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Lavage en profondeur

vendredi 1er novembre 2013, par Denis Blaizot

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Illustration de Lydie Blaizot

1er mars

Je suis enfin dans mon nouveau « chez moi ». Troisième étage sans ascenseur : ça ne m’a pas facilité le déménagement, mais l’appartement est agréable avec ses trois pièces principales lumineuses. Il donne sur l’intersection de la rue des Capucins et de la rue de la République. C’est un peu bruyant dans la journée. Par contre, le soir le calme revient très vite et je peux même dormir fenêtre ouverte. De nombreux pe­tits commerces sont disséminés dans le quartier, dont une laverie automatique dans l’immeuble d’en face. Pratique ! Je vais pouvoir me passer de machine à laver. Allez ! Au lit ! Je suis fourbu à monter et descendre les escaliers avec mes cartons ou mes meubles. Tout est là. Demain, ran­gement !

2 mars

J’étais bien parti. Je vidais carton après carton, et les armoires et autres placards se remplissaient, mais le soleil et le chant des oiseaux m’ont attiré dehors. Alors je suis allé faire des courses, il faut bien man­ger. J’ai pas mal traîné dans le quartier, histoire de me familiariser avec mon nou­vel environnement.

À la nuit tombée, je me suis accoudé à la barre d’appui de la fenêtre pour profiter de la fraîcheur relative de l’extérieur. Je me suis amusé à regarder entrer et sortir les habitués du Lavomatic. Certains me donnent l’impression de venir tard le soir afin de ne pas être vus. Mais de quoi ont­-ils peur ? Tiens le petit gros de la station-service ! Son paquet fait bien ridicule ! Viendrait-il seulement nettoyer son bleu de travail ? Et maintenant la caissière de l’épicerie ! Elle fait vraiment vieille fille celle-là. Je suis surpris qu’elle lave son linge sale en « public ». Soudain, je regarde ma montre : je les ai observés pendant plus d’une heure !

3 mars

Mon expérience d’hier soir m’a beaucoup amusé. Alors aujourd’hui encore, je regarde par ma fenêtre le va-et-vient de la laverie automatique. Je retrouve les habitués, ré­glés comme des horloges, avec leurs pe­tites manies qui me font sourire.

Après le passage de la majorité d’entre eux, le calme règne depuis maintenant un bon quart d’heure quand un homme, petit, habillé en vêtements de travail, entre dans la laverie avec un grand sac presque vide sous le bras. Je ne peux pas voir ce qu’il fait : il va dans le fond pour utiliser la seule machine qui ne soit pas visible de la rue et, a fortiori, de ma fenêtre. La rue s’anime de nouveau. Les bars ferment leurs portes et les derniers traînards rentrent chez eux. À ce moment, l’homme ressort avec un sac énorme, bien plus gros qu’à son arrivée. Volerait-il du linge ? À moins qu’il ne participe à un trafic ! Un complice viendrait déposer dans une ma­chine un colis que cet individu récupérerait plus tard. Trafic de drogue ? Blanchiment d’argent ? J’imagine toutes sortes de crimes, alors qu’il ne doit rien se passer de mystérieux ou, au contraire, quelque chose que je ne peux imaginer.

6 mars

J’ai repris le travail. Il me reste encore quelques cartons à vider, mais chaque soir je trouve un peu de temps pour regarder dans la rue les aller et retour des usagers de la laverie. J’ai remarqué le même homme, lui aussi très ponctuel. Il reste en­viron une heure avant de ressortir avec un sac beaucoup plus gros qu’à son arrivée : voilà un manège bien intrigant. Demain samedi, j’irai laver mon linge. J’en profite­rai pour inspecter ces lieux que mon imagi­nation fertile a déjà transformés en repère de criminels.

7 mars

J’ai fait ma première lessive au Lavoma­tic : je n’ai rien vu d’anormal. Le local est d’un banal affreux ; les murs blanc sale, sans aucune décoration, ne laissent la place qu’au matériel standard qui équipe les laveries. Pourtant, au moment où je sortais, l’homme mystère est entré avec son sac. Une heure plus tard, je l’ai vu de ma fenêtre ressortir très chargé, laissant une trace humide derrière lui. Il m’intrigue de plus en plus. La semaine prochaine, j’essaierai d’y aller à la même heure que lui.

14 mars

Bingo ! Je suis entré à la laverie au mo­ment où il ouvrait son sac. Il l’a refermé très vite, mais j’ai eu le temps de voir un assemblage étrange : une lampe torche étanche fixée au bout d’un long bras flexible, une épuisette, quelques hameçons et une boite en plastique. Une forte odeur iodée m’a agressé les narines comme si je me trouvais dans une poissonnerie. Je ne parviens pas à me rappeler si je l’avais déjà sentie en présence de cet homme. La situation plonge vers l’étrange…

21 mars

Chaque soir, il revient. À présent, j’en fais une obsession. Mais que peut-il bien trafiquer, bon sang ? Pour tenter de le sa­voir, j’y suis retourné à plusieurs reprises. À chaque fois, il réagit de la même ma­nière : il referme son sac dès qu’il m’entend et il repart en le cachant sous son bras. Désormais, je suis certain de mon fait : ses allées et venues n’ont rien à voir avec le lavage du linge. Cette certitude ne fait que renforcer ma curiosité.

28 mars

J’ai décidé de le surprendre. Je me suis caché sous une porte-cochère, en face de la laverie. Lorsque je l’ai vu entrer, j’ai at­tendu qu’il commence son manège habituel avant de traverser la rue. Au moment de pénétrer dans la boutique, j’ai entendu un cri terrible... Je me suis précipité au fond de la pièce où je l’ai trouvé mourant, le bras arraché. Non. Plutôt dévoré, déchiqueté. Il baignait dans une mare d’eau de mer et de sang. À côté de lui un poisson horrible, sorti de son élément, frétillait. C’était une danse macabre. Celle de sa propre mort ou celle de son assassin ? Pendant que j’appelais les secours, je n’ai pu m’empêcher de regarder dans son sac ouvert. D’autres poissons des profondeurs agonisaient là, au milieu d’objets qui semblaient tout droit sortis du fond de la mer : assiettes et bols en porcelaine incrustés d’algues et de petits mollusques, pièces de monnaie et couverts en argent ternis. Instinctivement, j’ai regardé la machine à laver. À travers le hublot, j’ai vu des poissons et des crustacés circulant parmi les restes d’un bateau naufragé depuis longtemps. L’image s’est lentement obscurcie. Ce ne peut être qu’une hallucination. Pourtant le poisson, les algues et les antiquités abîmés par un long séjour sous la mer sont bien là.


Initialement, ce texte a été écrit pour répondre à l’Appel à Texte de Studio Babel N°2 accompagné de son illustration. Studio Babel N°2 est disponible depuis longtemps maintenant ; l’illustration a été retenue, mais pas mon texte. Nous attendons l’un et l’autre d’en être informés. Voilà une gestion bien peu sérieuse d’un A.T. & I.

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