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de Maistre par Eugène Veuillot

vendredi 15 novembre 2013, par Denis Blaizot

Avant-propos aux œuvres de Xavier de Maistre publiées par Victor Palme, Libraire-éditeurs à Paris en 1872

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Cette nouvelle édition des œuvres de Xavier de Maistre a un caractère particulier que nous exposerons en peu de mots. Nos explications concerneront surtout le Voyage autour de ma chambre.

La première édition du Voyage autour de ma chambre a été publiée à Chambéry en 1794. Ce livre écrit il y a soixante-dix ans, en pleine décadence littéraire, par un étranger, est l’une des œuvres distinguées de notre littérature. Le caractère en est essentiellement français. Il n’a pas vieilli, signe indubitable de perfection. Cependant, à regarder de près , on reconnait sa date ; il a parfois le ton du XVIIIe siècle. Je dis le ton et non pas l’esprit, encore moins les doctrines. L’auteur n’avait rien de commun avec l’école de philosophie et de politique dont le triomphe déshonorait la France et allait incendier l’Europe ; mais il ne se défendait pas assez de la frivolité régnante ; elle dominait des têtes plus mûres !

De là dans son livre divers traits, diverses images, quelques expressions qui dénotent, sinon un goût trop vif, du moins trop de complaisance pour toutes les libertés de la vie mondaine. Ces écarts, en petit nombre heureusement, suffisent néanmoins pour que l’aimable livre soit écarté des bibliothèques de famille ouvertes à tous les yeux. Il perd ainsi beaucoup de lecteurs et surtout de lectrices qui en saisiraient très-bien le charme délicat. Pourquoi ne pas procurer ce plaisir à quiconque serait digne de le goûter ? Pourquoi ne pas donner un livre de plus, un livre vraiment littéraire, aux personnes qui peut-être ont le plus besoin de lire et pour lesquelles les ouvrages lisibles sont d’une si déplorable rareté ?

Notre édition répond à cette question, Pour jeter sur certaines pages du Voyage autour de ma chambre l’ombre nécessaire, il ne fallait que quelques légers coups de crayon ; nous les avons donnés sans rigueur et sans faiblesse. Le texte n’a pas été autrement atteint. Trois mots seulement, pris dans l’auteur lui-même, ont été substitués à d’autres mots. Nous aurions reculé devant l’idée d’une correction ; nous n’avons pas frémi de faire des ratures, d’ailleurs insignifiantes quant au fond de l’ouvrage. Quelques lignes de moins dans une composition de fantaisie n’en sauraient altérer la valeur ; il n’y avait pas d’évènement à supprimer ; aucune leçon n’a disparu. Ce petit chef-d’œuvre reste complet et devient abordable à tout le monde. Déjà je le vois en des mains où je n’aurais pas voulu le mettre sous sa forme originale.

Quelques mots maintenant sur l’origine du livre et sur l’auteur.

Xarier de Maistre, dont la famille est de souche française, naquit à Chambéry en 1764. Il suivit la carrière militaire et appartenait, en 1794, à un régiment de marine au service du roi de Sardaigne. Bien qu’il aimât les lettres, il ne se proposait nullement d’écrire, lorsqu’il fut mis aux arrêts à la suite d’un duel. Forcé de passer quarante-deux jours dans sa chambre, il eut l’idée d’y faire un voyage. « Xavier, dit M. Albert Blanc, était un officier oisif et étourdi, et songeait à toute autre chose qu’à devenir écrivain. Il pensait que les feuilles écrites pendant cette captivité n’avaient guère plus d’importance que cet autre voyage qu’il avait fait dans la première montgolfière qu’on vit à Turin.

En 1794, il passa à Lausanne et montra à son frère aîné ses pages charmantes ; Joseph, son parrain devant l’Eglise, Voulut être son parrain littéraire et envoya bientôt à Xavier, qui n’y songeait presque plus, l’ouvrage imprimé (Mémoires politiques et correspondance diplomatique de J. de Maistre). »

Le Voyage autour de ma chambre eut du succès, non pas en France, où l’extrême importance et l’extrême activité du bourreau ne permettaient guère d’apprécier les œuvres de l’esprit, mais à l’étranger. Xavier de Maistre voulut lui donner une suite et se mit à écrire l’Expédition nocturne autour de ma chambre, projet que son frère condamna. « Il m’écrivit, dit Xavier, que je détruisais tout le prix que pourrait avoir cette bluette en la continuant ; il parla d’un proverbe espagnol qui dit que les secondes parties sont mauvaises, et me conseilla de chercher quelque autre sujet. »

Néanmoins l’Expédition nocturne, commencée à Turin, fut achevée à Saint-Pétersbourg, où Xavier s’était retiré après la conquête du Piémont par la France. Cette suite justifia, en partie, les prévisions du comte de Maistre. Elle n’est pas mauvaise assurément ; on y retrouve l’esprit de l’auteur, son imagination douce et féconde, et les qualités de son style ; mais elle n’a pas la même verve, ni la même fraîcheur, et il est difficile d’aller jusqu’au bout sans effort. Le premier jet avait donné, en somme, tout ce que l’idée comportait. Aussi ne reproduirons-nous pas l’Expédition nocturne.

En 1805, l’empereur de Russie nomma Xavier de Maistre lieutenant-colonel et lui confia la direction du musée de la marine à Saint-Petersbourg. C’est dans cette ville qu’il écrivit le Lépreux de la cité d’Aoste, les Prisonniers du Caucase, la Jeune Sibérienne.

Nous donnons ces trois nouvelles, trois chefs-d’œuvre qui sont bien de la même main, où l’on sent le même souffle et dont le ton cependant est des plus variés.

Le Lépreux de la cité d’Aoste est tout à la fois rempli de tristesse et de douceur. Il excite des impressions poignantes et cependant il y règne un calme parfait, On y a vu une réminiscence de la Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre. Tout au plus pourrait-on croire que Xavier de Maistre a voulu donner une leçon aux admirateurs de cette œuvre lymphatique, fausse

de style et de pensée. Joseph de Maistre aimait particulièrement le Lépreux de la cité d’Aoste : « Je suis charmé, écrivait-il à un ami, que vous ayez goûté le Lépreux, dont je suis grand partisan ... » Il rapportait ensuite l’anecdote suivante : « Puisque vous m’avez fait rire. mon cher marquis, je ne veux pas demeurer en reste avec vous. Sachez donc qu’un censeur de cette capitale (Saint-pétersbourg), en examinant pour l’impression le Lépreux de la cité d’Aoste, dit, en jetant les yeux sur le titre : « Hein ! on a déjà beaucoup écrit sur cette maladie ! » Ce qui signifiait que mon frère aurait bien pu se dispenser de se mettre sur les rangs. Cela ne vous paraît-il pas joli ? » S’il fallait absolument critiquer le Lépreux, on pourrait signaler quelques expressions qui, n’étant pas dans le goût du jour, semblent empreintes de sentimentalisme ; mais, au fond, tout cet écrit est plein de noblesse et de naturel, - mérite d’autant plus grand que le sujet même provoquait à l’exagération et pouvait admettre l’emphase.

Rien de plus vivant, de plus saisissant que les Prisonniers du Caucase. Le paysage, les mœurs, les personnages y sont peints d’un trait sobre et ferme, qui dit tout avec une brièveté extrême et sans l’ombre de sècheresse. L’auteur obtient les effets les plus puissants, sans paraitre y songer.

La Jeune Sibérienne de Xavier de Maistre, la douce et pieuse Prascovie, est l’héroïne du roman de Mme Cottin : Elisabeth ou les Exilés en Sibérie. C’est la vérité substituée à la fiction, Mme Cottin, avec ce défaut de tact particulier à la plupart des femmes qui écrivent, avait cru poétique et même nécessaire de mêler des préoccupations romanesques à un acte de dévouement filial. Xavier de Maistre, justement froissé d’une telle faute de goût, a raconté cette touchante histoire dans toute sa simplicité. L’intérêt est d’autant plus vif que le lecteur se sent dans le vrai. C’est d’ailleurs un modèle de narration,

Nous n’ajouterons rien à ce court exposé. Il ne s’agit pas ici, en effet, d’une élude sur Xavier de Maistre, mais d’un avant-propos sur cette nouvelle édition, presque complète, de ses œuvres.