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Maurice Level : L’assassin

dimanche 28 mars 2021, par Denis Blaizot

Ce conte de presse a été publié dans Le Matin du 21 mars 1921 1921 .

En toute logique, ce conte fait partie du volume CONTES du MATIN 1921-1924 Sous la direction littéraire de Colette Préface et bibliographie par Jean-Luc Buard disonible sur lulu.com

Ce conte, à classer thriller, traite de la bêtise humaine ; comment les gens, plutôt que de faire un signalement à la police, vont espionner leurs voisins pour découvrir ce qu’il se passe sans oser poser des questions. Très amusante. À lire.

Mme Bigle, l’aubergiste, écossait des petits pois. Ayant prêté l’oreille, elle vida le contenu de son tablier dans une casserole et dit :

— Voilà que ça recommence !

— Ça le tient sourit M. Bigle en postant son journal.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda le commis voyageur, qui attendait que la chaleur fût tombée pour reprendre sa tournée.

Il n’était pas dans les attributions de Mme Bigle de répondre aux clients ; Bigle expliqua :

— Le pharmacien qui bat sa femme.

Ils demeurèrent tous les trois immobiles. En face, dans l’officine, la voix de Mme Julep hurlait : « Canaille ! Misérable ! Assassin ! » et cele de M. Julep ripostait « Coquine ! Fille des rues ! Sans cœur ! »

Un volet s’ouvrit chez l’épicier ; un autre chez la buraliste ; la bouchère écarta son store de toile ; à la cuisine une servante jeta son torchon sur la table, et les mouches, troublées dans leur digestion, s’envolèrent d’une peau de lapin qui séchait au soleil.

— Si c’est pas une honte déplora Mme Bigle.

— Pourquoi la bat-il ? demanda le commis voyageur.

Bigle, neutre par profession, passa derrière son comptoir, se mit à rincer les verres et prononça vaguement :

— ...Affaires entre mari et femme...

Mais Mme Bigle, maigre et vertueuse, qui ne se croyait pas tenue à tant de réserve, précisa :

— Elle ne se conduite pas comme elle devrait.

Bigle haussa les épaules. Il se sentait quelque indulgence pour Mme Julep parce qu’elle portait des gants, un chapeau à fleurs et se parfumait au corylopsis du Japon.

— Il faut dire que le particulier n’est pas commode tous les jours...

— Moi je répète que cette femme-là, c’est pas grand’chose, trancha Mme Bigle.

L’épicière entra. De chez elle on ne voyait l’officine que de profil ; le pâtissier la suivait, sa boutique tournant le dos à celle du pharmacien la demoiselle de la buraliste se précipita derrière eux, si émue qu’elle déchirait son fichu entre ses dents. Tous se mirent à, parler à la fois.

À la vérité, nul ne connaissait la raison de ces rixes. La première remontait aux premiers jours du printemps. Elle avait éclaté un tantôt que M. Julep faisait sa récapitulation trimestrielle. Le soir, il n’était pas venu à l’apéritif, et le lendemain, Mme Julep était partie en voyage. À son retour, cela avait recommencé. Bigle était entré chez eux pour les séparer, et aussi pour se rendre compte. Mais ça se passait au premier étage, et M. Julep en descendant l’avait accueilli d’un tel air, qu’il avait dû, afin d’expliquer sa présence, acheter une pommade pour les douleurs. La buraliste ayant pénétré à sa suite avait, pour la même raison, fait emplette d’une bouteille de Rubinat. Jusqu’au soir, sous un prétexte ou sous un autre, tous les gens du village s’étaient succédé dans la boutique. De mémoire de pharmacien, jamais on n’avait vu tant de malades. À peine si M. Julep finissait de coller une étiquette et remontait à l’étage pour parfaire sa correction, la sonnette sonnait de nouveau.

— Monsieur Julep, c’est pour mon rhume. — Monsieur Julep, un vermifuge pour mon petit. — Monsieur Julep, qu’est-ce que vous auriez pour les brûlures d’estomac ?

Tremblant, les pommettes rouges et essuyant du doigt une éraflure qui saignait le long de son nez, M. Julep servait les clients ; on entendait Mme Julep sangloter à petits coups dans sa chambre, mais l’officine gardait son secret.

Les mieux renseignés assuraient qu’il y avait à l’origine de tout cela une question d’argent. Julep s’était installé deux ans plus tôt dans la boutique peinte à neuf, fier de sa devanture, de ses bocaux multicolores, décidé, assuraient les méchantes langues, « à tout manger ». Mais il n’avait mangé que son capital. Le pays était sain, les malades rares, un rayon de parfumerie, adjoint au commerce des drogues, n’avait servi qu’à lui attirer l’hostilité de l’épicier, et l’on pouvait compter du dehors les rares coups de timbre qui marquaient le jeu de la caisse automatique.

Cependant, la pharmacienne hurlait toujours. Un cri plus strident que les autres, suivi d’un lourd silence, glaça d’épouvante M. Bigle, Mme Bigle, l’épicière, la pâtissière, la demoiselle de la buraliste et la servante. M. Bigle fit mine de prendre son veston ; d’un regard, Mme Bigle le cloua sur place. Du reste, une nouvelle clameur les rassura. L’épicière, qui tenait la comptabilité de ses rancunes aussi bien que celle de ses produits, récapitula :

— Ça fait cinq fois qu’il l’aura rossée ce mois-ci, au lieu de quatre le mois passé.

Et, curieuse de jouir du spectacle, elle ajouta :

— Justement qu’il me faut de l’huile de ricin, je vais y jeter un coup d’œil.

— Si c’est ça, minauda la demoiselle de la buraliste, le médecin m’a ordonné des pilules fortifiantes ; je vous accompagne.

— Moi aussi, pour la teinture d’iode, que justement je n’en ai plus, dit Mme Bigle.

Penchée à sa fenêtre, une des dames Dinglon cria à sa sœur qui traversait la place :

— Quatre sous de sirop de mûres !

Déjà la boutique était envahie. Quand ils entrèrent, M. Julep tapotait sa main gauche, qui tenait un bout de papier chargé de poudre de la main droite.

Ils s’assirent en rond, sans impatience. En haut, on entendait Mme Julep se moucher et le timbre de la caisse sonnait un carpillon. Quand tous eurent été servis, M. Julep s’engouffra dans l’escalier, et les cris cessèrent.

À son retour, le commis voyageur s’informa. M. Bigle haussa les épaules : on ne savait rien. Ce Julep était un sournois, qui faisait ses coups en dessous un mauvais bougre qui souriait aux clients et martyrisait sa femme. Mme Bigle elle-même en était révoltée.

La semaine s’écoula dans le calme. On aperçut Mme Julep au marché. Certains assurent qu’elle avait un œil poché. Mais comme elle portait une voilette, on en fut réduit aux conjectures. Quant à M. Julep, il se tenait sur le pas de sa porte, vêtu d’un cache-poussière de toile, avec l’air insolent et satisfait d’un maître.

D’habitude, c’était le vendredi que les choses se gâtaient. Pourquoi ce jour plutôt qu’un autre ? Mystère. Le vendredi vint, puis le samedi, puis le dimanche, sans que rien se produisit. Pareil calme le mardi. Le mercredi, sur le coup de trois heure, une gifle éveilla le silence de la place endormie. Ce fut le signal de gémissements et de cris tels qu’on n’en avait pas encore entendus. M. Bigle en sauta sur sa chaise, la buraliste dégringola les trois marches de son perron, l’épicière en rendant la monnaie se trompa de quinze centimes à son désavantage. Justement, Mme Bigle était absente ; Bigle en profita pour décréter :

— C’en est trop ! Il faut que ça finisse !

— Oh ! fit l’épicière, vous ne saurez rien.

— C’est ce qui vous trompe, répondit-il.

Car il avait son plan, un plan médité, préparé de longue date. La pharmacie s’adossait à son hangar ; il appliqua une échelle contre le mur, grimpa sur le premier toit, se hissa jusqu’au second, et, rampant, atteignit une lucarne qui donnait jour dans la maison du pharmacien. D’abord, il se tint immobile et prêta l’oreille. De son poste, il entendait tout.

Mme Julep ne pleurait plus ; M. Julep disait d’une voix amicale : « Sais-tu combien on a fait le dernier vendredi ? Soixante-seize francs ! Sept francs de plus que la semaine d’avant ! »

Un long gémissement répondit à ces mots. Bigle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, d’autant qu’un cri de détresse accompagnait le bruit d’une bouteille brisée. Alors il n’y tint plus, et s’avançant encore, prêt à intervenir, risqua un œil contre la vitre.

Mais ce qu’il aperçut le surprit si fort qu’il faillit dégringoler sur les tuiles, et dut s’accrocher des talons et des doigts...

Assise à sa table à ouvrage, Mme Julep ourlait une serviette d’un geste méthodique, tout en vociférant à intervalles réguliers « Canaille ! Misérable ! Assassin ! » Cependant, qu’installé près d’elle, devant son livre ouverte, M. Julep suivait d’une plume attentive des colonnes de chiffres soigneusement tracées.

Maurice Level [1]


[1Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.