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Nonce Casanova : Bobèche, le voyeur d’âmes

dimanche 25 avril 2021, par Denis Blaizot

Ce conte de presse fantastique de Nonce Casanova Nonce Casanova Né en 1873 et décédé en 1957.
Il est actuellement quasiment oublié puisqu’une seule de ses œuvres est encore rééditée.
a été publié dans La vie mystérieuse n°108 — 25 juin 1913 1913 .

C’est le deuxième texte de cet écrivain que je découvre. Et cela me donne indubitablement envie de continuer mon exploration de son œuvre. Je pense que cette revue pourrait bien me donner l’occasion de découvrir d’autres pépites ; de Nonce Casanova Nonce Casanova Né en 1873 et décédé en 1957.
Il est actuellement quasiment oublié puisqu’une seule de ses œuvres est encore rééditée.
, mais sans doutes de quelques autres. J’ai au moins repéré un roman parut en épisodes : Les sorciers de Paris de Jules Lermina.

On le prenait pour un fou ; il ne l’était pas. C’était même une intelligence admirable, mais pas appliquée. Je veux dire que nul ne se souciait de s’y intéresser tant soit peu, si grande était Chez tous la conviction que les autorités eussent mieux fait de le fourrer dans une maison d’aliénés, d’en débarrasser une société qui élève ses préjugés à la hauteur sacrée d’une religion. De sorte que le malheureux vivait complètement en marge d’une vie dont on le repoussait. Et ce l’avait aigri sans, toutefois, qu’il rendît aux hommes une part, même minime, de la haine imbécile qu’ils avaient pour lui. Car il était bon, il ne concevait sa réponse à cette haine que sous la forme d’un dédain quelque peu orgueilleux.

J’étais, si je ne m’abuse, le seul être qui pût le fréquenter sans que cela le contrariât. Nous étions souvent ensemble, nous avions le même goût du silence, de la vie rustique, de toutes les douceurs virgiliennes. Je l’aimais, je pense qu’il me supportait avec quelque plaisir.

Nous allions, parfois, très loin dans la campagne, et son inépuisable contemplation de la Nature m’émerveillait. Elle était sans limites et sans choix : la goutte de rosée qui tremble à la pointe d’un brin d’herbe lui faisait pousser les mêmes cris d’extase que la somptuosité émouvante d’un beau crépuscule. Comme Spinoza, il était ivre de Dieu, ce pauvre Bobèche.

Mais que leur avait-il donc fait, à tous ces gens pour qu’ils lui tinssent une pareille rigueur ? Oh ! rien, selon moi. Voilà : il ne témoignait pas aux morts le respect traditionnel que nous leur témoignons.

Quand il apprenait que, dans le pays, quelqu’un venait de rendre l’âme, il se précipitait hors de chez lui, mû par une force mystérieuse que nulle autre force n’eût pu réfréner.

Que de fois, j’ai essayé de le retenir !

—  Allons, voyons, Bobèche, mon ami, restez avec moi ce soir… C’est ce pauvre Théodore, le forgeron, qui vient de mourir… Vous savez comme il était aimé dans le pays… Si vous allez vous livrer à votre manifestation devant sa maison ou sur le passage de son cadavre : il pourrait vous en cuire sérieusement… Allons, restez !… Je vais aller chercher dans ma cave un petit flacon rose de derrière les fagots, et nous le dégusterons en faisant un piquet…

Mais, dans ces moments-là, il ne daignait même pas me répondre, comme s’il n’avait rien entendu. De fait, il paraissait ne rien entendre des choses humaines, comme si son esprit, à chacune de ces circonstances funèbres, eût bondi hors son cercle matériel. Il semblait transfiguré. Ses yeux s’illuminaient, en un regard ultra-terrestre ; ils ne se fixaient sur aucun endroit perceptible pour des yeux humains ; ils restaient levés vers les cieux et leur projection lumineuse, si je puis dire, au lieu de se concentrer vers un point, semblait se volatiliser.

Et il allait.

Et, près de celui qui venait de mourir (dans la rue si on l’y repoussait ou dans la chambre mortuaire s’il pouvait y entrer), sa mimique devenait impressionnante pour quelques-uns, irritante pour beaucoup. À peu près tous la trouvaient inconvenante.

Tandis que les parents pleuraient, que les amis s’inclinaient imprégnés de tristesse, ou que les passants saluaient gravement, il étendait les bras un long moment, et les refermait avec lenteur, comme s’il pressait sur son cœur une forme invisible. Son visage rayonnait, il souriait béatement, et son sourire ineffable semblait se diluer sur toute sa personne. Il entonnait l’hymne sublime : « O Fons amori Spiritus… » « Esprit saint, source d’amour… » Il exprimait une félicité si profonde, que, plus d’une fois, le poing d’un rustre s’est, à ce moment, abattu sur ce visage rayonnant, pour le punir de commettre, cette hérésie, d’avoir l’air de narguer ceux qui pleurent.

Mais le poing rude n’empêchait pas que cette jouissance mystérieuse de Bobèche ne continuât à se manifester en un enthousiasme de fanatique. Le sang qui, parfois, coulait à travers ce regard et ce sourire, lui donnait je ne sais quelle expression poignante de sacrifice mystique, ou plutôt lui faisait l’aspect sacré d’une créature supersensible que la palme des martyrs vient de blesser pour acheter de quelques gouttes de sang, une grâce inconnue à l’effort onctueux des autres hommes.

Bobèche (avoir ce nom ridicule, ce nom d’histrion, Bobèche, et donner une telle impression troublante d’anagogie, d’initiation aux mystères qui ne nous sont pas dévoilés encore !) Bobèche demeurait ensuite, pendant quelque temps, absolument abasourdi ; son esprit paraissait avoir dépensé une force anormale et demeurer épuisé dans son crâne en fièvre.

Je finissais par le décider à reprendre nos promenades. Au contact de la Nature, il s’échappait lentement de son rêve ; ses pensées se remettaient à circuler, lucides, et il avait, enfin, sa première parole :

—  Oh !…

C’était bien rare que le premier jour de son réveil, je pusse obtenir qu’il me dit autre chose que de vagues exclamations.

Le lendemain, c’était lui qui se mettait à me parler, et très vite, et très ardemment, et d’une manière incohérente, comme si son esprit se fût, pendant ces quelques jours de méditation, surchargé de nuances, d’images, de foi, de mystère, et qu’il eût hâte de s’en débarrasser un peu :

—  Il n’y a pas de mots pour dire ce ravissement, mon ami… Non, non, pas de mots… Ça se comprend !… Les mots, c’est de la matière, c’est terrestre, c’est de la vulgarité hideuse… Et ça, voyez-vous !… Oh ! mon ami, mon ami… Le bonheur de voir cette âme se débarrasser de la tunique de cendres qu’est pour elle le pauvre corps humain… Oh !… Quelle ivresse céleste j’éprouve !… Je la vois !… Le corps s’est abattu, et elle en sort… majestueusement… Ainsi qu’une divinité !… Autour d’elle, quelle irradiation !… Chaque astre du ciel est un flambeau qui s’approche pour éclairer sa route… Oh ! mon ami !… Comme elle parait heureuse de s’évader enfin de la douloureuse prison humaine !… Et comme il est doux de la regarder prendre son envol vers le séjour éternel !… Son adieu est une bénédiction ; l’arôme suave qui s’échappe d’elle parfume mon destin et l’enivre durant sa course à travers les poussières de ce monde… Oh ! mon ami… Mes yeux la voient, mon cœur la voit, et ce que les hommes appellent la mort est la fête divine d’une telle délivrance, un tel bond radieux dans l’infini, un tel élan sublime dans le rayon d’une apothéose !… Les fautes corporelles ne la souillent plus ; l’air de la liberté éternelle la purifie, et on voit passer sur elle, plus splendide qu’elle encore, un reflet de la main de Dieu…

Souvent, des gens passaient qui ricanaient :

—  Tiens, le hanneton de Bobèche qui le travaille…

Il ne les entendait pas, il n’entendait pas lorsque je hasardais une objection ; tout le fluide de sa compréhension se concevait en cette vision surnaturelle de l’âme échappée de la pauvre enveloppe humaine.

—  Oh ! mon ami, pleurait-il parfois. Quelle tristesse pour moi que nos organes soient si imparfaits encore !… Croyez-vous que je ne me rende pas compte de l’agitation qui me bouleverse après le choc extatique d’une telle contemplation. La joie divine que j’ai éprouvée à jeter un regard de l’autre côté de la vie m’épuise pendant de longues heures, comme l’est une petite plante frêle que l’on expose à la splendeur d’un soleil trop ardent… Cette splendeur a bu presque toute sa sève. Moi aussi, je sens que cette autre splendeur a bu presque toute ma sève… Mais c’est si beau !… Il est si beau, le départ d’une âme !… Il s’accompagne, il s’auréole, plutôt, de toute la théorie sacrée de nos espoirs dans les mansuétudes, les délices, les béatifications éternelles que l’on goûte après avoir traîné, ici-bas, notre pauvre cendre éphémère…

Quelquefois, il me fixait longuement, et me demandait si, comme tant d’autres, je ne le prenais pas pour un fou.

—  N’avez-vous pas des doutes, mon ami, sur la lucidité de mon aperception du départ adorable de l’âme ?…

—  Que dites-vous !… J’ai une trop grande estime pour votre intelligence, Bobèche… Vous m’avez trop souvent prouvé qu’elle est d’une essence supérieure. Je vous envie infiniment, ce don extra-terrestre qui vous fait assister avec félicité au dernier souffle d’un être… Pour vous, la fin n’existe pas ; vous ne voyez qu’un épanouissement… Ce n’est pas de la mort qui est devant vous ; c’est l’illumination divine d’une âme qui s’échappe de sa chrysalide et s’exile vers de la gloire que nul ne peut plus limiter… Oh ! oui, mon ami, je vous envie, je vous envie de toute mon âme… Pour nous, hélas ! malgré notre foi profonde en la vie éternelle, malgré les contacts que nous avons quelquefois avec la majesté vertigineuse de l’Au-delà, nous ne pouvons pas ne pas considérer la chute brutale de la vie humaine, ce que nous appelons mourir, comme un drame suprême, et nous pleurons, car un mystère angoissant pèse, malgré tout, sur notre cœur déchiré et en fait jaillit des sanglots… Oh ! mon ami, comme je vous envie !…

—  Croyez-vous que je sois seul au monde qui ait ce que vous considérer comme un don et qui n’est, selon moi, qu’une perception très naturelle qui se généralisera dans l’avenir, car l’homme ne pourra se considérer d’une menuité moins méprisable que lorsqu’il y aura une relation très nette entre sa compréhension et toutes les manifestations de la survivance…

—  Non, je ne crois pas que vous soyez seul… Certains fakirs pendant leurs incantations, affirment apercevoir l’âme des vierges qui passent devant eux, à ce moment-là, et qui vont respirer l’arôme suave de l’amour dans la demeure de l’époux… Est-ce que les cabalistes n’affirment pas que l’ange Métraton a dit à Moïse, sur le Sinaï : « Quelques yeux seront ouverts pour la voir (l’âme), mais nous ne les ouvrirons tous que lorsque l’heure sera venue… »

—  J’espère que l’heure viendra bientôt, disait Bobèche. Alors les hommes seront bons, ils se trouveront plus près de Dieu, et ils ne me tiendront plus à l’écart parce que j’ai le bonheur de la vision sublime, et de m’en réjouir…

×××

À un moment, il me parut être devenu normal, son visage, qu’un tel éréthisme ne crispait pas, s’imprégnait d’un grand calme, et nous passions de longs moments à discuter, à l’ombre des chênes, de choses rustiques, simples, d’une fraîcheur délicieuse, comme deux bergers de Théocrite.

C’était pendant le dernier automne. Il ne s’était, depuis plusieurs mois, produit aucune mort dans le pays, et Bobèche n’éprouvait plus cette fièvre qui lui agrandissait les yeux et le brûlaient pendant les cours intervalles de ses aperceptions.

Or, un jour, comme nous suivions un sentier de la vallée, le long d’une jolie haie d’aubépines toute rougie de baies, il s’arrêta brusquement ; sa face rayonnait, il tendait les bras en ce geste hiératique que les peintres religieux donnent aux prophètes bibliques.

—  Qu’y a-t-il ? lui demandai-je.

Il ne me répondit pas.

Il semblait, le front levé vers les cieux, contempler un envol dans l’espace, il entonna son hymne, et murmura ensuite, à part soi, dans un trouble d’extase :

—  Quelle splendeur !… Oh ! mon Dieu !… En voici une nouvelle qui repart vers vous. Toutes les âmes humaines sont vos filles… Accueillez-la dans le séjour céleste, comme vous avez accueilli votre Fils bien-aimé qui a tant souffert pour nous !

Cette fois, j’eus la conviction profonde que son cerveau venait, tout à coup, de se détraquer véritablement, puisqu’il n’y avait aucun mort autour de nous dans la solitude de cette vallée, et qu’il n’avait pu, cette fois, éprouver le ravissement d’assister au départ d’une âme.

Je le regardai avec une profonde pitié.

Il se remit à marcher auprès de moi.

Nous ne reprîmes pas la conversation interrompue.

Je ne sais quel malaise pesait sur mon esprit.

Nous fîmes quelques pas, et soudain je reculai, épouvanté ; à un détour du sentier, derrière la jolie haie que nous longions, et qui finissait là, un homme venait de se trancher la gorge. Son sang coulait encore de l’artère ouverte.