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Robert Barr : L’amende honorable

jeudi 17 mars 2022, par Denis Blaizot

Dimanche illustré le 07 juillet 1929 1929

LES CONTES D’ACTION

L’AMENDE HONORABLE par ROBERT BARR

Le comte de Winneburg devait, selon la loi féodale, faire amende honorable et publique devant Monseigneur l’archevêque de Trêves — qu’il avait gravement offensé. Qui, du bouillant guerrier ou du rusé prélat, devait se tirer le mieux de ce cas épineux ?

Les quinze nobles, qui constituaient le conseil d’État de la vallée de la Moselle, se tenaient réunis, par petits groupes, dans la Rittersaal i du château de Winneburg, situé sur le haut d’une colline de la vallée d’Ender, à environ une lieue des eaux de la Moselle. Tous parlaient entre eux à voix basse, car il y avait là un personnage de beaucoup plus haute importance, leur suzerain à tous, Monseigneur l’archevêque de Trêves, qui, revêtu de ses somptueux ornements d’apparat, faisait gravement les cent pas à travers l’immense salle, en s’arrêtant, de temps à autre, pour jeter un coup d’œil à travers l’es étroites fenêtres donnant sur la vallée.

Les allures de Monseigneur décelaient un peu d’impatience, ce qui n’avait rien d’extraordinaire en somme, puisque tous les membres du conseil se trouvaient réunis, et que, seul, le grand maître était absent, en sorte que les nobles avaient l’air désemparés comme brebis dont le berger manque. Le grand maître n’était autre que le comte de Winneburg en personne, dans le château duquel ils étaient rassemblés, et puisque, en plus de leur chef, il était encore leur amphytrion, son inexactitude équivalait donc à un double manque de courtoisie.

Chacun s’était efforcé, du mieux qu’il avait pu, d’apaiser la mauvaise humeur au prélat, car tout le monde était profondément attaché au comte de Winneburg qui, pour être un géant un peu fruste peut-être, n’en possédait pas moins un cœur généreux toujours prêt a prendre parti en faveur de ses amis, même si ses intérêts personnels n’étaient point en cause.

Lorsque, l’un après l’autre, les nobles s’étaient présentés au château de Winneburg, on les avait avertis que le maître de céans était parti le matin même à la chasse, en promettant qu’il serait de retour pour le repas de midi, mais, depuis lors, on était sans nouvelles de lui, bien que l’on eût envoyé à sa recherche plusieurs messagers montés, et mis en branle la grosse cloche de la tour du sud à l’arrivée de l’archevêque. Sans doute, sa passion effrénée pour la chasse lui avait-elle fait oublier la réunion à laquelle il devait prendre part, car chacun savait’ que les exercices physiques avaient infiniment plus d’attraits pour lui que les affaires d’État, ce qui ne contribuait, d’ailleurs, qu’à le rehausser encore dans l’estime des nobles, qui tous, étaient de même trempe.

À la fin, n’y tenant plus, le prélat s’arrêta et se retourna vers l’assemblée.

— Messeigneurs, dit-il, nous avons patienté déjà au delà de ce que les lois de la courtoisie réclament. L’inexcusable négligence ; du comte de Winneburg montre le peu de cas qu’il tient de nos délibérations. Cela étant, je vais donc prendre sur moi de siéger en son lieu et place, et vous invite à vous asseoir, dès maintenant, à la table du conseil.

Ayant ainsi parlé, l’archevêque se dirigea sans plus tarder vers la place d’honneur vacante, sans s’inquiéter de la mine consternée des nobles qui, eux, se souciaient fort peu de le voir présider une réunion, dont le principal but devait être, au contraire, de modérer l’ambition de l’orgueilleux prélat.

Un an auparavant, lorsqu’il avait été question d’inaugurer ces conseils d’État, l’archevêque de Trêves avait tout d’abord tenté de s’y opposer, puis voyant l’empereur décidé à adhérer au désir exprimé par les nobles, il s’était contenté de revendiquer le droit d’assister à ces réunions, et l’empereur le lui avait accordé. Ce premier point acquis, il avait ensuite émis le vœu que l’on donnât pour siège, aux susdites réunions, son propre château de Cochem qui, ainsi qu’il le faisait adroitement ressortir, possédait l’avantage d’être situé à égale distance de Coblence et de Trêves. Mais les nobles avaient unanimement protesté contre ce projet, car ils connaissaient tous les sombres donjons du château de Cochem, et, étant un peu sceptiques sur les intentions bienveillantes du prélat à leur égard, ne se sentaient nullement enclins à se mettre volontairement dans la gueule du loup.

Néanmoins, comme c’est à l’empereur qu’il appartenait de décider et comme l’empereur ne voyait aucune raison pour qu’il ne fût point donné satisfaction à l’archevêque, les nobles allaient donc se voir contraints de se résigner, quand, à leur vive satisfaction, le vaillant comte de Winneburg se dressa pour défendre leur cause.

— Majesté, dit le comte, mon château n’est qu’à une petite lieue de Cochem, et renferme une Rittersaal aussi vaste que celle qui se trouve dans le palais de Monseigneur de Trêves. Il possède les conditions requises pour satisfaire tout le monde ; mes caves sont remplies d’excellents vins ; mon office regorge de bonne chère ; et chacun est assuré de rencontrer chez moi le meilleur accueil. En un mot, il n’est aucun des arguments invoqués en faveur de Cochem qui ne puisse l’être, à aussi juste titre, en faveur du Schloss de Winneburg. Si donc les membres du conseil veulent bien accepter mon hospitalité, je la leur offre de grand cœur.

— Oui, oui, s’écrièrent d’un commun accord les nobles, Winneburg est bien préférable.

L’empereur ne put s’empêcher de sourire, car Monseigneur de Trêves avait la réputation de traiter assez chichement ceux qu’il conviait à sa table, préférant leur verser n’importe quelle piquette innommable plutôt que d’entamer le tonneau contenant le meilleur cru. Et l’empereur souriait parce qu’il s’imaginait que les nobles se préoccupaient surtout de leur estomac, alors, qu’en réalité, c’était leur vie qu’ils voulaient sauvegarder ; mais, les voyant tous si bien d’accord sur ce point, il décréta que la réunion aurait lieu à Winneburg, et l’archevêque dut s’incliner.

Ce ne fut donc pas sans appréhension que les membres du conseil virent Monseigneur de Trêves prendre la place de leur suzerain, car ils redoutaient toujours de nouveaux empiétements de son autorité.

Voyant que personne ne bougeait, le prélat fronça le sourcil et dévisagea les assistants d’un œil courroucé.

— Messeigneurs, asseyez-vous. Le conseil est rappelé à l’ordre.

Après avoir hésité un instant, le baron Beilstein répondit d’une voix mal assurée, mais qui décelait cependant de l’obstination :

— Ne voulez-vous point, Monseigneur, attendre encore un peu le comte de Winneburg. Sans doute se sera-t-il laissé entraîner plus avant qu’il n’en avait l’intention Je sais, par expérience, ce que c’est que la passion de la chasse, et combien elle a tôt fait d’abolir dans l’esprit les choses de moindre importance.

— Vous appelez ce conseil une chose de moindre importance, baron, riposta l’archevêque. Non pas, je ne veux plus attendre. Voici déjà mie heure que nous sommes là ; c’est plus qu’assez.

— En ce cas, Monseigneur, j’en ai grand regret pour vous, car je ne voudrais pas être à la place de celui que Winneburg surprendra dans son fauteuil à son retour.

— C’est une menace, baron ? demanda l’archevêque, très rouge.

— Non, Monseigneur, mais un avertissement. Le comte est mon voisin, et je connais son caractère. Quelles que soient ses vertus, le calme et la patience ne sont certes pas du nombre. Si vous trouvez le temps long, croyez-moi, Monseigneur, revenez plutôt sur le refus que vous avez fait tout à l’heure aux valets qui s’offraient à nous servir du vin. Je suis persuadé que le comte sera moins irrité s’il nous surprend à boire en l’attendant, que s’il trouve l’un de nous dans son fauteuil.

— Nous ne sommes pas ici pour nous livrer à des orgies, mais pour tenir un conseil d’État, baron, répondit sévèrement le prélat ; d’ailleurs, je n’ai pas pour habitude de prendre du vin quand l’hôte du logis n’est point là pour m’en verser.

— Ma foi, Monseigneur, répartit Beilstein en haussant les épaules, lorsque l’on a bien soif, on ne s’embarrasse guère de telles considérations, et…

Ce que l’archevêque aurait répliqué à cela, nul ne le saura jamais, car, au même moment, la porte s’ouvrit brusquement, et le comte parut.

Il était si haut de taille qu’il dominait de la tête et des épaules tous ceux qui étaient en face de lui.

— Messeigneurs, messeigneurs ! s’écria-t-il de sa voix de stentor. Comment excuserez-vous jamais pareil manque d’hospitalité de ma part ? Eh quoi ? Pas le poindre pichet de vin, céans ? En vérité, c’est inconcevable ! Beilstein, je vous tenais pour un loyal ami et un vieux camarade ; comment avez-vous laissé faire cela ? Pardonnez-moi, messeigneurs, mais, lorsqu’à tinté la cloche du château, j’avais complètement oublié que c’était le jour de notre réunion, et, malgré que j’ai fait diligence, je me trouvais trop loin pour ne point être en retard.

Surpris de voir que nul ne lui répondait, et ayant vaguement conscience que quelque chose d’anormal se passait, il se prit à scruter l’un après l’autre tous les visages, et son regard finit par rencontrer l’archevêque, assis au haut bout de la table, dans son propre fauteuil. Le comte tressaillit et se mordit la lèvre. Puis, sans prononcer un seul mot, et sans laisser à quiconque le temps de s’interposer, il s’avança droit jusqu’à l’usurpateur, l’empoigna par les épaules, et, le renversant la tête en bas entre ses bras vigoureux, le précipita à terre comme il eût fait d’un vulgaire sac de blé.

Et comme les quinze nobles, atterrés par l’outrage, demeuraient figés à leur place, Winneburg, sans même daigner regarder le prélat étendu à ses pieds, monta sur l’estrade, se carra dans son fauteuil, et d’une voix formidable, qui fit trembler les poutres du plafond, cria, en abattant son poing sur la grosse table de chêne :

— Avis à ceux qui auraient en tête de me supplanter ! Quand on veut prendre ma place, il faut avoir assez de poids pour pouvoir s’y maintenir.

À peine revenus de leur stupeur, le baron Beilstein et quelques autres se précipitèrent au secours de l’archevêque et l’aidèrent à se relever.

— En vérité, comte, c’est une indignité ! protesta Beilstein, et pas un seul d’entre nous ne saurait approuver ce que vous venez de faire.

— Je n’ai cure de vos approbations, gronda le comte hors de lui. Si vous avez plus d’admiration pour l’archevêque que pour moi, libre à vous de le mettre à la tête de votre conseil ; mais, en ce cas, allez siéger à Cochem. Ici, à Winneburg, le seul maître, c’est moi, et je ne tolérerai pas que personne y vienne me disputer ma place !

Cette riposte fut, maigre tout, plus favorablement accueillie par un certain nombre des nobles, car, dans le fond, ils vivaient dans la crainte perpétuelle de voir, un jour ou l’autre, l’ambitieux prélat prendre le dessus. Quant à Monseigneur de Trêves, il était resté tout blême, et n’arrivait pas à se remettre de son émotion. Néanmoins, il essaya de faire bonne figure encore.

— Winneburg, prononça-t-il d’une voix sourde et tremblante de colère, vous aurez à me répondre de cette insulte, et j’exige que vous fassiez amende honorable en présence de tous les nobles de l’empire ; sinon, je jure que pas une pierre de ce château ne restera debout !

— J’accepte et le ferai de grand cœur. Monseigneur, répliqua le comte ; mais après que vous vous serez vous-même publiquement excusé d’avoir osé prendre ma place. Quant à mon château, comme à en croire la légende, il a déjà été construit avec l’aide du diable, nul doute que le Malin, par amitié pour vous, ne vous prête la main plus tard pour le détruire.

Mais l’archevêque ne daigna pas lui répondre et sortit aussitôt de la Rittersaal, après avoir salué d’un air hautain les autres nobles rendus tout songeurs par l’altercation dont ils venaient d’être témoins, et qui allait très probablement déchaîner la guerre dans la riante vallée de la Moselle.

— Puisque le conseil se trouve maintenant réuni dans l’ordre qui lui convient, dit le comte de Winneburg, lorsque tous les nobles furent rangés autour de sa table, examinons un peu quelles sont les questions d’État qui demandent à être discutées.

Pendant un long moment, tout le monde se regarda d’un air embarrassé sans oser rien dire ; puis le baron Beilstein se décida à prendre la parole :

— En vérité, messire comte, dit-il d’un ton sec, l’heure n’est plus aux discussions, et, si vous voulez mon opinion, j’estime qu’il importe surtout maintenant de consolider nos murailles, car il y a tout lieu de penser qu’elles auront, avant peu, à soutenir les assauts du Lion de Trêves. Vous savez sans doute manqué de sagesse, Winneburg, en traitant avec tant de rudesse l’archevêque, qui est, en somme, assez mal accoutumé aux joutes de ce genre ; mais, quoi qu’il arrive, comptez sur moi ; vous aurez mon appui.

— Et le nôtre aussi, s’exclamèrent en chœur les autres, à l’exception du chevalier d’Ehrenburg qui, vivant près de la ville de Coblence, avait une connaissance plus approfondie des lois, et se montrait, pour cette raison, moins pressé que ses camarades de parler à tort et à travers sans réfléchir.

— Mes amis, reprit Winneburg, visiblement touché des marques de sympathie qui lui étaient offertes, que j’aie agi sagement ou non, ce qui est fait est fait. Tous les mots que je pourrai dire n’enlèveront pas la poussière que l’archevêque a récoltée sur sa robe en tombant. Donc, s’il veut s’attaquer à moi, qu’il vienne ; je suis prêt à le recevoir. Je né demande qu’une chose, c’est que la lutte soit engagée loyalement entre nous deux. S’il en est ainsi, ceux qui en seront témoins assisteront à un beau combat. En tout cas, il est inadmissible que vous supportiez les conséquences d’une querelle dont je suis seul responsable, et je n’admettrai pas que d’autres que Trêves et moi y soient mêlés. Néanmoins, je vous sais gré de l’empressement que vous avez apporté à m’offrir votre concours, et je vous en remercie tous... tous, hormis cependant le chevalier d’Ehrenburg qui, lui, je l’ai remarqué, s’est tenu prudemment à l’écart.

En entendant ces mots, le chevalier qui, jusqu’à ce moment, avait tenu les yeux obstinément fixés sur la table de chêne, redressa la tête.

— Si je ne vous ai pas proposé mon appui, messire comte, prononça-t-il d’une voix grave, c’est parce que, selon moi, vous n’aurez que faire ni du mien ni de celui de personne, en ce qui concerne votre démêlé avec l’archevêque. Ne vous attendez point à un combat loyal comme celui que vous souhaitiez tout à l’heure. Vous avez affaire à un adversaire trop subtil peur s’attaquer lui-même à votre château. Soyez persuadé que Monseigneur de Trêves en référera à l’empereur, et c’est à un assaut des troupes impériales qu’il faut nous attendre. Or, que pouvons-nous contre elles, unis ou divisés ? Qui sait même si l’empereur n’exigera pas de nous que nous investissions Winneburg ? Et, si nous lui opposons un refus, nous serons considérés comme traîtres et félon.

— Alors, quel est, selon vous, le moyen de sortir de là, chevalier ? interrogea le comte qui semblait commencer à comprendre, pour la première fois, dans quelle fâcheuse situation il s’était placé.

— Je n’en vois qu’un, répartit le chevalier.. C’est que vous vous résigniez à faire amende honorable à l’archevêque, et cela au plus tôt, car, autrement, il pourrait ne plus accepter. Mais, puisqu’il vous l’a demandé devant nous tous, je m’empresserais de lui donner satisfaction, me tenant même pour content de m’en être tiré à si bon compte.

— Quant à cela, jamais ! proféra le comte en serrant les poings et en se dressant d’un bond. Plutôt mourir !... Tant que Winneburg sera debout, jamais pareille souillure n’entachera mon blason !

À l’exception du chevalier, tous les assistants s’étalent levés en même temps que lui, et tirant leurs épées du fourreau, ils proclamèrent à nouveau leur ferme résolution de rester fidèles au comte jusqu’au bout, et de lui prêter main-forte, fût-ce même contre les armées de l’empereur.

Très calme, le chevalier d’Ehrenburg attendit que le silence se fût rétabli, puis reprit posément :

— Mon château est le plus proche de la capitale. Il sera donc le premier à tomber. Mais, n’importe. Considérez, dès maintenant, Winneburg, que mes forces vous sont acquises, et l’avenir vous prouvera que je n’aurai pas été le moins vaillant.

Cette généreuse réponse eut pour effet de redoubler l’enthousiasme des assistants, et, après avoir vidé maints gobelets à la fortune de leurs armes, les quinze nobles, proférant de belliqueuses clameurs, se séparèrent, accompagné chacun de son escorte, pour rentre ! dans leurs terres.

O O O

Le temps passa sans que Trêves donnât aucun signe de vie, et Winneburg, qui avait employé les longues journées d’attente à se préparer pour la lutte éventuelle, commençait déjà à se réjouir à la pensée que son affront allait tomber dans l’oubli sans avoir entraîné les graves conséquences qu’il prévoyait, lorsqu’il vit, un matin, se présenter, à la porte _ de son château, un héraut portant les armoiries de l’empereur et escorté de deux gens d’armes. En réponse aux appels de sa trompe, le pont-levis s’abattit immédiatem en t pour lui livrer passage, et étant entré, l’émissaire impérial annonça qu’il désirait parler sur l’heure au comte.

— Messire de Winneburg, dit-il au géant dès qu’il se présenta. Sa Majesté l’empereur, mon maître, m’a chargé de vous intimer l’ordre de vous rendre auprès de sa cour, à Francfort.

— Vous venez me faire prisonnier, alors ? demanda le comte.

— Il n’en a point été question, messire ; j’ai simplement reçu mission de vous transmettre ce message.

— Et si je refuse ?

Cent hommes d’armes se tenaient pressés autour du comte ; mille autres étaient prêts à répondre à son appel dès que le tocsin sonnerait à la tour du château. Le messager, lui, n’avait que deux lances à son service, mais toute la force de l’empire était symbolisée par les armoiries brodées sur sa poitrine.

— Je dois rapporter votre réponse à Sa Majesté, répondit le héraut impassible.

Le comte avait la tête chaude, mais il n’était point sot. Aussi, avant de répondre, eut-il la sagesse de méditer le conseil que lui avait adressé en partant le chevalier d’Ehrenburg : « Méfiez-vous que l’astucieux archevêque ne vous mette en disgrâce avec l’empereur. »

— Si vous voulez accepter l’hospitalité que vous offre mon humble toit, dit le comte au héraut, je me tiendrai pour honoré de me rendre ensuite à Francfort en votre compagnie pour me conformer à l’ordre de Sa Majesté.

Le messager s’inclina très bas et se déclara prêt à accepter l’hospitalité qui lui était offerte. Peu de temps après, le comte et les trois cavaliers franchissaient la Moselle et se mettaient en route le long de la voie romaine qui conduisait à la capitale.

À son arrivée à Francfort, le comte fut conduit dans une maison voisine du palais impérial, et bien que l’on continuât de lui assurer qu’il n’était pas prisonnier, un homme d’armes ne cessa de faire les cent pas toute la nuit devant sa porte. Le lendemain, on le manda à la cour, et il fut introduit dans une Vaste antichambre remplie de monde ou il attira aussitôt tous les regards en raison de sa 6tature gigantesque.

Au fond de cette grande antichambre, aux murs ornés de riches tapisseries, s’étendaient de lourdes draperies devant lesquelles stationnaient des chevaliers revêtus de surtouts de couleurs éclatantes, et, de temps à autre, ces draperies s’écartaient pour livrer passage aux hauts personnages auxquels l’empereur donnait audience. Sur les bas côtés étaient massés une masse de gens qui regardaient les allées et venues en échangeant des réflexions à voix basse.

Inaccoutumé à se voir en pareil milieu, et gêné de sentir les yeux de toute cette multitude fixés sur lui, le comte se dandinait gauchement d’un pied sur l’autre en pestant contre son manque de grâce et contre la rougeur qu’une insurmontable timidité lui mettait au front. Persuadé que tous ces gens faisaient des gorges chaudes sur son compte, il se tenait à quatre pour ne pas sortir sa longue épée et tomber au milieu d’eux, afin de leur montrer qu’il savait se faire respecter. En réalité, c’est un murmure d’admiration qu’avaient soulevé sur son passage ses proportions magnifiques, mais le comte était si peu fat que pas un seul instant l’idée ne lui en serait venue.

Par bonheur, un officier vint mettre fin à son supplice en lui touchant le bras et en lui disant :

— Comte de Winneburg, suivez-moi.

Et, l’attirant en deçà de la tapisserie qui se trouvait derrière lui, il lui fit parcourir un long Corridor étroit, au bout duquel il y avait une porte close gardée par deux piquiers bardés de brillantes armures. Après avoir frappé à cette porte, l’officier l’ouvrit et s’effaça pour laisser passer le comte.

À sa vive stupeur, Winneburg vit alors devant lui, au fond de la petite pièce où il venait d’entrer, l’empereur Rodolphe debout et complètement seul. Maladroitement, le comte s’apprêtait déjà à mettre un genou en terre pour se prosterner devant son souverain, lorsque ce dernier fit un pas vers lui et l’arrêta d’un geste.

— Messire comte, lui dit l’empereur, d’après ce qui m’a été rapporté sur vous, j’ai cru comprendre que vous aviez les jointures du genou moins souples que Celles du coude. Remercions donc le ciel qu’en cette occurrence Il ne vous soit besoin de vous servir ni des unes ni des autres. Je m’aperçois que vous vous figurez à tort être en présence de l’empereur. Bannissez, je vous prie, cette erreur de votre esprit, et considérez-moi plutôt comme le Seigneur Rodolphe, qui désire avoir avec un autre seigneur un entretien particulier.

— Majesté... balbutia le comte.

— Encore, messire ?... N’avez-vous donc point entendu ce que je viens de vous dire ?... Mais laissons, je vous prie, ces vaines considérations, et abordons tout de suite, si vous le voulez bien, la question qui nous occupe. Vous ne ferez que vous en louer, je gage, car je vois à votre mine que vous devez, comme moi, aimer à aller droit au but. Vous êtes convoqué à Francfort parce que le très haut et très puissant prince de l’Église, Monseigneur l’archevêque de Trèves, s’est plaint de vous à l’empereur, en alléguant que vous lui aviez fait subir un impardonnable outrage.

— Majesté... messire, veux-je dire, bredouilla le comte. Cet outrage, c’est lui-même qui l’a provoqué ; il avait pris ma place qu’il n’avait nullement le droit d’occuper, et je... je... lui ai fait comprendre qu’il devait me la laisser.

— C’est ce que l’on m’a dit... ou plutôt c’est ce que l’on a dit à Sa Majesté répondit Rodolphe, dont la bouche impeccablement modelée souriait un peu. Mais il’ n’en reste pas moins qu’il était sous votre toit, et, franchement, il me semble que vous auriez pu vous dispenser de lui faire toucher ledit toit avec ses talons.

— Mon Dieu, Majesté... Oh ! pardon encore, Majesté, je…

— Laissons cela, messire ; appelez-moi comme il vous plaira ; après tout, les titres importent peu.

— Donc, poursuivit le comte, si, d’aventure, un jour, l’empereur trouvait quelqu’un assis sur son trône, en serait-il satisfait ?

— Mon cher comte, il serait surpris sans doute ; mais, parlant au nom de l’empereur, je puis vous certifier qu’en tout cas, il ne porterait pas la main sur l’intrus, et surtout ne le jetterait pas à terre comme l’on jette un sac de grain dans une grange.

Le comte ne put s’empêcher de rire, et cela le mit un peu plus à son aise avec le grand personnage en face de qui il se trouvait :

— Pour dire la vérité, Majesté, je reconnais que j’eus tort de me laisser aller à un tel débordement, mais, de tout temps, mon bras fut plus leste que ma langue, ainsi que j’en viens de donner encore la preuve, je crois, depuis mon entrée ici.

— Je trouve, au contraire, messire, que vous n’avez pas à vous plaindre de votre langue, répondit l’empereur, et je constate avec plaisir que vous exprimez des regrets pour ce que vous avez fait. Dans ces conditions, j’aime à croire que vous consentirez volontiers à les manifester de nouveau en présence de Monseigneur, lorsque le moment en sera venu.

— Votre Majesté entend-elle par là que je dois faire amende honorable ?

— Parfaitement, messire.

Il y eut une pause, puis le comte reprit, en scandant ses mots :

— Je suis prêt à livrer à Votre Majesté ma personne, mon épée, mon château et mes terres. Je suis prêt, sire, à me prosterner à vos pieds pour vous demander humblement pardon de toute offense que j’ai pu commettre envers vous, mais dire à l’archevêque que je regrette un acte que je ne regrette point, me tramer à ses pieds pour implorer sa grâce, eh bien !franchement, sire, permettez-moi de vous dire que j’aimerais mieux mourir sur l’heure.

L’empereur, on le voyait, avait bien du mal à garder son sérieux.

— Messire comte, vous êtes très certainement un valeureux guerrier, et je ne doute point que votre force et votre courage ne vous soient de précieux auxiliaires dans les combats ; mais tous les adversaires ne se peuvent combattre avec les mêmes armes. Si vous aviez affaire à un homme de guerre, vous pourriez, à bon droit, régler votre différend à coups d’épée. Mais persuadez-vous bien que la tactique de votre adversaire est toute différente de la vôtre et qu’il joute avec la ruse comme vous joutez avec la lance. L’archevêque vous connaît ; il sait que vous aimeriez mieux mourir, ainsi que vous venez de le déclarer vous-même, que de faire amende honorable. Il sait que vous êtes vaillant, mais têtu, et empereur aurait plus de satisfaction à vous voir combattre a ses côtés que contre lui ; mais la vérité, c’est que de combat, il ne s’en fera point. Vous vous attendiez déjà à voir les troupes impériales investir votre château et à soutenir un siège. Détrompez-vous. En cas de refus de votre part, vous serez fait prisonnier avant d’avoir quitté l’enceinte de ce palais ; puis l’on vous jettera dans un donjon, et l’on séquestrera tout votre fief. Et j’appelle votre attention sur ce fait que vos terres avoisinent celles de Cocliem, qui sont la propriété de l’archevêque. Il y a longtemps déjà qu’il les convoite, et il sera trop heureux de saisir ce prétexte pour se les faire donner à titre de dédommagement. A vous de voir ce que vous choisissez. Préférez-vous me contenter moi ou contenter l’archevêque de Trêves ?

— La question ne se pose même pas, répliqua le comte.

— Alors, promettez-moi de faire amende honorable à l’archevêque ; vous pouvez m’en croire, il en sera beaucoup, moins ravi que vous ne pensez.

— Votre Majesté exigera-t-elle que je le fasse publiquement ?

— Cela s’entend, messire. La loi féodale le veut ainsi.

— Alors, que Votre Majesté commande, et elle sera obéie. Je suis son fidèle vassal, et je me conformerai à ses ordres.

— Fasse le ciel que j’en aie beaucoup comme vous, messire comte ! s’écria l’empereur.

Il tendit sa main à Winneburg et agita une sonnette qui se trouvait sur la table à, côté , de lui. On reconduisit alors le comte dans la grande antichambre où il avait attendu en arrivant, et il s’aperçut que les lourdes draperies étaient maintenant relevées pour laisser voir la somptueuse salle du Trône qui en occupait le fond et au milieu de laquelle étaient réunis tous les hauts dignitaires jde l’empire.

Le trône lui-même était vide, mais sur l’estrade où il était placé se tenaient, d’un côté, les trois archevêques de Trêves, de Cologne et de Mayence, et, de l’autre, le comte palatin du Rhin avec les trois autres électeurs. es nobles du royaume venaient ensuite, chacun à la place que lui conférait son rang.

Lorsque le comte s’avança entre les deux hommes d’armes qui étaient venus au-devant de lui, toute l’assemblée ondula en murmurant, comme font les arbres d’une forêt sous la brise. Une lueur hostile brillait dans les yeux de l’archevêque de Trêves, mais ceux des deux autres prélats n’exprimaient que lq plus parfaite résignation.

Tout à coup, une fanfare de trompettes éclata, et, au milieu du silence le plus profond, l’on vit s’avancer d’abord les officiers de la garde impériale avec leurs armures étincelantes, puis les ministres, les conseillers et, enfin, l’empereur lui-même, couronne en tête,et portant sur ses épaules un grand manteau de velours pourpre qui tramait derrière lui. Il avait le visage sévère et le maintien majestueux d’un vrai monarque. Le comte crut rêver. Etait-il possible que ce fût là le même homme qui, tout à l’heure, s’entretenait si familièrement avec lui ?

L’empereur prit place sur son trône tandis que l’un de ses conseillers lui chuchotait quelques mots à l’oreille, et d’uue voix grave et distincte qui se répercuta jusqu’au fond de la salle, il demanda :

— Le comte de Winneburg est-il ici ?

— Oui, Majesté.

— Qu’il s’avance.

Le comte fit deux grandes enjambées en avant, puis s’arrêta, cramoisi et confus.

— A genoux, donc, à genoux 1 lui souffla l’officier qui était auprès de lui.

Alors le comte plia son grand corps en deux et, disgracieusement, un peu à la manière d’un éléphant qui se prépare à recevoir son fardeau, il s’agenouilla sur les dalles.

— Relevez-vous, lui dit l’empereur, impassible et sévère.

Le comte se releva en poussant un profond soupir de soulagement.

— Comte de Winneburg, reprit alors l’empereur, vous êtes accusé d’avoir, lors de la dernière réunion du conseil d’Etat de la Moselle, et en présence de tous les nobles assemblés, manqué de respect à votre suzerain. Monseigneur l’archevêque de Trêves. Vous reconnaissez le fait ?

Le comte toussa plusieurs fois bruyamment avant de pouvoir parler.

— Si c’est manquer de respect à un archevêque que de le jeter d’un bout à l’autre de la pièce, finit-il par répondre, oui, sire, je le reconnais.

Des rires étouffés se firent entendre un peu partout dans la salle, mais le coup d’œil dominateur que le souverain jeta sur l’assemblée les fit taire aussitôt.

— Comte de Winneburg, poursuivit durement l’empereur, nous ne vous demandons pas ! de fournir des détails sur l’outrage que vous avez commis ; nous vous demandons de l’admettre. Voici maintenant nos ordres. Vous allez rentrer sur l’heure dans votre château de Winneburg et vous vous y tiendrez prêt à vous rendre à Trêves le jour qui vous sera ultérieurement fixé par Monseigneur l’archevêque, électeur de l’Empire, afin de vous humilier devant lui et de lui demander pardon de la faute dont vous vous êtes rendu coupable. Si vous ne vous conformez pas ponctuellement à notre volonté, vous serez puai comme il sied.

— Majesté, articula le comte après plusieurs efforts infructueux, quels que soient les ordres qu’il vous plaise de me donner, ils seront dûment obéis.

— En ce cas, reprit l’empereur, d’un ton manifestement radouci, je me porte garant que, votre suzerain ne vous tiendra pas rigueur de çet incident à l’avenir. C’est bien entendu ainsi, n’est-ce pas. Monseigneur l’archevêque ? ajouta l’empereur en se retournant vers le prélat.

L’archevêque s’inclina, ce qui eut pour lui l’avantage de dissimuler plus facilement les éclairs de haine qui brillaient au fond de ses yeux.

— Parfaitement, sire, répondit-il, mais à la condition que l’amende honorable sera publique comme le fut l’offense, et aura lieu en présence de ceux-là mêmes qui furent témoins de l’insigne outrage du comte.

— C’est très juste, déclara l’empereur ; donc nous voulons et nous plaît que le conseil se réunisse de nouveau en la ville de Trêves afin d’assister à l’amende honorable du comte de Winneburg. Comte, vous pouvez vous retirer.

Le comte, passa sa large main sur son front pour essuyer la sueur qui en avait jailli et, à une ou deux reprises, ouvrit la bouche pour parler ; puis, se rendant compte qu’il n’y parviendrait point, il tourna les talons, et, d’un pas ferme, se dirigea vers la porte. Ce fut un beau scandale ; ce butor de comte ne poussait-il pas maintenant l’audace jusqu’à oser tourner le dos à l’empereur ? Indigné, le grand chambellan allait s’élancer pour molester l’insolent, mais l’empereur se contenta de sourire et l’arrêta d’un geste.

— Laissez-le, dit-il. Il n’est point accoutumé à l’étiquette de la cour. En vérité, je veux plutôt considérer cela comme une marque de loyauté de sa part, car je suis persuade que jamais le vaillant comte n’a tourné le dos à un ennemi.

O O O

Le comte, durant le long trajet qu’il lui fallait parcourir pour regagner son fief, passa la moitié de.son temps à maudire l’archevêque et l’autre moitié à réfléchir. Lorsqu’il parvint à son : château, il avait conçu un desàin qu’il mit aussitôt à exécution lorsqu’il reçut la convocation de l’archevêque, fixant la date de l’amende honorable au pre* mier du mois suivant. Avec çet, esprit de : lésine que tout le monde lui reprochait, le prélat laissait à Winneburg le soin d’inviter lui-même les quinze nobles afin jde s’épargner les frais qui lui seraient incombés s’il avait pris’ à sa charge d’envoyer un messager spécial à chacun ; mais, pour être bien sûr que le comte se conformerait strictement à ses instructions, il stipulait qu’il n’accepterait l’amende honorable du comte qu’à la condition que tous les membres du conseil sans exception seraient présents.

Winneburg fit mander à Beilstein de se rendre à Trêves pour le deuxième jour du mois et d’amener avec lui une escorte d’au moins mille hommes ; il convoqua un autre des nobles pour le troisième jour ; un autre, pour le quatrième ; un autre, pour le cinquième et ainsi de suite. A tous, également, il recommandait d’amener une escorte égale en nombre à celle de Beilstein, comptant bien que, de cette façon, le jour où le quorum serait atteint, la moitié du mois se trouverait écoulée et la provende du prélat presque entièrement épuisée, puisque, de par les lois de l’hospitalité, l’archevêque était dans l’obligation d’entretenir à ses frais les divers nobles et tous leurs gens.

Le premier du mois, Winneburg entrait dans la ville de Trêves par la porte du nord, à la tête de deux cents cavaliers et de huit cents piétons. Les officiers de l’archevêque crurent tout d’abord à une invasion ; mais, le plus courtoisement du monde, Winneburg expliqua que tout ce qui méritait d’être fait, méritait d’être bien fait, et qu’il n’entendait point que son amende honorable eût lieu sous le boisseau. Le lendemain, Beilstein se présenta à son tour avec une cavalerie de cinq cents chevaux et autant d’hommes de pied.

Le chambellan de l’archevêque s’affolait, désespérant de pouvoir jamais loger tant de monde ; néanmoins, il mit tout en œuvre pour y parvenir. Quant à Monseigneur de Trêves, il était furieux que les nobles missent aussi peu de hâte à s’assembler. Mais que faire à cela ? Chacun avait une excuse plausible pour justifier soii retard : celui-ci avait dû construire des ponts pour passer les rivières ; celui-là s’était égaré en traversant une forêt ; un autre invoquait une épidémie qui avait subitement éclate dans son camp...

Chaque nuit, ce n’étaient, de par la ville de Trêves, que scènes de désordre et ribauderies tumultueuses ; des rixes éclataient à tout propos aux carrefours entre les nouveaux arrivants et les soldats du guet ; aussi les officiers avaient-ils fort à faire de part et d’autre pour maintenir l’ordre. Les caves de l’archevêque se vidaient comme par enchantement, et toutes les campagnes d’alentour, étant mises à contribution pour le ravitaillement des troupes, la prix des victuailles atteignait des prix da amine. Au bout d’une semaine, la vanité de l’archevêque fléchit, et il envoya quérir le comte.

— Nous n’attendrons point les autres, lui dit-il, je n’entends pas vous humilier plus que de raison. Tant pis pour les traînards ; les premiers arrivés se porteront garants que vous avez fait amende honorable, et c’est dès demain, à midi, qu’elle aura lieu dans la chambre du grand conseil.

— Je reconnais bien là votre noblesse de cœur, Monseigneur, répondit Winneburg. Vous vous montrez toujours aussi généreux envers ceux qui vous ont offensé. Mais à Dieu ne plaise que j’accepte un tel sacrifice. L’empereur m’a clairement démontré toute l’étendue de ma faute. Misérable que je suis, c’est en présence de tous que je vous ai outragé ; c’est donc en présence de tous également qu’il convient que je m’humilie.

— Mais je ne demande pas que vous vous humiliez à ce point, protesta l’archevêque en fronçant le sourcil.

— Ce n’en est que plus généreux de votre part, répondit le comte, et il ne serait que plus honteux pour moi d’en abuser. Il y a quelque instant, me promenant sur les remparts, j’ai aperçu les bannières du chevalier d’Ehrenburg qui remontaient le fleuve. Comme c’est lui qui a la plus longue route à parcourir pour venir à Trêves, les autres ne sauraient beaucoup tarder désormais. Donc, Monseigneur, patientons jusqu’à ce qu’ils soient tous ici. Mais soyez persuadé que je ne vous garderai pas moins de reconnaissance pour cela dans mon cœur.

Le chevalier d’Ehrenburg arriva à son heure avec, lui aussi, un millier d’hommes d’escorte qu’il fallut loger dans les édifices publics, faute de place chez l’habitant. Le lendemain, l’archevêque convoquait les nobles assemblés et manifestait à nouveau le désir que l’amende honorable eut lieu sans plus attendre.

— Je ne puis faire cela tant que le conseil ne sera pas au grand complet, déclara le comte. Tel est le bon plaisir de l’empereur, et je suis un trop humble vassal pour lui désobéir. Prenons patience. Monseigneur, prenons patience. D’ailleurs, Trêves est une bonne ville, et nous nous y plaisons fort.

— Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, je vous donne à tous ma bénédiction, répondit le prélat avec une aigreur qui s’accordait mal avec ses paroles. Retournez tous dans vos terres sur l’heure, je vous prie. Je renonce à l’amende honorable.

— Pardon, il faut absolument que je subisse l’humiliation qui m’a été imposée, protesta le comte. C’est non seulement une obligation que j’ai contractée envers vous. Monseigneur, mais encore un devoir qu’il me faut remplir envers l’empereur.

— Alors, pour Dieu, finissons-en tout de suite, et partez. Je vous répète que j’accepte les conditions que vous stipulerez vous-même.

— Nenni, Monseigneur, pourquoi ne s’en point tenir aux vôtres ? La saison de là chasse ne commence que dans quinze jours, et nous sommes aussi bien ici que chez nous. D’ailleurs, comment oserais-je jamais recomparaître devant l’empereur après avoir enfreint ses ordres ?

— J’arrangerai tout avec l’empereur, dit l’archevêque.

Le chevalier d’Ehrenburg prit alors la parole à son tour.

— Il est extrêmement délicat de se fier à une promesse dès lors que l’empereur est en cause, déclara-t-il avec son calme habituel. Mais vous ayez des clercs auprès de vous, Monseigneur ; peut-être leur pourriez-vous demander d’établir un document qui serait, par la suite, revêtu de votre sceau et par lequel vous reconnaîtriez tenir quitte à tout jamais mon ami le comte de Winneburg de l’amende honorable que vous lui aviez imposée. De cette façon, il serait à couvert vis-à-vis de l’empereur.

— J’accepte tout, pourvu que vous débarrassiez la place, murmura l’archevêque, plutôt comme s’il se parlait à soi-même que comme s’il s’adressait aux autres.

Le document fut donc rédigé en bonne et due forme, et le sceau archiépiscopal apposé sur le parchemin, moyennant quoi le comte et ses camarades quittèrent la ville après avoir porté des demi-rasades à la santé de Monseigneur, parce qu’il ne restait plus assez de vin ni de bière dans Trêves pour remplir les coupes jusqu’aux bords.

Robert Barr.

Traduit de l’anglais par René Lêcuyer.