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Jean Rameau : Le guide blanc

mercredi 5 mai 2021, par Denis Blaizot

Ce conte fantastique a été publié dans le numéro 45 (10 novembre 1910 1910 ) de la revue La vie mystérieuse.

L’auteur aurait sans doute pu se passer de l’épilogue qui, même s’il conclut intelligemment le conte, en gâche l’effet. Il mérite toutefois une seconde vie.


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— Henriot !

— Parrain !

— Enlève ta culotte et va t’asseoir sur le bout du champ.

Une minute après, la voix lointaine de l’enfant répondit :

— Je suis assis, parrain !

— Eh bien ! as-tu froid ? cria péniblement l’aïeul par la fenêtre ouverte.

— Ou ça ?

— Là où tu n’as plus de culotte !

— Oh ! non, parrain.

— Bon. Tu peux te rhabiller.

L’aïeul se retourna dans son lit et lança un sonore juron de Gascogne.

— Il va falloir faire le maïs, gémit-il. Et qui le fera puisque je suis malade ?

C’est une croyance des anciens que le maïs doit être ensemencé aussitôt que la terre labourée et hersée est chaude ; et pour savoir si elle est chaude, il n’est rien de tel évidemment comme de s’asseoir dessus sans étoffe intermédiaire.

Puisque l’Henriot n’avait pas eu froid, il fallait se hâter.

Mais cette fièvre qui tenait le vieux métayer au lit depuis une quinzaine de jours ?…

Il faut du monde pour procéder aux semailles de maïs ; il faut quatre personnes au moins ; une pour marquer, une pour semer le maïs, et une encore pour semer les fèves. Or, à la métairie de Sahucan, il n’y avait que quatre personnes, l’aïeul compris. Et lui, le vieux Pierre, il était incapable, présentement, de faire cinquante pas sans tomber. Comment donc faire le maïs ? Il y avait bien les voisins ; et, à la campagne, surtout en Gascogne, on s’entraide entre voisins… Mais tous les métayers d’alentour faisaient leur maïs eux-mêmes, depuis vingt-quatre heures. Et aucun n’avait d’ouvrier à prêter. Si une grosse pluie survenait — et les rainettes chantaient ferme ! — les semailles pouvaient devenir impossibles jusqu’à la fin du mois ; or il était déjà bien tard. Le maïs tardif n’a pas le temps de mûrir son épi. Il ne vaut jamais grand’chose… Et voilà pourquoi le vieux Pierre de Sahucan se lamentait. Ah ! grand Dieu du ciel ! pourquoi lui avez-vous envoyé cette maladie ? Voulez-vous donc qu’on meure de faim à Sahucan ? Vous savez bien que le maïs est encore la nourriture du paysan de Gascogne, qu’il fait vivre les gens et les bêtes, que là où il manque, tout manque…

— Dieu vivant ! au risque de tomber mort, je vais travailler ! se dit Pierre en sortant péniblement du lit ses jambes ratatinées d’aïeul.

Et il appela les siens :

— Pauline ! Albert ! Vous pouvez joindre les bœufs. Nous allons faire le maïs.

Pauline, sa fille, Albert, son gendre, accoururent à ces paroles.

— Mais, homme de Dieu, comment voulez-vous que nous fassions le maïs ? Il nous manque un ouvrier.

— Je suis là.

— Vous ne pouvez pas nous suivre aux champs.

— Si, je vous suivrai.

— Mais le médecin nous a défendu de vous laisser sortir.

— Ça m’est égal. Préparez-vous vite. Toi, Albert, tu marqueras ; toi, Pauline, tu sèmeras le maïs ; Henriot pourra semer les fèves ; et moi je guiderai les bœufs… Allons, il le faut ! Demain, il sera trop tard. Courage, enfants ! J’aurai la force !

×××

Un moment après, ils partirent, tous les quatre, avec les bœufs. Le vieux Pierre faisait peur à voir, tellement il était maigre, courbé, haletant. Il grelottait malgré le soleil torride ; et à chaque pas, il semblait devoir s’écrouler dans les sillons.

— Papa — dit Pauline — vous feriez mieux de rentrer, je vous assure.

— Non, non ! j’aurai la force ! répéta Pierre en se mettant à la tête des bœufs.

El il alla.

Pendant de longues heures, jusqu’au soir, il alla, les dents claquantes, les yeux brasillant de fièvre. Il n’avait plus l’air d’un homme ; c’était un fantôme, un automate lugubre, de plus en plus courbé sur la terre, comme s’il cherchait, à chaque pas, une fosse où disparaître.

— Papa, vous feriez peut-être bien…

— Non ! non ! disait-il encore, intraitable.

Et, de sa voix exténuée, il appelait ses bœufs, pour qu’ils marchassent droit, que les sillons fussent corrects, qu’on dit dans le voisinage : « Ce Pierre de Sahucan, comme il sut bien guider, bien travailler jusqu’à sa mort ! »

Et de même qu’autrefois au temps de sa jeunesse, il parlait aux bœufs, d’une voix amie : « Ici, Martin… Plus vite, Jean !… Tu sais bien qu’il faut finir avant la nuit ?… Nous finirons, va ! Courage ! Vous en mangerez de ce bon maïs ! Vous aurez les feuilles d’abord, puis les dépouilles, en automne. puis un peu de grain, si on est content de vous. Et la famille aussi pourra vivre !… Moi… »

Il s’écroula brusquement au bout d’un sillon. Ses jambes ne pouvaient plus le porter. Il avait le vertige.

Sa fille poussa un cri. Son gendre et son filleul accoururent. On voulut le rapporter à la maison. Mais lui les repoussa d’un geste… Et il souffla :

— Non, non ! il faut finir !… Il y aura clair de lune ce soir… finir ! Laissez-moi ici, sur les fougères du talus, et continuez, vous autres !

— Mais les bœufs ? qui va les guider ?

Pierre de Sahucan ne pat pas répondre d’abord. Il croyait sentir des mains noires le prendre à la gorge.

— Les bœufs ? — dit-il enfin ? Ils iront tout seuls. Vous allez voir… de quelle voix, l’aïeul prononça ses dernières paroles.

Ce n’était plus sa voix, semblait-il, mais celle d’un inconnu, qui parlait de loin, de haut… docilement, Albert, sa femme et son fils continuèrent. Ils entamèrent un nouveau sillon, Et à leur grande surprise, les bœufs, leurs jeunes bœufs qui n’avaient jamais su marcher tout seuls, allèrent, en droite ligne, à pas égaux, comme s’il était encore à leur tête, le vieux guide familier, le brave Pierre de Sahucan.

Le Soleil se coucha, la Lune ronde parut… Les bœufs allaient toujours, correctement, très sages ; et les sillons, derrière eux, semblaient tirés au cordeau. Et même pour se retourner aux deux bouts de la parcelle, ils n’avaient besoin de personne. Et leurs maîtres étaient dans l’admiration… Oh ! Comment ? Comment cela était-il possible ?…

Tout à coup, l enfant cria :

— Voyez !…

Et ses yeux s’arrondirent, son petit front hâlé pâlit, comme si quelque chose d’extraordinaire lui était apparu.

— Eh bien quoi ? demanda Pauline. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Parrain !… Parrain qui guide encore les bœufs !… Un parrain tout blanc !… Oh ! si blanc !…

En vain, son père et sa mère écarquillaient leurs yeux. Ils ne voyaient rien.

— Quo tu es bête, Henriot ! As-tu la berlue ?

— Non, non ! C’est bien, parrain… Oh ! tenez ! Il s’en va maintenant ! Il fond ! Il se perd…

Et sans savoir pourquoi, l’enfant se mit à genoux. Quelques secondes après, les semailles étant finies, Pau­line voulut rejoindre son père sur les fougères où on l’avait laissé.

Mais elle poussa un cri. Son père ne vivait plus.

* * *

Était-ce bien une hallucination que vos yeux puérils avaient eue, ce soir, petit Henriot ?… Ou bien y a-t-il des choses que les yeux des animaux et des enfants seuls peuvent percevoir parce que la pureté initiale est toute en eux encore ?…

Si Pauline et Albert avaient été des savants, ils n’auraient pas ignoré qu’une école spiritualiste croit à un double de l’homme, à un corps astral, et prétend qu’à certaines heures critiques, ce corps peut être projeté par un effort de volonté intense, en des endroits où la pensée de l’individu se reporte. Et la dernière pensée du vieux paysan n’avait-elle pas été le regret de ne pas pouvoir guider ses bœufs afin que les sillons fussent droits et que les passants pussent dire : « Comme il a bien guidé avant de mourir, ce brave Pierre de Sahucan !… »

Mais ce ne sont pas des savants que Pauline et Albert. Ce ne sont que de pauvres laboureurs, nourris de pain de maïs, et qui vont, indifférents, dans le mystère de toutes choses.

Jean Rameau