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Maurice Level : Le dormeur

mardi 4 mai 2021, par Denis Blaizot

Ce conte policier a été publié dans Le Matin du 10 octobre 1921 1921 .
Est-ce un bon polar ? je ne saurais dire. Quoi qu’il en soit, il est question d’une dénonciation de meurtre, d’un commissaire de police, et d’un cadavre retrouvé. Et franchement… j’aime beaucoup son humour.

Tout en courant à côté du commissaire de police, le petit homme expliquait encore :

— Oui, monsieur, c’est lui, c’est sûrement lui… J’ai l’habitude, après mon déjeuner, de faire la sieste sur la berge… L’endroit n’est pas joli, si on veut, mais personne n’y passe, c’est tranquille, et c’est rare que quelqu’un vous dérange. On est deux, trois, quelquefois quatre — il n’y a pas d’ombre pour plus — et on dort sans, s’occuper du voisin. Seulement, quand on entend un homme raconter tout haut qu’il a tué une femme, qu’il l’a coupée en quatre morceaux et enterrée à Vincennes, on ne peut pas rester là les bras croisés… surtout quand cet homme est un pas grand’chose comme celui dont je vous parle. Peut-être bien aussi qu’il était saoul et qu’il divaguait en rêvant ?… Mais tout de même…

— Son nom ?

— Machelon, je crois ; je ne le connais pas autrement…

On descendit l’escalier de pierre qu’encombraient déjà des curieux. Le ventre dans le sable, Machelon dormait. Entre le col et les cheveux, son cou apparaissait rouge, cuit par le soleil. Le commissaire le secoua :

— Machelon !

Machelon s’ébroua, tourna la tête, ouvrit un œil, regarda la berge inondée de soleil, la Seine qui coulait à ses pieds et ce visage penché sur le sien. Mais ce qui l’étonna surtout, ce fut de voir tant de monde autour de lui, et jusque sur le pont ; tout à l’heure, quand il avait commencé son somme, l’endroit était désert. Il le dit, et s’informa :

— C’est-il qu’il y a eu un accident ?

Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, le commissaire poussa son attaque :

— Où est votre femme ?

La question ne parut pas le déconcerter outre mesure :

— Ma femme ? Ma foi, j’en sais pas plus que vous, mon bon ami.

Assis sur son séant, il époussetait ses genoux d’un geste tranquille.

— Décidément, vous ne savez pas ?

Machelon chercha du tabac dans sa poche.

— Comment voulez-vous ? Elle est libre, je suis libre, on est tous libre… Des fois elle part quatre jours… cinq jours… des fois c’est moi : on n’est pas mariés ensemble, c’est le cas de dire.

— Vous n’êtes pas mariés ?

— Jamais de la vie ! On dit « Madame Machelon »… je laisse dire ; mais pour ce qui est d’être mariés, on n’est pas mariés.

— Mais pour ce qui est d’être un pochard, vous êtes un pochard.

— Qui n’a pas son petit défaut ? répondit-il, jovial.

Il allait commencer un long discours, le commissaire lui coupa la parole :

— Assez plaisanté. Je vais vous dire où elle est, votre femme, ou du moins celle qu’on appelle ainsi ; sous terre, en quatre morceaux, au pied d’un arbre dans le bois de Vincennes.

Du coup, le sourire qui fendait les joues de Machelon s’évanouit, et il bredouilla :

— En voilà une d’histoire ?…

Il était pâle à faire peur et les mots s’étranglaient dans sa gorge.

— Inutile de nier ; on vous a vu.

Il balbutia :

— Qui m’a vu ?… Qui qu’a dit ça ?…

— Moi ! cria le petit homme, le poing tendu.

Machelon le dévisagea, puis les agents, puis le commissaire, puis la foule houleuse, comprit, poussa un « Ha ! » qui lui souleva la poitrine, et se mit sur ses pieds. Deux agents gavaient empoigné par les bras et le poussaient vers l’escalier. Il se laissait faire, abruti de stupeur et de vin.

— Maintenant, tu vas nous conduire !

Après qu’on l’eût fait monter dans un taxi, il indiqua l’allée, le chemin le plus court et s’assoupit. Un cahot plus violent que les autres lui secoua la tête. Il crut que l’interrogatoire reprenait et dit :

— Sous le quatrième arbre en partant du banc qui est dans le deuxième sentier après l’avenue du Polygone.

L’évocation du détail précis le fit réfléchir et il prononça à voix haute :

— À cet endroit-là, à l’heure que ça s’est fait… qui qu’a pu me voir ?… qui ?…

Le front plissé, il méditait profondément. Ce mystère dépassait son entendement, Dans son cerveau brumeux, il n’y avait pas de place pour un autre souci, et, à toutes les questions qu’on lui posait, il répondait par ce seul murmure :

— Qui, bon Dieu de bon Dieu ? Qui ?…

À la fin, comme il avait avoué et qu’on savait ce qu’on voulait savoir, un des agents haussa les épaules :

— On ne t’a pas vu, imbécile ! C’est toi qui t’es vendu tout seul, en parlant pendant que tu dormais !

L’explication l’apaisa :

— Ah ! Je me disais aussi !

Aussitôt un regret lui vint de s’être confessé si vite, et il tenta de revenir sur son aveu : lui un assassin ? Quelle blague ! Un peu ivrogne, un peu batailleur… Soit… mais de là !… On l’avait surpris. il avait répondu n’importe quoi. C’était comme l’endroit : il avait dit celui-là comme il en aurait dit un autre.

On entrait dans le bois ; il sentit le cabriolet tordre son poignet et des doigts pincer ses bras. Alors, par peur du mal, il renonça à cette mauvaise défense. Le taxi s’arrêta. Il descendit bien encadré, fit quelques pas, s’engagea dans la contre-allée,

compta quatre bouleaux et dit dans on souffle : « Là !… »

Malgré les feuilles et les brindilles qui la couvraient, on voyait que la terre avait été remuée depuis peu. Au premier coup de pioche, il leva le coude et se mit à trembler si fort qu’on dut le soutenir ; au seconde, son échine sursauta et il cligna les paupières ; au troisième, il essaya de fermer les yeux, mais une espèce de curiosité l’obligeait à regarder quand même. Maintenant, la couche superficielle défoncée, on travaillait lentement, à la pelle, et la terre meuble s’éparpillait sur un petit remblai. Au bout de quelques minutes, quelqu’un dit :

— Nous y sommes.

Machelon détourna la tête ; la voix annonça :

— Voilà un paquet !

Il se rendit compte que les agents qui le tenaient se penchaient en avant ; presque au même instant le commissaire s’écria :

— Qu’est-ce que ça signifie ?… C’est un chien crevé !

Machelon ouvrit la bouche et écarquilla les yeux : c’était bien un chien, un chien roux aux pattes blanches, enveloppé dans un morceau de grosse toile.

D’abord il le considéra en silence, hébété. Depuis une heure, il avait passé par bien des émotions, celle-ci n’était pas la moins forte, et les idées se brouillaient à ce point dans sa tête qu’il ne parvenait pas à les joindre. Un travail obscur et pénible se fit en lui, on en pouvait lire la trace sur son visage froncé, sur sa mâchoire qui allait et venait de droite à gauche ; on sentait qu’il hissait les pensées une à une du fond de sa mémoire. Peu à peu ses sourcils rapprochés retrouvèrent leur arc normal, sa bouche s’immobilisa, ses traits se détendirent, et avec le sourire d’un homme à la fois stupéfait de sa distraction, et soulagé d’avoir éclairci un mystère, il dit en se frappant le front :

— Sacré bonsoir ! Fallait-il que je soye bu ! J’ai enterré le chien et j’ai flanqué ma femme dans l’eau !…

Maurice Level Maurice Level Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.