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Rider Haggard : She 10

samedi 19 décembre 2020, par Denis Blaizot


épisode précédent

Ce texte a été publié le 24 février 1920 1920 dans l’Excelsior. Et vous pouvez le retrouver aujourd’hui sur Gallica.
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SHE (ELLE) 10

Roman de M. RIDER HAGGARD

VII (Suite)

Le lendemain matin, accompagné de Billali, j’allai voir Léo, et je le trouvai encore plus terriblement contusionné que moi, et fort affaibli par la perte de sang que lui avait occasionnée sa blessure au côté, mais néanmoins gai comme un pinson et demandant à déjeuner. Job et Ustane le transportèrent à l’entrée de la grotte, d’où avait disparu maintenant toute trace du massacre de la nuit précédente, et c’est là que nous passâmes cette journée, et la majeure partie des deux suivantes.

Le troisième jour, Job et moi nous étions à peu près rétablis. Léo lui-même était tellement mieux que je cédai aux demandes réitérées de Billali et acceptai de partir immédiatement pour Kôr (c’était. parait-il, le nom de l’endroit où demeurait la mystérieuse souveraine). Je craignais les fatigues du voyage pour Léo dont la blessure était à peine cicatrisée, mais Billali avait l’air si pressé de se mettre en route que j’acquiesçai à son désir, soupçonnant quelque difficulté ou quelque danger.

Une heure après, cinq litières se trouvaient à l’entrée de la grotte, accompagnées chacune de quatre porteurs et de deux suppléants ; il y avait aussi une troupe d’environ cinquante Amahagger armés qui devaient former l’escorte et porter le bagage. Trois de ces litières étaient naturellement pour nous, une pour Billali, qui, à ma grande satisfaction devait nous accompagner, tandis que la cinquième était, je pensais du moins, destinée à Ustane.

— Cette jeune fille vient-elle avec nous, mon père ? demandai-je à Billali, qui surveillait les préparatifs du départ.

Il répondit en haussant les épaules :

— Si elle le désire. Dans ce pays-ci, les femmes font ce qui leur plaît. Nous leur rendons un véritable culte, car, sans elles, le monde ne pourrait marcher.

— Ah ! dis-je, n’ayant jamais envisagé la question à ce point de vue.

— Oui, répéta-t-il. nous leur rendons un culte, et, quant à Ustane, c’est une noble fille, qui aime tendrement le Lion (Léo), et qui lui a sauvé la vie... Elle est donc sa femme, conformément à nos usages, et a droit d’aller partout où il va ; à moins que la reine, ajouta-t-il d’un air significatif, lui dise non, car sa parole l’emporte sur tous les droits du monde.

— Et si elle lui ordonne de le quitter, et que la jeune fille refuse ?

— Si, répliqua-t-il, l’ouragan ordonne à l’arbre de plier, et que celui-ci refuse, qu’arrive-t-il ?

Puis, sans attendre ma réponse, il se dirigea vers sa litière, et dix minutes après, nous étions tous prêts à partir.

Nous mîmes plus d’une heure à traverser la plaine volcanique, et une demi-heure environ pour gravir la crête située du côté opposé.

De cet endroit, la vue était fort belle. Vis-à-vis de nous, se trouvait une pente raide et gazonnée, coupée çà et là de bouquets d’arbres semblables à nos épines. Au bas de cette pente, à quelque neuf ou dix milles, nous distinguions vaguement une mer de marécages, au-dessus desquels flottaient des vapeurs malsaines, comme la fumée autour d’une ville. Les porteurs n’eurent pas de peine à descendre la pente, et à midi nous avions atteint la limite du marécage. C’est là que nous nous arrêtâmes non prendre notre repas de midi, puis, suivant un sentier en colimaçon, nous nous enfonçâmes dans les marais. Le sentier nous parut dès lors si mal tracé qu’on pouvait à peine le distinguer de ceux fait par les animaux et les oiseaux aquatiques, et c’est encore un mystère Un mystère pour moi de savoir comment nos porteurs trouvaient leur route à travers les marais. En été de la cavalcade marchaient deux hommes munis de longues perches destinées à explorer le sol dont la nature, pour des causes que j ’ignore, changeait fréquemment d’un mois à l’autre. Je n’ai jamais vu de paysage plus mélancolique. Des lieues et des lieues de fondrières, coupées seulement çà et là par des bandes de terrain relativement solide, et par des étangs profonds bordés de joncs où l’on entendait sans cessé les cris des butors et le coassement de grenouilles gigantesques ; les airs sillonnés du vol d’innombrables oiseaux, tels que grues, canards, sarcelles, bécassines, pluviers ; des quantités de serpents venimeux se vautrant dans la fange... Quant aux moustiques, ils étaient encore pires que sur la rivière et nous tourmentaient atrocement. Le pire fléau du marécage était certainement l’horrible odeur de végétation pourrie qui s’en dégageait et les exhalaisons méphitiques que nous étions par suite obligés de respirer.

Cependant, nous continuions notre route et, juste au moment ou le soleil se couchait avec un lugubre éclat, nous atteignions un monticule large d’environ deux acres — petite oasis au milieu Un désert de boue — où Billali nous annonça que nous allions camper. Le campement ne fut, en réalité, guère compliqué et consista à s’asseoir en rond autour d’un feu composé de roseaux desséchés et de bois que nous avions apporté avec nous. Décidés, néanmoins, à tirer le meilleur parti possible de la situation, nous mangeâmes avec autant d’appétit que nous le permettaient l’humidité pestilentielle et la chaleur accablante, car cette région basse était torride. Malgré la chaleur, nous étions heureux de nous tenir près du feu, parce que nous avions découvert que les moustiques craignaient la fumée. Notre repas fini, nous nous roulâmes dans nos couvertures ; mais, en ce qui me concerne, le coassement des grenouilles et les cris des bécassines, planant dans les airs, me rendirent le sommeil impossible... Je me retournai vers Léo, étendu auprès de moi ; il sommeillait, mais son visage avait une coloration que je n’aimais guère et à la lueur vacillante du feu, je vis Ustane, qui était couchée de l’autre côté de lui, se lever de temps en temps sur son coude et le regarder d’un air anxieux.

Cependant, je ne pouvais rien faire pour lui, car nous avions tous absorbé déjà une forte dose de quinine. le seul remède que nous eussions ; aussi demeurai-je immobile, contemplant la voûte étoilée, et absorbé dans de profondes réflexions... Je maudissais la témérité de notre entreprise et, pourtant, je ne pouvais m’empêcher de constater à quel point nos aventures semblaient concorder avec l’inscription du tesson de poterie. Qui était cette femme extraordinaire, souveraine d’un peuple apparemment aussi extraordinaire qu’elle-même et régnant au milieu des vestiges d’une civilisation disparue ? Et que signifiait cette histoire du feu qui donnait une vie éternelle ? Était-ce possible qu’il existât un fluide ou une essence capable de protéger notre muraille de chair contre les assauts de la décrépitude ? C’était possible, quoique peu probable... Et si c’était vrai, qu’arriverait-il ? La personne qui aurait fait cette découverte gouvernerait sans doute le monde : elle posséderait toute la richesse, la puissance, la sagesse de l’univers. Elle pourrait consacrer sa vie entière à l’étude de chaque art et de chaque science. Et maintenant, si cette femme était réellement immortelle, ce que je ne pouvais croire, comment se faisait-il qu’avec un pareil pouvoir, elle préférât rester dans une grotte en compagnie de cannibales ? Toute cette histoire était monstrueuse et digne de l’époque superstitieuse où elle avait été écrite. En tout cas, ce n’était pas moi qui essaieras de vivre éternellement... j’avais eu bien trop de désappointements et de secrètes amertumes durant ma courte existence...

À suivre

RIDER HAGGARD.

(Traduit de l’anglais par M. Georges Labouchère.)