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Rider Haggard : She 35

mercredi 23 décembre 2020, par Denis Blaizot


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[(Ce texte a été publié le 20 mars 1920 1920 dans l’Excelsior. Et vous pouvez le retrouver aujourd’hui sur Gallica

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SHE (ELLE) 35

Roman de M. RIDER HAGGARD

XXV (Suite)

Mais, soudain, un changement étrange se produisit en elle... Son sourire disparut, faisant place à un regard sec et dur ; son visage se contracta, comme si quelque anxiété y laissait son empreinte. Ses yeux perdirent leur éclat, le corps entier parut se voûter...

Je me frottai les yeux, croyant être le jouet de quelque hallucination ou d’une illusion d’optique produite par la réfraction de la lumière ; et, sur ces entrefaites, la colonne de feu s’engloutit avec fracas dans les entrailles de la Terre, laissant Ayesha toujours au même endroit ! Dès que la flamme eut disparu, Ayesha se dirigea vers Léo — il me sembla que son pas était lourd et pesant — et voulut poser sa main sur l’épaule de son amant. Je regardai son bras si merveilleusement beau naguère : il devenait sec et anguleux ! Et son visage ? Ah ciel ! son visage vieillissait sous mes yeux ! Je crois que Léo le remarqua, lui aussi ; du moins recula-t-il d’un pas ou deux...

— Qu’y a-t-il donc, Kallikratès ? dit-elle.

Hélas ! où était son doux accent ? Sa voix était maintenant criarde et chevrotante.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? répéta-t-elle avec difficulté, je me sens tout éblouie... Et pourtant, ce feu est toujours le même, le principe de Vie ne peut s’altérer. Dis-moi, Kallikratès, mes yeux sont-ils endommagés ? Je n’y vois plus clair.

Et, portant la main à sa tête, elle tâta sa chevelure : horreur suprême ! la chevelure tomba tout entière sur le sol !

- O regardez ! Regardez ! Regardez ! s’écria Job avec terreur, l’écume aux lèvres, les yeux sortis de la tête. Regardez ! Regardez ! Regardez ! elle se change en singe !

Et il s’affaissa sur le sol, en écumant, et en grinçant des dents.

C’était vrai... Ma plume se refuse presque à retracer cet effroyable souvenir... Elle se ratatinait peu à peu, la ceinture dorée glissa jusqu’à terre, et son corps devint de plus en plus petit... En même temps, la blancheur éclatante de sa peau faisait place à une couleur brune et jaunâtre, comme celle d’un vieux parchemin. Elle porta la main à sa tête : cette main n’était plus qu’une griffe, une serre humaine comparable à celle d’une momie égyptienne mal conservée. L’infortunée parut alors se rendre compte du changement qui survenait en elle et, se roulant sur le sol, elle poussa des cris déchirants.

Elle diminua, diminua, et au bout d’un instant, la superbe Ayesha n’était pas plus grande qu’un babouin !... Sa peau était maintenant couverte de rides, et son visage informe portait la marque de la plus extrême vieillesse... Impossible de peindre l’horrible expression de cette figure ravagée par les ans et à peine aussi grosse maintenant que celle d’un enfant de deux mois !... Enfin, elle demeura sans mouvement, ou à peu près. Cette femme qui, deux minutes auparavant, nous éblouissait par son incomparable beauté, gisait maintenant sur le sol et n’était plus qu’une momie hideuse à contempler ! Et pourtant, j’y songeai sur-le-champ, c’était la même femme !

Nous vîmes qu’elle était à l’agonie, et nous en rendîmes grâce à Dieu, car, si elle avait vécu quelles n’auraient pas été ses souffrances ! Elle se souleva sur ses mains osseuses, et regarda vaguement autour d’elle, balançant sa tête de droite et de gauche. Elle ne pouvait voir, car ses yeux vitreux étaient recouverts d’une sorte d’écaille.

Quel horrible spectacle ! Elle pouvait encore parler néanmoins.

— Kallikratès, dit-elle d’une voix rauque, ne m’oublie pas, Kallikratès ! aie pitié de ma misère ; je reviendrai et ma beauté renaîtra, je le jure... Oh ! Oh !

Et elle retomba, la face contre terre, sans mouvement.

À l’endroit même où, plus de vingt siècles auparavant, elle avait massacré le prêtre Kallikratès, elle tomba et mourut...

Glacés d’épouvante, nous ne pûmes résister à toutes ces horreurs et, quelques instants après, nous tombions nous-mêmes évanouis.

Je ne sais combien de temps nous restâmes dans cet état. Plusieurs heures, je suppose. Quand je rouvris enfin les yeux, mes deux compagnons étaient encore étendus sur le sol. La lumière rosée rayonnait comme une céleste aurore et la colonne de feu, qui disparaissait au moment de mon réveil, faisait entendre son crépitement accoutumé. Et la hideuse petite momie, qui avait été la glorieuse Ayesha, gisait toujours au même endroit. Hélas ! ce n’était pas un rêve, c’était une affreuse réalité !...

Qu’est-ce qui avait produit ce sinistre changement ? La nature du feu vivifiant avait-elle changé ? Apportait-il parfois une essence de mort au lieu d’une essence de vie ? Ou peut-être, quand on s’était imprégné de la flamme de vie, une seconde expérience neutralisait-elle la première ? Quoi qu’il en soit, le doigt de la Providence se voyait clairement en cette affaire. Ayesha, ensevelie dans un véritable sépulcre, et attendant de siècle en siècle la venue de son amant ne pouvait guère déranger l’ordre de l’univers. Mais Ayesha, triomphante, revêtue d’une jeunesse et d’une beauté éternelles, et possédant la sagesse de plusieurs siècles, aurait révolutionné la société et peut-être même changé la destinée de l’humanité. Elle allait à l’encontre de la Loi éternelle, et celle Loi l’avait précipitée dans le néant.

Je restai quelques minutes étendu sur le sol, roulant dans ma tête ces problèmes redoutables. Cependant, grâce à la légèreté de l’atmosphère, je ne tardai pas à recouvrer mes forces physiques, et me relevant avec peine, je songeai à secourir mes deux compagnons. Mais je pris tout d’abord la robe et l’écharpe avec lesquelles Ayesha dissimulait ses charmes aux yeux des hommes, et détournant la tête, j’ensevelis cette relique de la reine défunte, ce triste débris de la beauté et de la vie humaines.

Puis, enjambant les masses de cheveux noirs et parfumés qui jonchaient le sol, je me baissai sur Job, qui était couché la face contre terre, et le retournai... Hélas ! notre fidèle serviteur était mort ! Ses nerfs, déjà ébranlés par toutes Les épreuves qu’il avait subies, n’avaient pu résister à ce spectacle hideux, et il était mort de frayeur, ses traits contractés l’indiquaient suffisamment.

Quant à Léo, il n’était qu’évanoui, et je parvins à lui faire reprendre ses sens ; mais, au moment où il se dressait sur son séant, un nouveau spectacle terrifiant s’offrit à mes regards... Lorsque nous étions arrivés dans cet affreux endroit, ses cheveux étaient de l’or le plus pur : maintenant, ils grisonnaient et, au bout d’un instant, ils devinrent blancs comme neige. En outre, il paraissait avoir vingt ans de plus !

— Qu’allons-nous faire ? demanda-t-il d’une voix caverneuse, lorsque son esprit se fut un peu élucidé.

— Tâcher de sortir d’ici, je pense, lui répondis-je ; à moins que vous ne vouliez entrer là-dedans.

Et je lui montrai la colonne de feu qui s’avançait de nouveau.

— J’y entrerais si j’étais sûr d’y mourir, dit-il en souriant. Maudites soient mes craintes ! Si je n’avais pas hésité, elle n’aurait pas eu à me montrer le chemin !... Mais, au lieu de me tuer, le feu pourrait bien me rendre immortel, et, ma foi. je n’ai pas la patience d’attendre deux-mille ans qu’elle vienne me chercher ! Je préfère mourir quand mon heure sera venue, peut-être ce moment ne tardera-t-il guère... Entrez-y si vous voulez...

À suivre

RIDER HAGGARD.

(Traduit de l’anglais par M. Georges Labouchère.)