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Juliette Lermina Flandre : L’ennemie de la Lune

mardi 21 décembre 2021, par Denis Blaizot

Ce conte de presse bien triste est paru dans Le Matin du 29 mars 1923 1923 .

La nuit a l’air d’un beau saphir taillé en rond tant elle est claire et bleue.

Mais Lola, la chienne saint-germain, au regard pathétique, cache sa tête sous la paille. Elle voudrait devenir aveugle comme le vieux chien qui finit sa vie à l’écurie. Vœu impuissant. Entre les pierres disjointes du perron sous lequel elle niche, un rayon blanc, s’insinue. Il coule, s’étale en flaque. On dirait qu’il passe dans chaque tuyau de paille pour forcer ses paupières et vriller ses prunelles. Si elle pouvait parler, elle dirait « La voilà encore ! » C’en est fait du repos de Lola. Il faut qu’elle sorte. Une force invincible l’oblige à ramper hors de sa cachette, et rien ne pourrait faire alors que, tête renversée, elle ne hurlât contre la Lune, grosse face blême dont le scintillement ressemble au tiraillement ironique d’une bouche qui va sourire.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que Lola est l’ennemie de la Lune.

Cela commença alors qu’elle était très jeune. Un soir, ses maîtres absents la laissèrent enfermée avec leurs deux enfants. Tous trois jouaient paisiblement lorsqu’une angoisse indéfinissable leur fit lever la tête. Collé aux vitres de la fenêtre — au rez-de-chaussée — un affreux visage blême les regardait, menaçant. Les enfants crièrent de peur. Lola aboya furieusement. Deux yeux sombres fouillaient la chambre. Cela dura, dura... une éternité, sembla-t-il. En réalité, quelques minutes sans doute, puis l’apparition s’effaça. Presque à l’instant, les parents rentrèrent les enfants contèrent la chose, et on trouva l’homme, un vagabond armé, caché dans le jardin.

Pour les enfants, après quelques cauchemars, la vision fut oubliée.

Mais Lola quelques jours après eut une horrible surprise. Toute petite, assise sur son derrière, elle regardait le ciel nuageux. Tout à coup, les nuées s’écartèrent, et aux yeux épouvantés de la chienne, l’affreux visage apparut.

C’était bien lui, sans doute possible, rond, blême, grimaçant. Il était là-haut, à présent, loin de tout bond animal, libre de narguer à son aise. Lola hurla, réveilla tout le monde et fut battue.

L’affreux visage reparut pendant des jours, témoin mystérieux à la vitre du ciel. Telle fut l’origine entre Lola et la Lune d’un malentendu qui devait être éternel. La seconde rencontre de l’astre avec la bête fut plus tragique encore.

Cela remonte au temps où Lola fut mère pour la première fois. On lui laissa un seul des petits de la portée, un chiot ravissant, blanc et feu comme elle. Joie de l’os, de la caresse, qu’êtes-vous auprès de celle-ci : nourrir et voir grandir une petite boule molle et chaude où s’éveillent successivement des yeux, une intelligence et un cœur qui bat de tendresse et d’effroi.

Mais le chiot fut malade et bientôt perdu. On le soignait pourtant comme un enfant. Une tombée de jour vint, mélancolique, où les humains penchés épiaient l’agonie du petiot contre le flanc de sa mère désolée, il n’y avait plus en lui qu’une toute petite lutte contre la mort, un souffle pressé et rauque, les yeux s’ouvraient encore « Voici la Lune » dit quelqu’un. Et Lola, levant son regard pathétique vit l’affreux visage, et quand elle baissa les yeux, le chiot était mort.

Dans sa pauvre cervelle, obscure, pleine de révolte et de douleur, flottait une vague pensée : « Si la Lune n’était pas venue, serait-il mort ? »

Elle attendit avec anxiété que la Lune disparût pour voir si l’enfant-chien ne reviendrait pas. Mais tout était fini. La mamelle pleine de lait se tarit, et la Lune revint, très haute, pour regarder le coin de jardin — vous savez, près de la terrasse, sous les acacias — où dormaient les fils de Lola.

Jamais Diane, la chaste déesse — jamais Hécate qui favorise les méfaits nocturnes — n’avait soulevé tant de curiosité ni tant de haine. Lola l’épiait à son lever, quand elle surgissait en bas de l’horizon, elle lui paraissait plus proche, plus facile à saisir. Elle se ruait à sa rencontre. Ah ! quel rêve de la déchiqueter, de l’ébrécher comme un fromage ! Mais le visage blanc montait avec légèreté et la pauvre Lola n’avait plus qu’à gémir sourdement le nez sur ses pattes de devant. Parfois, elle cherchait à scruter l’énigme. Était-ce bien toujours ce même visage ? Ou un miroir gardant un reflet ? Un miroir qu’on pourrait casser en le bousculant ?

Une fois, Lola crut qu’un plus malin qu’elle avait réussi à décrocher l’ennemie. Toute la famille se leva, en pleine nuit, et encapuchonnée se rendit sur la terrasse. la vérité, personne n’avait invité Lola. Mais elle suivit. Et la petite Lucie en l’apercevant s’écria « Tiens ! voici Lola qui vient voir l’éclipse. »

Éclipse : un mot qui ne disait rien à Lola. Mais par politesse elle remua la queue, et comme tout le monde regardait, elle regarda.

Ce qu’elle vit... ah ! ce qu’elle vit... Était-ce possible ?

Dans l’atmosphère matinale et glaciale, la Lune était là, mais sensiblement entamée. Des oiseaux volant à une très grande hauteur se détachaient sur son disque pâle comme des peintures de paravent. Elle Sombrait, sans que Lola pût, bien sûr, deviner pourquoi ni comment. Elle s’éteignit et s’enfonça dans un nid de nuées obscures formant l’horizon.

Alors, tout le monde parut content et retourna se coucher. Quelques minutes après, le soleil se leva.

« Comme Lola est gaie, aujourd’hui » dit quelqu’un.

Elle semblait avoir remporté une victoire. Elle songeait « Elle est morte. » Mais le soir. Ce fut d’abord un cercle pâle dans du gris, une pièce d’or doucement éclairée. Puis elle, elle la maudite ! reparut dans toute sa gloire.

Cela dura des mois. Les fugues de Lola étaient de plus en plus longues. Un soir elle gagna un coin des bois où jamais elle n’était parvenue.

C’était une clairière où stagnait un étang triste rempli de roseaux.

La Lune se levait, toute pleine.

Lola s’arrêta stupéfaite.

L’ennemie était là, prisonnière. Plongée dans l’eau glauque, elle tremblait doucement prise dans les herbes. C’était bien elle, l’orgueilleuse blanche, tombée enfin de son étagère. Ah ! elle pouvait trembler ! son compte était bon.

Et Lola s’élança.

L’eau jaillit. Cela fit « plouf ».

Maintenant, elle cherchait entre deux eaux. Ah ! l’étrangler, la manger, voir couler son sang. Du sang de navet, comme disait le maître.

Ah ! comme elle se cachait profondément, la gueuse Lola avalait de l’eau, de l’eau, de l’eau... elle suffoquait, étranglait, ouvrait sa gueule toujours en vain pour saisir l’insaisissable.

Tout coup, elle se sentit prise aux pattes, voulut se dégager, remontrer. Les roseaux s’enchevêtraient, formaient un réseau vivant, l’agrippaient comme une pieuvre.

Lola, la douce Lola aux yeux pathétiques ne reparut pas à la surface de l’eau. Lorsque dans une convulsion d’agonie, elle aperçut encore le ciel, elle vit l’affreux visage qui la regardait derrière la vitre mystérieuse, elle pensa plaintivement « Pourquoi ? » et pas plus qu’aucun de nous à l’heure dernière elle n’eut de réponse à l’énigme formidable.

Après tout, la Lune en sait peut-être plus long...

Juliette Lermina-Flandre (1883 1883 -1943) était la fille de Jules Lermina Jules Lermina Jules Lermina (1839-1915)
Journaliste, dramaturge et romancier, Jules Lermina est un écrivain prolifique. Gallica vous invite à découvrir une sélection de ses romans de genres classiques - romans sentimentaux, d’aventures, fantastiques et historiques - mais aussi de genres nouveaux, romans policiers et d’anticipation.
. Elle publia une douzaine de romans (dont deux policiers) et de nombreuses nouvelles.