudissais ma résignation de tout à l’heure ! Peut-être cela n’était-il pas si difficile que je l’avais cru...
Après tout, j’avais encore un bras, un bras à demi va­lide, et dont la force triplée par la peur fût parvenue...
Certainement : en me jetant bravement à la renverse j’aurais pu peut-être me traîner, par soubresauts et en m’aidant de tout, jusque dans le corridor. Une fois là, c’était un répit. Après quelques secondes de repos, j’aurais continué ma route jusqu’au grand escalier, où, sans doute, quelqu’un m’aurait aperçu du dehors.
Oui, je pensais tout cela, et je ne faisais rien, et mon corps engourdi demeurait immobile, pendant que dans ma tête se développait une agitation nerveuse qui, je le sentais, allait tourner à la folie.
Et la chaleur impitoyable augmentait encore, tou­jours, sans cesse, en raison directe du développement du fléau.
Je fus pris alors d’une colère nerveuse qui dut être ef­froyable. Les yeux sanglants, la bouche crispée, les che­veux et la barbe hérissés, j’agitai dans une atmosphère de soixante-quinze degrés mon bras, mon bras inutile, et je poussais un cri, un de ces cris qui sont un paroxysme et sous l’effort desquels il semble que la poitrine doive se briser.
Mais ma fureur, mais mon cri déchirant, mais mon geste d’aliéné, tout fut vain. On ne venait pas. Et je ne fai­sais toujours rien, j’étais cloué là.
Supposez un malheureux attaché à quelque poteau et lentement atteint par un incendie voulu. Eh bien, mon supplice était plus terrible, plus abominable, puisque je n’étais pas attaché, moi, puisque j’aurais pu facilement être sauvé, moi, puisque... puisque... Ah ! mais je ne vou­lais pas être calciné là, avant même d’être brûlé. Il me semblait que ma chair commençait à se tordre sous les ef­fets de l’incandescence qui m’environnait.
Je n’y voyais plus, je n’entendais plus qu’un bruit for­midable que faisait, dans cette vaste cage du théâtre, l’in­cendie victorieux. Ma barbe devait roussir et commencer à brûler. Je sentais des picotements à la figure, sur le crâne, à la racine de chacun Ile mes cheveux.
Cette fois je fis un effort, je m’agitai sur mon fauteuil.
Il est temps encore, pensai-je.
Et je résolus de me lever, de marcher.
Peut-être, me disais-je encore, cet épouvantable état dans lequel je suis, cette sueur abondante et tout ce que j’éprouve ont-ils rendu à mon corps et à mes jambes la force qu’ils avaient perdue.
Presque convaincu de la possibilité du miracle, je po­sai mes pieds par terre et j’essayai. Ayant penché le corps en avant, je fis un brusque mouvement. Il y eut un éclair dans mes yeux. Je croyais que j’allais marcher.
Ce ne fut pas long. Non, non, mes jambes ne vou­lurent pas ; elles restèrent impitoyablement paralysées.
Et ma fureur redevint immense. Puis j’essayai de nou­veau. Je me rappelai ce muet, fils de Crésus, retrouvant subitement la parole à l’aspect de son père menacé de mort par un soldat qui ne le connaissait pas.
Pourquoi le même effet ne se produirait-il pas pour moi dans un danger plus pressant, plus horrible ? Mais, encore une fois, non, non, non. Seulement, je me sentais mourir maintenant. Il n’était plus possible de supporter un degré de chaleur de plus. C’était fini, bien fini. La torture allait commencer implacable. Je ne pensais plus, je ne sentais plus. Il me sembla que je vacillais.
Devant mes yeux une lumière aveuglante ; autour de moi, partout, au-dessus de moi, au-dessous le feu. Je res­tai inerte ; je tombai peut-être, je n’en sais plus rien. J’étais abandonné...
VII
Huit jours après, je me retrouvai dans mon lit.
Ma petite nièce, en courant chercher du secours, avait fait une chute et s’était grièvement blessée à la tête. On l’avait emportée évanouie, et c’est seulement en reprenant ses sens qu’elle avait pu parler. Deux hommes s’étaient élancés et m’avaient arraché à la fournaise au moment même où je n’avais plus conscience de rien.

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