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A. t’Serstevens : Le dieu Canope

samedi 9 janvier 2021, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans le numéro du 15 juillet 1921 1921 du quotidien Excelsior.


Joli texte qu’on peut étiqueter Fantasy si on veut vraiment lui coller une étiquette. À moins que le merveilleux lui soit préféré. En effet, l’antiquité, probablement, des dieux qui s’opposent. des adorateurs, des combats, bref, tout ce qu’il faut pour placer ce récit dans les littératures de l’imaginaire.

Est-il bon ? Très bon. Enfin ! c’est ce qu’il me semble. Et je ne peux qu’espérer trouver d’autres textes de Albert t’Serstevens (1885 1885 -1974 1974 ) classable dans mes lectures préférées. Tiens ! quelques livres ne semblent pas trop vieux. Ils sont peut-être faciles à trouver. Mais attention ! Je ne les lirais que s’ils font partie des littératures de l’imaginaire

LE DIEU CANOPE par A. t’SERSTEVENS

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Bêl était dieu du Feu.

On le tenait enfermé dans des cages de fer.

Il y rugissait de colère et d’impatience. Sa faim éternelle ouvrait des gueules pourpres ; elles broyaient le bois, l’or, l’acier, les marbres, et vomissaient des tourbillons noirs.

Quand il se trouvait un instant rassasié, on le voyait s’assoupir sous un manteau de cendres. Il ronflai doucement, en repliant ses membres safranés. Ses regards brasillaient obscurément. Si, dans ces heures, on lui offrait de la myrrhe, il soufflait avec mollesse un nuage de parfum.

Tout à coup son ardeur se réveillait. Il se dressait en sifflant ; il allongeait ses bras multiples, en les agitant vers des proies lointaines. Sa chevelure d’étincelles ondulait au-dessus de lui. Il empoignait les barreaux de sa prison et les secouait avec fureur. Le métal craquait sous l’effort. En même temps, la voix du dieu montait comme le mugissement d’un taureau. Le temple retentissait de ses clameurs et du choc de sa violence.

Pour l’apaiser, on lui jetait des fleurs et des aromates, des robes brodées, des coupes précieuses, du cèdre et du santal, des prisonniers, des enfants et des vierges. Il se jouait des étoffes et des guirlandes ; il mâchait le métal. De son front, pleuvaient les baumes embrasés. Il renversait les guerriers sous son genou et faisait éclater leur poitrine. De sa rouge étreinte, il embrassait les femmes : leurs cheveux en feu les allumaient comme des torches. Son baiser lascif palpitait sur leur corps. Il semblait se délecter de leurs râles. Sa jubilation remplissait le temple de cris rauques et de bras exultant. Puis il s’affaissait, comme enivré, et s’endormait en ronronnant.

Les prêtres exaltaient sa grandeur. Du sistre, de la lyre, de leurs voix conjuguées, sur les harpes et les orgues, ils célébraient le dieu féroce : rien ne pouvait résister à sa puissance ; elle s’abattait sur le monde qui reculait dans la crainte ; il chassait devant lui le peuple épouvanté des autres dieux, secourables et doux, dieux des vergers et de la paix, incarnant la Raison, la Beauté, l’Abondance, Bêl — chantaient ses lévites — symbolisait la Force : nul dieu ne pouvait s’opposer à lui.

Et délirants d’orgueil, ils les défièrent tous.

×××

Ils partirent, le traînant derrière eux sur un char de bronze. Une colonne de fumée l’accompagnait. Trompettes, cymbales bruissantes, gongs grommelant dans le vacarme, bannières aux signes de mort, de gloire, de désastre, soies rouges, occidentales, claquant au vent de la marche, cloches et grelots, litières cahotées, parasols et panaches oscillant dans l’air roux, chœurs braillards de corybantes, bayadères épuisées, augures frénétiques cheminant sur des dromadaires, aigles et gonfalons, glaives et lances : le cortège roulait par les contrées.

La nuit, quand il passait derrière les horizons, la lueur qu’il projetait dans le ciel découpait la ligne capricieuse des forêts, l’ondulation des montagnes, l’architecture des villes ; la rumeur des fanfares se déployait par bouffées. C’était comme un grand incendie en marche et en fête.

×××

D’autres processions venaient à sa rencontre. Les prêtres en robe de lin, les hiérophantes couronnés de fleurs chantaient sur la route, magnifiant les vertus des dieux qu’ils menaient après eux. Ils étaient de laque, de bois, d’argent, ou taillés dans le jaspe, ou modelés dans l’argile, d’un bloc ou composés de bases différentes, tenant des sceptres, des lotus, épaulant des massues ou des haches, montés sur des guivres, chevauchant des ibis, ou les pieds sui un dragon et les mains jointes.

À leur approche, Bêl rugissait. Pour le rendre plus fort on lui versait de l’huile et des gommes, on l’éventait avec des palmes. Les prêtres des deux partis, d’aussi loin qu’ils se découvraient, se criaient des injures. Elles sonnaient comme des clairons, à travers la campagne. En même temps, les dévots entamaient leurs litanies. Et les deux cortèges s’avançaient l’un vers l’autre, dans un énorme bourdonnement d’outrages et de prières.

Quand ils s’étaient rejoints, le silence tombait sur le grand cercle des deux foules : elles environnaient les deux adversaires que les desservants poussaient à l’encontre. Celui de la région se portait vers Bêl avec une face tranquille. Le dieu rouge agitait en tous sens ses bras innombrables. Une vapeur glauque s’élevait autour de lui. La poitrine de son rival se teignait d’écarlate.

Tout à coup, Bêl s’abattait sur lui. Les laques se couvraient de pustules, les bois s’allumaient en pétillant. Il s’acharnait sur les dieux de métal dont il déformait les membres et cassait les jointures. Il émiettait les statues de jaspe et de marbre, rabotait les faces de granit, mutilait des sourires, des bénédictions, des gestes de justice et de pitié. Rien n’arrêtait sa violence : ni la pureté des visages, ni la noblesse des attitudes, ni la résistance des matières. Elle exaspérait sa fureur. Il étreignait le portor et l’airain jusqu’à ne laisser qu ’un tas fumant de chaux et des flaques de métal d’où s’élevait une vibration.

Le clergé de Bêl hurlait sa victoire. Les lamentations des vaincus se perdaient dans le tumulte de cette joie empourprée. Ils s’éloignaient, dépouillés de tous secours divins, laissant à leurs vainqueurs le butin mis en gage. Dans le fracas vermeil des musiques, par les immenses solitudes que sa férocité déployait devant lui, Bêl reprenait sa marche vers des conquêtes nouvelles.

Il s’arrêtait devant les villes que sa gloire faisait trembler. Ses prêtres réclamaient les dieux urbains. On les poussait vers lui, sans espérance. Le choc était brutal et bref. Bêl ne laissait que des ruines : des rognures de métal, des éclats de pierre, des moignons calcinés. Et sa furie augmentait avec ses triomphes.

×××

C’est ainsi qu’il parvint à Saïs, dans le Delta, aux régions limoneuses où l’opulence d’Osiris s’épanche vers la mer. Elles étaient peuplées de dieux éternels, immuables comme la roche, sereins comme les nombres, enveloppés de mystère et de silence, indifférents aux mutations des choses. Leurs grands rêves dressaient des faces de basalte. Ils gouvernaient le destin des dieux subalternes qui soufflent le vent, font germer les semailles, gonflent les grappes, dispensent la pluie et la rosée : et parmi ceux-là, Canope le subtil.

Sans forme ni couleur, fluide, insaisissable, il empruntait toutes les formes, toutes les couleurs, se pliant aux surfaces qui l’abritaient, rond dans la sphère, carré dans le cube, étalé dans la vasque, allongé dans l’amphore, reflétant toutes les nuances, vert sur les feuilles, rouge sur la poterie, invisible dans le cristal. Il était l’Eau et l’esprit de l’Eau. Il échappait à toute contrainte, soit en s’écoulant par les fissures, soit en s’évaporant sous le soleil ; mais il savait pénétrer la roche, la forer goutte à goutte, faire glisser les collines sur leur base. Il était malicieux, tenace et rusé.

Ses prêtres le logeaient dans un vase, arrondi à l’image du ciel, d’argile, en signification de la terre qu’il fécondait. Le dieu, en s’épanchant par des trous imperceptibles, manifestait sa subtilité.

Ils décidèrent de l’opposer à la violence de Bêl. L ’un d’eux boucha les pertuis de l’urne avec de la cire ; sur la surface, maintenant lisse et unie, il écrivit des invocations. Puis ils attendirent le dieu ardent.

Il apparut, au crépuscule du matin, surgissant de l’horizon comme le soleil. La fumée rougeoyait autour de lui et s’allongeait au bord du ciel, d’après la route du vent. Ensuite, on distingua le cortège et ses cohues tumultueuses. Elles accouraient au milieu des fanfares. On voyait le char de bronze basculer dans les ornières, et la haute flamme qui le dominait onduler à chaque secousse. Des silhouettes, marchant sur la grande lueur, se montraient le temple de Canope.

Au milieu du parvis, l’urne géante était assise sur des colonnes de ciment. Un large espace s’ouvrait au-dessous d’elle, et le sol, légèrement creusé, avait la forme d’une coupe. À l’approche enflammée de Bêl, le flanc d’argile s’éclaira comme une lune d’été.

Le dieu féroce se souleva et s’abattit sur la face de Canope. Un jet de vapeur le rejeta en arrière. Il gémit sous l’embrun, s’aplatit contre le sol et se glissa entre les piliers de ciment ; puis il développa le noyau de ses tentacules, et l’urne en fut enveloppée. Un grondement la remplit peu à peu, et une fumée blanche s’éleva.

Les prêtres de Bêl entonnèrent leur chant de victoire ; mais ceux de Canope, habiles à dissimuler, souriaient sans répondre. Leur dieu, derrière les parois, opposait la ruse à la force l’intelligence à la brutalité. Sous l’ardeur de Bêl, les invocations s’effacèrent, des gouttes de cire glissèrent sur la cloison d’argile : Bêl les reçut et grandit encore. Mais d’autres gouttes apparaissaient, et qui firent crépiter la flamme. Elles s’écoulaient, toujours plus lourdes, toujours plus rapprochées, comme une averse dont l’abondance croît de minute en minute. Le dieu fauve se renversait sous l’ondée, ployais l’échine, ramenait ses membres épars pour les lancer à nouveau vers Canope. Mais celui-ci se répandait en pluie serrée sur son ennemi bondissant. La lutte, pleine de râles, de sifflements et d’éclats se perdait peu à peu dans une vapeur énorme. On entendit la voix de Bêl gémir comme une armée, pousser des clameurs de défaite, se perdre en une longue plainte.

Les deux foules demeuraient silencieuses, l’un dans la terreur, l’autre dans l’attente. La vapeur montait en sifflant : elle se condensait dans l’air froid de l’aube et bruinait sur les visages. Ceux de la race barbare et fanatique pâlissaient dans la pénombre que la flambée n’illuminait plus : ces hommes qui avaient adoré la Force se trouvaient plus faibles que des enfants.

Le peuple de Canope, dieu du Mensonge et de la Ruse, s’étonnait de son triomphe.

A. t’Serstevens