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Camille Debans : L’angoisse

samedi 2 novembre 2013, par Denis Blaizot

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Cette nouvelle de Camille Debans est parue en quatre partie dans la revue La Science Illustrée dans les numéros 727 à 730 (novembre 1901).

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Quand nous arrivâmes à Carlemont, ce fut, de toute part, une véritable fureur d’enthousiasme. Devant le train qui venait de se vider, ou à peu près, nous restions éblouis. Le pays était célèbre par sa beauté. La plupart d’entre nous s’attendaient au plus splendide spectacle. Eh bien ! l’attente fut dépassée. Tout ce que nous avions sous les yeux était admirable, tout, jusqu’au moindre détail.

D’abord, à quelques pas, la gare. Et quelle gare ! Imaginez une construction affectant la forme exquise d’un gothique pavillon que la main des fées, dont la contrée doit être pleine, aurait brodé à loisir, en le parant des clochetons, des tourelles, des auvents, des terrasses les plus disparates et en même temps les plus gracieux du monde. Il était mille fois plus poète qu’ingénieur, celui qui l’a bâtie, mais, phénomène invraisemblable, un autre poète survint, qui rêva de cacher, sous un manteau de fleurs et de feuillage, la merveille du premier, et réussit — ô miracle ! — à créer une merveille plus étonnante encore. Invitée ainsi à collaborer, la nature dépensa tout son talent. Des glycines, des vignes vierges, des clématites et des rosiers grimpants en recouvraient entièrement, — mais entièrement, entendez-vous ? — les façades, les côtés, les saillies et les toits. Autour des gracieuses colonnes qui soutiennent la marquise, s’étalaient les larges feuilles des aristoloches entre lesquelles volubilis et chèvrefeuilles glissaient leurs fleurs. L’éblouissante et robuste végétation avait pris la forme exacte de l’édifice, lui donnant l’aspect d’un palais fleuri, du nid parfumé où s’endorment les Elfes.

A l’une des fenêtres encadrées de pampres se tenait une jeune fille d’un blond vague et mystérieux, aux yeux noyés dans une sorte de béatitude ambiante ; elle regardait la foule en souriant avec l’air d’une créature qui ne réclame rien à la Providence.

Derrière ce castel enchanté se dresse presque brusquement une montagne, tour à tour, selon-les hauteurs, fleurie, boisée ou aride, mais partout d’un pittoresque insolent ou superbe. Sur ses premiers renflements, des villas de tout style sont blotties dans les bouquets d’arbres, s’entourent de ceintures de roses où semblent émerger du satin vert des pelouses. Deux ou trois cents mètres plus haut commence la forêt profonde avec ses mélèzes hardiment suspendus aux parois des abîmes. Et enfin, à toucher le ciel, le roc nu, prenant sous le soleil des teintes violettes d’un effet délicieux. Ce sont des massifs de porphyre d’un dessin large et grandiose qui tantôt tombent à pic, tantôt lancent vers l’azur des arêtes délicates, tantôt enfin s’écrasent en un ballon colossal. Dans les angles où commencent à s’amorcer les lits des torrents, on aperçoit, blottis, de vaporeux nuages blancs ou roses, vagabonds qui, las d’errer dans l’espace, se sont arrêtés là pour se reposer enfin.

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Que si, maintenant, vous tournez le dos à la montagne et à la gare, devant vous miroite un lac aux eaux calmes comme des jours heureux et dont les petites vagues viennent baiser le rivage en mourant presque sous vos pieds. Il est pourtant immense, le lac. Et l’on aurait, à le sonder du regard, l’illusion de la mer, si tout à fait an delà on n’apercevait des cimes d’un bleu pâle ou d’un vert effacé qui changent de nuances et d’aspect selon les heures de la journée, fournissant, comme l’Océan, un spectacle d’un intérêt d’autant plus vif qu’il se renouvelle à tout moment et que celui d’un jour ne ressemble jamais à celui du lendemain.

Pour achever le paysage, figurez-vous tout cela par une magnifique journée de juin dont la chaleur féconde se tempère d’une imperceptible brise arrivant rafraîchie et régulière d’un col voisin. Supposez un village en fête et tous les curieux de partout profitant de ce jour pour venir contempler cette terre idéale. Le lac est comme semé de bateaux qui se dirigent vers un petit port voisin de la gare. Aux flancs des monts retentissent les grelots des chevaux qui emportent dans des voitures primitives les grappes de paysans endimanchés. Les coups de fouet résonnent sur toutes les pentes. Au bord des ravins et sous les tonnelles s’égrènent des chansons. C’est partout une gaieté, une jeunesse de nature qui supprime net les tristesses.

Et en bas, à gauche, comme s’il marchait sur le lac tout en paraissant s’incruster dans le fond vert du rivage, le train qui nous a portés s’éloigne à toute vitesse, mêlant par instants son cri joyeux aux bruits de la vallée et laissant derrière lui son panache blanc sans qu’on l’entende, à cette distance, rouler sur sa voie unique.

Au moment où nous sortions de la gare pour aller goûter de plus près ces splendeurs, le facteur rural arrivait de son pas lourd et monotone. La jeune fille de tout à l’heure, svelte, aérienne, s’élançait au-devant du distributeur inconscient des ivresses et des malheurs que contient sa boîte de Pandore. Elle reçut de sa main un pli qui la fit radieuse.
— Papa, dit-elle à un personnage à casquette palmée d’or, il arrive ce soir !

Puis, elle rougit jusqu’aux cheveux d’avoir, sans doute, laissé voir son bonheur.

Tout, le jour s’écoula comme un rêve adorable et cette fête, qui dans un autre cadre aurait été banale, nous laissa dans la série de ses péripéties prévues des impressions délicates, douces et durables.

A plusieurs reprises, les hasards de la conversation ramenèrent, on ne sait pourquoi, le nom et l’image de la blonde heureuse. C’était, on l’a deviné, la fille du chef de gare : Marguerite Latour. On racontait son histoire. Quelques mois auparavant un jeune homme lui avait sauvé la vie sur le lac et s’était épris d’elle. De son côté, Marguerite avait donné son âme à Georges. Mais quand il avait fallu parler de mariage, les deux familles jugeant qu’elles allaient faire chacune une mauvaise affaire, s’étaient obstinées en une opposition douloureuse ; néanmoins, au bout de quelque temps, les parents s’aperçurent qu’ils allaient mourir de douleur tous les deux. Au fond, on les aimait et l’on céda de part et d’autre.

Marguerite vivait donc ce jour-là dans l’attente d’un bonheur auquel ne manquait même pas l’assaisonnement des résistances et d’un désespoir passagers ; et tout le monde dans la montagne, sur le bord de l’eau et dans les vallonnets des premières pentes, s’intéressait à elle comme à une amie ; chacun faisait des vœux pour la réalisation de son rêve.

Vers huit heures du soir — le soleil allait disparaître derrière les crêtes qu’il enflammait — nous étions descendus à la gare pour rentrer par l’avant-dernier train. Jamais la petite station n’avait été à pareille fête Plus de quatre cents personnes attendaient avec nous. Un ravissement universel pénétrait la foule qui ne se lassait pas de contempler ce coin de terre paradisiaque. Enveloppé dans une atmosphère de bonne humeur, t 0 ut ce monde marchait en souriant dans un rêve plein de charme. Le plus petit incident était prétexte à plaisanterie...

On s’amusait surtout de l’ahurissement des employés et du chef de gare sans songer qu’ils avaient dû, tout le jour, mener à bien une besogne surhumaine ; des Anglais surtout provoquaient l’amusement par la ténacité avec laquelle ils harcelaient M. Latour en un français prononcé à l’anglo-saxonne.

A ce groupe de questionneurs, obstinés comme des moustiques, venait s’ajouter le flot des oisifs hilares qui obstruaient le quai rendant le service difficile.

En ce moment, on vit apparaître Marguerite Latour plus belle encore que le matin, les joues animées, les yeux allumés d’un feu extatique comme si elle eût été en communion avec quelque pensée divine.

— Ah ! père, dit-elle en voyant le chef de gare si tourmenté, comme tu as chaud et que tu as l’air fatigué !

Une locomotive siffla derrière un pli de terrain et, traînant après elle une longue séquelle de wagons, s’arrêta devant la maison fleurie avec son bruit de ferraille. Ce convoi n’était pas celui qui devait nous emporter. Il allait, au contraire, dans le sens opposé pour croiser, à la station prochaine, le train que nous attendions. Car, nous l’avons déjà dit, ce chemin de fer n’avait qu’une voie. Le croisement des trains, réglé très sévèrement, s’effectuait selon les heures des rencontres devant des gares déterminées.

De grandes précautions avaient été prises de tout temps, pour éviter les malheurs. Même, les gens experts en ces matières affirmaient que toute surprise était improbable, la ligne se trouvant munie d’un appareil extrêmement ingénieux à l’aide duquel chaque chef de gare signale à son collègue le plus voisin, le départ d’un convoi et est averti lui-même automatiquement, que la route est libre. Quand un obstacle existe ou que les rails sont occupés entre les deux gares, l’appareil cesse de fonctionner.

Bref, tout cela est si bien calculé que jamais on n’aurait rien à craindre si l’humaine cervelle dont on ne peut se passer d’une manière absolue, était aussi parfaite que les instruments créés par elle, si l’on pouvait compter sur l’inventeur autant que sur l’invention.

Étrange sujet de réflexions sur l’esprit et la matière.

Mais on entendait le bruit sourd et répété des portières que fermaient, avec une hâte régulière, le conducteur et un homme d’équipe. On empilait dans le fourgon les derniers bagages. M. Latour, son sifflet d’argent à la main, semblait pensif. Dans sa cervelle fourbue, un vague instinct lui disait qu’il, oubliait quelque chose. Et comme on le fatiguait encore de questions, il quitta la place pour reprendre possession de soi-même en se dirigeant vers le mécanicien qui lui dit :

— Eh bien ! monsieur, nous ne partons donc pas ?

M. Latour jeta autour de lui un regard inquiet pour s’assurer que tout était en ordre, puis il approcha le sifflet de ses lèvres. Un son aigu, roulant, monta dans l’air. La locomotive répondit à ce signal en sifflant elle-même. La corne du garde-barrière proféra sa note plaintive et... pff ! pff ! pff ! ... le train s’ébranla ; il partait, il était parti.

Mais la dernière voiture n’avait pas dépassé l’aiguille de descente qu’une lumière se fit dans la tête du chef de gare. Brusquement il devint livide.

— Papa, papa, qu’as-tu ? demanda Marguerite.

M. Latour ne répondit pas. Il chancelait, sous une telle émotion, qu’il n’avait pas entendu les paroles de sa fille. Un de ses employés passait à sa portée. Il l’arrêta violemment par le bras et, avec des yeux effrayants, hachant ses mots :
C’est vous, Renault, qui avez signalé le train 211 ? demanda-t-il.

— Non monsieur, répondit l’homme.

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Le chef de gare, à cette réponse, sentit une piqûre aiguë à la racine de chacun de ses cheveux.

— Alors, c’est vous, Brémont ?
— Non, monsieur.

Une sueur éclata sur toute la face du pauvre homme ; deux ou trois personnes inquiètes le suivaient, l’écoutaient.

— Joseph, c’est donc vous qui avez signalé à la gare de Laroque le train 211 ?

La même réponse tomba comme un coup de massue sur le chef de gare : « Non, monsieur », Personne n’avait signalé le 211. Lui non plus. Il venait de s’en souvenir. Et le train était parti.

Mais alors, dit tout bas une des personnes qui avaient écouté les questions de M. Latour, les deux trains vont se rencontrer !

Ce propos fut entendu par trois ou quatre voisins.

On le répéta. Et il courut dans la foule avec la rapidité cruelle des nouvelles désastreuses.

Le chef de gare n’y voyait plus et restait là debout, sans idée, pétrifié. Marguerite poussa un cri fou. Quelques optimistes, — il y en a partout, — prétendaient que la chose était invraisemblable.

— Il faudrait, pour cela, que les deux trains, disaient-ils, fussent partis à la même minute, à la même seconde des deux stations voisines. Et puis le chef de gare de Laroque ne peut pas avoir oublié de signaler son train en même temps que celui de Carlemont. Ce serait un comble. D’ailleurs les gardes-barrières et les autres employés de la voie...

Cette démonstration rassurante fut coupée par un cri :

— Le train de Laroque est en route !... voyez !... voyez !...

Dans toutes les poitrines il y eut une contraction douloureuse, étouffante.

— Il faut faire quelque chose ! il faut faire quelque chose ! répétait d’une voix saccadée un jeune homme dont les nerfs souffraient déjà d’un commencement de crise. Le train qui part d’ici n’est qu’à deux cents mètres. Il faut crier. Le mécanicien ou le chauffeur nous entendront peut-être.

Ce fut comme un tas de poudre qui s’enflamme tout le monde comprit. Une clameur effrayante s’éleva, se répandit, alla porter l’effroi sur les hauteurs et jusqu’aux horizons du lac. On levait les cannes, les ombrelles, on les agitait follement en poussant de nouveaux cris aigus, maladifs, terribles.

Au milieu de cette foule énervée le chef de gare, immobile, comme changé en statue, regardait devant lui sans rien voir : la peau de sa face était verdâtre.

Et, pourtant, quelqu’un était plus pâle que lui, sa fille ; elle murmurait machinalement :

— Georges ! Georges est dans le train. Il est perdu. Papa, Georges.

Puis elle allait sur le quai, s’élançait au-devant de tous les autres spectateurs, ébauchait des gestes d’inconsciente, mêlait ses cris à ceux de la foule et tombait dans un morne accablement sans cependant pouvoir détacher ses yeux de la locomotive et des voitures qui allaient lui tuer son fiancé.

Le train 211 continuait sa marche. La voie décrivait sur la rive du lac une courbe s’infléchissant à droite. En sorte que l’on suivait, sans s’y appliquer, les péripéties du drame.

Venant de Laroque, l’autre convoi s’avançait. De temps à autre ils disparaissaient l’un et l’autre dans des tranchées. Et c’étaient précisément cette courbe et ces tranchées qui les empêchaient de se voir. La fumée blanche de chaque cheminée s’élançait dans l’air avec la même régularité empressée. On sentait que les mécaniciens marchaient à la mort, sans se douter, l’âme tranquille. Et c’étaient les spectateurs de la gare de Carlemont qui enduraient une souffrance, une torture sans nom.

Ils assistaient, impuissants, à la course tragique de ces deux monstres allant se briser l’un contre l’autre, et en dépit de ce qu’ils pouvaient imaginer, dire, faire, rien n’empêcherait la catastrophe.

Cependant, il n’y avait là ni tunnel, ni talus extraordinairement élevé.

— Comment se fait-il qu’ils ne se voient pas ? se demandait-on.
— Ah ! l’on dirait que l’un des trains a renversé sa vapeur.
— Non, non, vous vous trompez.

Et, en effet, ils marchaient toujours. Les voyageurs de Carlemont étaient la proie d’une angoisse abominable, angoisse que venait affaiblir ou éteindre à chaque seconde une lueur d’espérance. A cette distance, les locomotives semblaient marcher avec lenteur et l’on en concluait qu’elles ralentissaient ; qu’elles allaient s’arrêter.

Mais non : les mécaniciens, les chauffeurs, les personnes des deux convois en marche étaient aveugles comme leurs machines.

Dans les compartiments, on riait, on faisait des projets, on pensait à ses enfants, à sa mère, à l’avenir. Georges brûlait d’être rendu. Il s’impatientait de la lenteur du train.

Et avec une implacable régularité, séparées par un pli de terrain de cent et quelques mètres seulement, les deux machines continuaient à s’avancer. La foule de la gare était devenue silencieuse. Elle se figeait dans l’horreur de la catastrophe inévitable.

— Ils ne se verront donc pas ? dit une femme qui traduisait ainsi la pensée de tout le monde.

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M. Latour semblait figé dans son immobilité de granit. Il ne remuait ni une main, ni une lèvre, ni une paupière. Il regardait. Toute sa vie restait concentrée dans ses veux.

On pouvait voir maintenant les deux convois se diriger à toute vapeur l’un contre l’autre. Et c’était long tout de même à se produire, cette rencontre que tout le monde redoutait si effroyablement. Le temps, dans des circonstances pareilles, se subdivise en parcelles infinitésimales et qui durent cependant une longueur appréciable, une longueur encore divisible.

Marguerite, debout, les cheveux à moitié dénoués, tant elle avait mis de violence à se prendre la tête à deux mains pour s’assurer qu’elle ne subissait pas un indicible cauchemar, criait maintenant :
— Perdu ! il est perdu ! mon Dieu !

Elle se tordait les bras, on la voyait prête à s’élancer pour obéir à quelque espoir insensé de rejoindre le train et de sauver Georges, car elle ne pensait qu’à Georges.

Ni la situation de son père anéantie, ni les existences nombreuses qui allaient être brisées ne la préoccupaient, ne la touchaient. Est-ce qu’elle y songeait ? Georges, celui qu’elle aimait ardemment, dont l’avant-veille encore elle ne comptait plus être la femme, Georges allait mourir au moment où tous les obstacles étaient aplanis.

Et c’était elle qui, vingt-quatre heures auparavant, lui envoyait une dépêche, le priait de venir !

Une illusion lui vint à l’esprit :
— S’il avait manqué le train !... si quelque obstacle...

Elle n’osa pas achever. Un obstacle ? Lequel ? Il l’aimait trop pour retarder son départ d’une seconde. Il était là, sûrement, Il lui semblait qu’elle le voyait :

Et il allait mourir. Ah ! pour le coup, elle eut un mouvement de révolte, frappa du pied violemment.

— Et rien ! rien ! je ne puis rien ! Je suis là, je le vois qui va périr et ma voix est trop faible, mon bras est trop court, ma volonté reste inutile. Quel supplice ! J’en mourrai aussi !

Ce qu’elle disait, dans les affres du désespoir, les quatre cents spectateurs le pensaient également. Il faut avoir subi semblable effroi pour se faire ridée de ce qu’éprouvaient les cerveaux des spectateurs énervés. On haletait. Des gens criaient brusquement, un jeune homme tomba sut le trottoir dans une attaque d’épilepsie. Et les crises de nerfs gagnaient de proche en proche. Ceux qui résistaient demeuraient cloués au sol, le regard et le geste tendus vers la partie de la voie où le dénouement allait se produire.

Quatre-vingts mètres à peine, dans une courbe, séparaient les deux trains. Et l’on se demandait encore comment ils ne s’apercevaient pas. Quatre-vingts mètres ! Et le temps de le penser, ils n’étaient plus qu’à soixante l’un de l’autre. Cinquante maintenant. Ils se précipitaient. Personne, à cette minute, ne trouvaient plus qu’ils marchassent lentement. La distance diminuait de seconde en seconde. C’était horrible.

La poitrine des spectateurs, écrasée sous les doigts de fer de l’angoisse, se rétrécissait à chaque tour de roue. Ceux mêmes qui n’avaient dans les trains ni un ami ni un parent souffraient comme pour mourir. Que devait donc endurer la pauvre Marguerite ?

Sa vie était en jeu, plus que sa vie, celle de son bien-aimé !

C’était son cœur qui allait être écrasé par le choc des deux machines. Elle fit encore quelques pas en avant, comme pour mieux goûter l’accomplissement de son horrible destinée, les yeux hagards, la bouche tordue, les mains et les lèvres tremblantes, les cheveux dénoués.

Un cri de joie retentit au milieu de la foule.

— Ils se sont vus !

Le train de Laroque a renversé sa vapeur ! Voyez, il ne fait plus de fumée.

— Mais l’autre ! l’autre ! répond quelqu’un.

Le plus mortel des frémissements passe sur la foule. Les femmes détournent la tête. Un cri aigu, ce cri qu’on doit entendre dans les villes prises d’assaut et livrées au pillage, retentit.

C’est Marguerite qui l’a poussé.

Un bruit sec, semblable à quelque coup de canon étouffé, se fait entendre. Le choc a eu lieu. Les deux monstres de fer se sont dressés, furibonds, s’embrassent, s’escaladent l’un l’autre, semblent vouloir monter à des hauteurs invraisemblables et retombent au milieu d’une vapeur brûlante qui enveloppe tout.

Des wagons s’effondrent à droite, au bas d’un talus, et se disloquent. D’autres sautent sur les roches et l’on devine de loin un brisement horrible...

Le chef de gare, n’ayant pas la force de faire un pas, s’affaisse dans une attitude de vaincu. Les spectateurs affolés courent au hasard. Sur le lac toutes les barques se dirigent à force de rames vers le théâtre du désastre. Deux wagons sont tombés dans l’eau.

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Marguerite, sans savoir ce qu’elle fait, est partie en courant. Il y a six ou sept cents mètres à faire pour savoir ! Car l’espérance brille encore comme une lueur dans son cœur écrasé.

— Il y a des voitures intactes ! a-t-on murmuré à ses côtés. Elle vole sur le ballast qui lui tord les chevilles, trébuchant à chaque pas. Jamais, en d’autres circonstances, elle n’aurait eu la force de tenter une pareille course ; mais elle ne s’aperçoit de rien, pas même qu ’elle tombe deux ou trois fois. Toujours plus vite, les pieds meurtris, les genoux écorchés, elle va, elle va...

Des hommes, des jeunes gens, mus par un sentiment de charité, ont pris le même chemin pour porter secours aux blessés, aux survivants, s’il y en a ; mais aucun ne peut la rejoindre.

Oh ! ces six cents mètres ! Comment dire à quel point ils furent longs, longs, longs, quoi qu’elle n’eût pas ralenti une seconde son élan. Quel supplice ! on ne se doute pas, non ! il est impossible de se douter de la division des secondes en centièmes sans fin, dans de pareils moments.

Elle arrive pourtant, sans respiration, sans voix. Le spectacle qu’elle attendait n’était rien auprès de celui qui la frappe. C’est un chaos. L’une des machines a éventré l’autre. Le tender et cinq ou six voitures de chaque côté ne forment plus qu’un impénétrable fouillis. Le sol est labouré à des profondeurs inouïes. Une moitié de wagon est sur son toit, deux roues en l’air. Au milieu de cet enchevêtrement inextricable retentissent des hurlements de douleur, des appels désespérés, des sanglots et aussi des plaintes sortent, éteintes, des poitrines brisées.

Horrible ! mille fois horrible !

Marguerite se dit : « Georges est là parmi les victimes, parmi ceux qui endurent ce martyre ! » Elle court encore, cherche à voir, tourne autour de cette mêlée de choses et d’hommes et appelle :« Georges ! »

D’autres personnes arrivent, on organise les premiers secours.

« Georges ? Georges ? » Elle tombe à genoux, commence une prière, se relève énergique, violente et appelle plus fort. On la regarde avec une infinie pitié. Nul ne doute qu’elle ait perdu celui qu’elle aime ...

Elle a parcouru ce champ de bataille ; elle en a fait le tour : pas une voix n’a répondu à ses appels. « Georges ! »
Alors elle court aux voitures restées intactes, ouvre les portières, regarde : vides ! Eh ! certainement, vides ! Il faut être dans l’état où l’a mise son angoisse, pour ne pas se dire que nui n’a eu envie de rester là.

— C’est fini !…

Mais, là-bas, on retire déjà un corps des décombres.

— Il n’est pas mort ! dit une voix.

Marguerite s’élance, écarte la foule avec l’autorité du malheur et regarde. Ce n’est pas lui. Elle retombe dans sa nuit. Le cœur lui bat abominablement. Vers les tempes le sang afflue, l’étourdit. Elle va tomber. Mais non : un effort lui rend l’équilibre. Elle entend des hommes d’équipe qui disent :

— Il faudra vingt-quatre heures pour dégager les blessés qui sont là-dessous !

Vingt-quatre heures ! pense-t-elle. Dans sa démence elle veut faire mentir l’ouvrier. De ses mains, de ses faibles mains elle arrache des barres de fer qui cèdent d’abord, résistent ensuite et lui prouvent sa débilité. Il faut qu’elle accepte le malheur. On veut l’entraîner ; elle résiste. Quelqu’un ordonne qu’on l’emporte ; mais elle supplie, elle éclate en sanglots ; elle va se faire traîner, quand tout à coup elle cesse de se défendre...

Dans une immobilité complète, elle regarde devant elle et tend l’oreille.

Puis, d’un seul effort, elle s’arrache des mains qui la retenaient et fait deux pas en avant :

— Georges ! crie-t-elle pour la centième fois, mais joyeusement, à cette heure.

Un jeune homme descendait un sentier, l’haleine perdue. C’était son fiancé revenant déjà de la gare où il avait couru pour la rassurer. Marguerite devint plus pâle encore, eut un sourire, tendit les deux mains. Ils allaient tomber dans les bras l’un de l’autre quand la pauvre enfant, assez forte tout à l’heure pour supporter sa douleur de damnée, n’eut pas la poitrine assez vaste ni le cerveau assez grand pour contenir la joie dont tout son être fut rempli brusquement.

  • — Dieu soit ... murmura-t-elle d’une voix étouffée sans pouvoir achever.

Et, prenant sa poitrine à deux mains, elle poussa un profond soupir et tomba inerte dans les bras de celui qu’elle avait tant aimé.

Georges poussa un cri :

— Morte !

Et il restait stupide de son incommensurable désespoir, quand les lèvres décolorées de Marguerite s’agitèrent doucement.

Et elle eut un sourire avant même que de rouvrir les yeux.
La joie n’avait pas pu la tuer plus que la douleur.