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Le roman scientifique : Jules Verne

La Revue Scientifique — 26 décembre 1874

dimanche 20 novembre 2016, par Denis Blaizot

Peu de noms sont aujourd’hui aussi populaires que celui de M. Jules Verne ; peu d’écrivains ont obtenu, en un aussi petit nombre d’années, des succès plus complets, plus nombreux et de meilleur aloi. Commencée depuis moins de quinze ans, l’œuvre de M. Jules Verne constitue, dès à présent, toute une bibliothèque, aussi agréable qu’instructive, qui s’enrichit périodiquement de nouveaux volumes impatiemment attendus et curieusement dévorés par le public spécial pour lequel ils sont écrits.

M. Jules Verne n’a pas tout il fait inventé le genre où il excelle. D’autres, avant lui, avaient essayé d’introduire dans le roman sinon la science proprement dite, du moins l’histoire et l’érudition ; ils avaient essayé, non toujours sans succès, de composer des livres qui pussent à la fois captiver et instruire. Sans remonter jusqu’au Voyage d’Anacharsis et au Robison suisse, on reconnaît, dans un certain nombre d’ouvrages contemporains, la trace de celle préoccupation légitime. Quiconque sait quelque chose fait une œuvre utile en enseignant ce qu’il sait. C’est un droit qu’on ne doit contester à personne, pas même au romancier. Il en est en ce temps-ci qui le revendiquent hautement, et qui, dédaignant la gloire, assez enviable déjà, d’endormir nos maux en nous berçant de contes chimériques, se piquent de mêler à toutes leurs fictions des vérités positives et profitables. « Par là, a dit quelque part Mme George Sand, le roman, cette chose si longtemps réputée frivole, peut devenir une leçon utile. » C’est ainsi que quelques-uns des derniers écrits de l’auteur d’Indiana sont et veulent être des guides pittoresques du voyageur en France, en Auvergne et dans les Alpes. Le romancier s’est fait géographe, au point que l’on peut, le livre en main, aller chercher sur les lieux par lui décrits les traces de ses héros, Jean de la Volvèdre et le marquis de Villemer.

M. Flaubert, vers la même époque, tenta de faire entrer dans un roman une restauration minutieuse de la civilisation carthaginoise du temps de la guerre inexpiable. On sait la chute de Salambô. Jamais livre plus bruyamment annoncé ne fut moins lu et plus vite oublié : Cet insuccès tenait moins au sujet lui-même qu’au procédé de l’auteur et à sa manière par trop pédantesque. Ayant en main les matériaux d’une monographie qui l’eût fait du coup l’égal de M. Beulé, il avait préféré écrire un roman archéologique, que les savants n’ouvrirent pas parce que c’était un roman, et que les ignorants fermèrent bientôt parce qu’il était trop crûment archéologique. On ne pouvait s’intéresser longtemps à une aventure d’amour, dont le récit était coupé à chaque page par d’interminables et bizarres descriptions d’hommes et de choses si éloignées de ce qui excite aujourd’hui nos passions.

M. About se tira d’une façon plus honorable d’une tentative également hardie, Au delà des vérités incontestées, qui sont la science d’aujourd’hui, s’étend à l’infini le champ des hypothèses, qui seront peut-être la science de demain. C’est ce domaine inconnu que le spirituel conteur conçut le projet d’exploiter. S’emparer d’un fait nouveau, étrange, légèrement paradoxal, quoique vrai, tirer de cette donnée positive ses conséquences les plus lointaines, passer du réel à I’imaginaire en parodiant avec finesse la méthode en apparence si rigoureuse, mais parfois téméraire, de certains savants. Ici est le jeu difficile auquel s’amusa l’auteur de l’Homme à l’oreille cassée.

MM. Eeckmann-Chatrian trouvèrent une autre veine. Ils suivent l’histoire de France, non pas en madrigaux, mais en idylles. Ils prirent un jeune horloger phalsbourgeois, tout simple et tout uni, sage, pacifique et un peu boiteux ; ils peignirent, avec une naïveté parfois trop vulgaire, mais toujours agréable, la bonne et douce vie qu’il menait entre ses horloges, son patron et sa fiancée. Un jour, un triste jour, la conscription vient prendre le dolent amoureux, et le voilà parti pour la campagne de 1813, puis pour celle de 1815. La simplicité et la rapidité entraînante de la narration, l’éloquente expression des souffrances de ces paysans et de ces ouvriers, contraints de quitter tout ce qu’ils aimaient et de courir le monde l’arme au bras, pour la plus grande gloire d’un ambitieux ; bien d’autres mérites encore charmèrent les lecteurs des Romans nationaux, tout surpris et tout aises de prendre à si bon marché et avec tant de plaisir une véritable leçon d’histoire.

M. Jules Verne a donc eu des modèles cl des précurseurs dans un champ tout voisin de celui qu’il exploite. Mais personne n’a résolu mieux que lui le problème que d’autres s’étaient déjà posé : écrire des livres instructifs qui fussent en même temps des livres amusants ; personne n’a poursuivi ce dessein avec plus de constance et avec un succès plus soutenu. La plupart des ouvrages de vulgarisation, pour me servir du néologisme à la mode, sont trop arides pour des livres de récréation et ne sont pas assez exacts pour des livres d’études. C’est, en effet, un projet un peu chimérique que de vouloir mettre la science, d’emblée, à la portée des intelligences les moins préparées ; il y a des connaissances auxquelles on ne s’élève pas sans travail, et les vulgarisateurs ne nous donnent d’ordinaire, que l’illusion du savoir. M. Jules Verne, moins ambitieux que tant d’autres, se propose seulement d’éveiller, chez ses lecteurs, la curiosité scientifique. Il faut au moins soupçonner ce que la science révèle à ses adeptes de secrets merveilleux, pour se mettre à l’étude de bon cœur et pour passer sur les difficultés parfois rebutantes des commencements. La lecture des voyages extraordinaires est, à ce point de vue, une excellente préparation à des travaux plus sérieux. Elle ne fait ni des savants ni des demi-savants, mais des curieux. Je sais plus d’une jeune vocation qui s’est formée à celte aimable école.

C’est le talent du maître qui y enseigne que de tirer, des sciences les plus arides en apparence, une foule de notions facilement intelligibles et de faits piquants, de saisir le côté séduisant de toutes choses, de rassembler mille détails, étranges et vrais, propres à frapper fortement les imaginations, de pousser jusqu’aux limites du possible une hypothèse audacieuse appuyée sur un ensemble de faits réels et authentiques, et de promener ainsi de jeunes esprits de surprise en surprise, sans leur laisser le temps de se reconnaître. Toutes les sciences sont mises par lui à contributions : géographie, géologie, astronomie, chimie, jusqu’à l’algèbre et la mécanique. Ne faut-il pas, par exemple, prouver que le canon monstre qui lance vers notre satellite le projectile dans lequel s’accomplit le Voyage à la lune, et le navire sous-marin de Vingt mille lieues sous les mers, sont construits suivant les règles de l’art et les données de la science, et qu’il n’y a de la part de l’auteur ni gasconnade ni tricherie ?

Le domaine sur lequel M. Jules Verne a planté son drapeau, à titre de premier occupant, est infini. On visite avec lui tous les climats, on parcourt la terre entière de l’un à l’autre pôle, en tous sens, le dessus et le dessous. On se fraye une route à travers les glaces jusqu’au continent polaire ; on fait en ballon la traversée de l’Afrique et l’on y suit du haut de l’air la trace des derniers explorateurs de ce pays mystérieux : Grant, Speake, Livingstone. On escalade les plus hautes cimes, on descend au fond des abîmes, on s’enfonce sous la croûte terrestre jusqu’aux couches les plus profondes étudiées ou devinées par les géologues. On fouille la mer jusque dans ses plus secrètes retraites ; on se promène au fond des eaux dans des forêts de corail, on se glisse sous les banquises des mers australes, on découvre des passages et des tunnels sous-marins que jamais l’œil de l’homme n’a entrevus, et qui relient les mers entre elles sous les isthmes et les continents. Chemin faisant, on observe à loisir toutes les variétés de l’espèce humaine répandues sur le globe, depuis les Esquimaux du Groenland, jusqu’aux noirs de l’Afrique centrale et aux cannibales de la Nouvelle-Zélande. On passe en revue la flore et la faune des cinq parties du monde, les diverses industries des hommes et les monuments et les chefs-d’œuvre de toutes les civilisations, des ruines de l’Atlantide aux pagodes de l’Inde. Tous les dangers que l’homme peut courir sur celle terre, tous les moyens de salut que lui peuvent fournir son intelligence, son courage et la bienfaisante nature, tous les spectacles grandioses et terribles qu’offrent à ses yeux le ciel et la terre, tout ce qui peut, en quelque lieu du monde que ce soit, piquer sa curiosité, exercer son industrie, augmenter sa science, sa richesse, son bien-être, tout ce qu’il peut savoir de science certaine ou conjecturer avec vraisemblance, toutes les choses sublunaires et la lune elle-même, voilà la matière inépuisable mise en œuvre par M. Jules Verne avec une habileté merveilleuse.

Jamais cette longue revue des choses connues et inconnues n’a l’aridité d’un catalogue ou d’une nomenclature. La fable inventée par le romancier est toujours assez attachante par elle-même pour pouvoir se passer de ces ornements et de ces hors-d’œuvre descriptifs ; ou, pour mieux dire, il n’y a pas de hors-d’œuvre dans les récits de M. Jules Verne, et les développements scientifiques y sont si intimement mêlés au roman, qu’ils en sont inséparables et en constituent le principal intérêt. Les personnages, esquissés à grands traits et croqués avec une verve souvent fort plaisante, sont bien venus et bien vivants. Ce ne sont pas des êtres de raison, des témoins abstraits des grandes scènes à travers lesquelles l’auteur nous promène. Ils pensent, ils parlent, ils agissent, et nous prenons notre part des émotions de tout genre où les jettent les aventures et les mésaventures que l’auteur leur a ménagées.

Chacun a son caractère et sa physionomie. Quoiqu’ils soient tous un peu parents et qu’ils tiennent tous de leur père commun, au moins par leur curiosité audacieuse et leur génie inventif, ils sont assez différents les uns des autres pour laisser dans notre souvenir une image distincte et précise. C’est plaisir de les voir s’ingénier à triompher des obstacles qui se dressent devant eux à chaque pas, tendre à leur but avec une constance inébranlable, et employer pour y parvenir toutes les ressources mises par la science à la disposition des hommes. Un incident imprévu les met en péril : ils ne sont pas longtemps embarrassés et trouvent bien vite quelque expédient également inattendu qui les tire d’affaire. On sait comment Philéas Fog échappe à tous les dangers et gagne son pari qu’il devait cent fois perdre et qu’il croyait avoir perdu. Les autres héros de M. Jules Verne ne sont ni moins téméraires, ni moins heureux.

L’un, qui est descendu dans les entrailles de la terre aussi bas que l’homme puisse descendre, est rejeté à la surface par une éruption volcanique. Un autre, parti gaiement pour la lune dans un obus gigantesque, est fort à propos écarté de sa route par la rencontre d’un bolide, de telle façon qu’il revient à son point de départ après avoir simplement côtoyé notre satellite, sur lequel il eût eu peu d’agrément. Le Docteur 0x, le dernier né de cette nombreuse famille, sous le prétexte de doter la paisible cité flamande de Quiquendonne du nouvel éclairage au gaz oxyhydrique, a répandu dans les maisons et les rues de la ville des flots d’oxygène. C’est une expérience qu’il poursuit ,in anima vili, avec la sérénité d’âme d’un savant habitué à ne voir dans les êtres animés ou inanimés que des objets d’étude et à disséquer indifféremment des fleurs ou des chiens vivants. L’expérience ne réussit que trop bien. Sous l’influence excitante du gaz, les Quiquendonniens se réveillent de leur long sommeil. Ils s’échauffent, ils s’allument, ils ont la fièvre ; ils cherchent à d’inoffensifs voisins la plus sotte et la plus allemande des querelles. Ils partent en guerre, au risque d’attraper de mauvais coups, et le lecteur se demande avec inquiétude jusqu’où ira leur folie, lorsque un accident, que l’on peut qualifier de providentiel, fait sauter l’usine où le perfide docteur Ox fabrique son gaz enivrant. Immédiatement tout s’apaise. Les honnêtes habitants de Quiquendonne retrouvent, avec leur atmosphère accoutumée, leurs vertus d’autrefois, leur humeur douce et leur sagesse flegmatique. Ils remettent leurs armes au râtelier, et font la paix avec leurs ennemis.

N’est-ce pas là une spirituelle leçon de chimie et de physiologie ? Telle est la manière de M. Jules Verne. Quand j’aurais ajouté que ces récits, qui ont tout l’attrait et l’imprévu des féeries, sont écrits d’une plume alerte et aiguisée, dans une langue facile et pittoresque, j’aurai dit à peu près tout le bien que j’en pense. Ces ouvrages aimables sont-ils sans défauts ? Assurément non. Mais, encore une fois, ils ont le mérite rare d’amuser et d’instruire. On ne s’y ennuie pas un seul instant, et tout en y prenant, comme La Fontaine à Peau-d’Âne, un plaisir extrême, on y trouve, ce qu’on ne trouve pas dans les contes de fées, une foule d’idées et de connaissances positives que l’on s’assimile sans effort et sans même y penser. On y apprend surtout tout le prix et toute la dignité de la science. N’est-ce pas assez pour classer tous ces bons et beaux livres parmi les plus estimables productions de la littérature contemporaine ?

E. R.