Accueil > Ebooks gratuits > Maurice Renard > Maurice Renard : L’Affaire du boulevard Malesherbes

Maurice Renard : L’Affaire du boulevard Malesherbes

mercredi 4 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette excellente nouvelle policière de la série des enquêtes du commissaire Jérôme est parue dans Le Matin du 90 janvier 1937 1937 .

Une « simple » histoire de vol, mais dont le motif n’est pas ce qu’on pourrait croire au vu des informations fournies par la victime. Mais c’est sans compter avec la perspicacité du commissaire Jérôme.

À l’entrée du visiteur, le commissaire divisionnaire Jérôme se leva et désigna, devant lui, au delà du bureau, l’un des fauteuils de cuir sur lesquels s’étaient assis, au long des jours, tarit d’êtres anxieux, ceux-ci victimes, ceux-là soupçonnés.

Jérôme venait de relire le nom, sur la carte de visite :

Comte Georges de La Heaumerie

C’était un homme grisonnant, pâle, de mise très soignée. S’étant assis bien en face de Jérôme, il souriait un peu, par habitude de civilité, en ôtant ses gants avec des gestes pleins d’aisance.

— Monsieur, commença-t-il délibérément, l’affaire qui m’amène à vous — et qui, je m’empresse de le dire, n’est grave que pour moi seul — est telle que j’ai préféré venir vous trouver directement, sur la foi de votre réputation, plutôt que de m’adresser au commissaire de mon quartier.

 » Voici les faits.

 » On m’a volé une toile, un portrait auquel je tenais plus qu’à tout au monde et dont je vous ai apporté, à toutes fins utiles, une reproduction photographique. »

Ce disant. le comté de La Heaumerie sortit de sa poche et tendit à Jérôme une épreuve, format carte-album, représentant une jeune femme très jolie et infiniment gracieuse.

— Remarquez, reprît M. de La Heaumerie, que l’œuvre n’est pas d’un grand peintre, je veux dire : d’un peintre renommé, qui vend cher. Par conséquent, ce n’est pas la valeur marchande de ce portrait qui a tenté le cambrioleur. Aussi bien est-il fort malaisé, aujourd’hui, de négocier un tableau aussi reconnaissable que le portrait de ma femme... Car c’est ma femme, monsieur, ma bien-aimée femme que, vous avez sous les yeux. Elle est morte, il y a bientôt quatre ans. J’en reste inconsolable. Et voilà qu’on m’a volé cette image merveilleusement ressemblante, où je croyais parfois la voir revivre...

Jérôme, respectueux de l’émotion qui troublait le comte de La Heaumerie, attendit qu’il se fût repris, et demanda doucement :

— Voulez-vous m’exposer très clairement les circonstances.

— J’y viens, monsieur. Pardonnez-moi. Je serai bref. J’ai épousé, en 1922, Mlle Élise d’Arvières. Elle avait vingt-deux ans moi quarante-quatre, le double. Elle était pauvre, chargée de famille : j’étais riche, je le suis encore. J’ai su, depuis, qu’elle aimait alors un jeune homme de son âge, nommé Robert Dyx, et qu’il l’aimait aussi. Elle a sacrifié cet amour à la fortune que je lui offrais. Oui, elle a fait cela, pour sa mère, pour sa famille : des gens très dignes et très malheureux. À ce moment-là, Robert Dyx n’avait rien et n’était rien. Maintenant, je le sais, il a réussi ; c’est un homme d’affaires audacieux. Je le sais, dis-je... C’est que je n’ai cessé de suivre sa vie, de surveiller ses actes, depuis le jour où le secret de ma femme m’a été révélé... Jamais elle n’a revu Robert Dyx. Jamais ! Elle a été pour moi l’épouse la plus dévouée, la plus fidèle, la plus loyale ! A-t-elle oublié totalement l’homme qui, le premier, avait touché son cœur ? Je l’ignore. Lui, de son côté, s’est toujours tenu à l’écart, témoignant d’une correction parfaite. Mais cette surveillance que j’ai exercée sur lui — je l’avoue franchement, avec quelque honte — m’a fait connaître qu’il conservait pieusement toutes les reliques de leur idylle. Je sais que la mort d’Élise, loin de calmer sa passion, n’a fait que lui rendre plus cher tout ce qui peut lui rappeler ma femme. Ma femme, entendez-vous ! Ah ! monsieur, quelle étrange et misérable jalousie que la mienne, que la sienne ! Nous nous haïssons, de loin, en secret, pour un souvenir, pour un tombeau !

Ici, M. de La Heaumerie se tut et regarda fixement Jérôme, pour lui faire comprendre, sans rien ajouter, sa pensée.

— En résumé, fit Jérôme, c’est ce M. Robert Dyx que vous soupçonnez d’avoir volé le portrait de Mme de La Heaumerie.

Le comte ne répondit que par un geste qui ne contredisait point.

— Quelles sont les dimensions du portrait ? demanda Jérôme.

— Grandeur nature. Mais on n’a pas emporté le cadre. La toile a été découpée, à l’aide de quelque canif, fort proprement. Cela pouvait faire un rouleau ne mesurant peut-être que quatre-vingts centimètres de long. Relativement facile à dissimuler sous un paletot ou une pèlerine. Or, j’ai été absent toute la journée d’hier et ne puis certifier que mes domestiques ne sont pas sortis en mon absence, ne serait-ce que pour monter chez eux, aux mansardes.

— C’est donc hier que le vol a été, commis ?

— Je m’en suis aperçu à onze heures, cette nuit. Je rentre d’habitude plus tôt. Et je ne manquais jamais de me rendre dans le petit salon où se trouvait le portrait. C’est là, monsieur, que je passais des heures, chaque nuit, en contemplation, en prière, devant l’image qu’on m’a prise... Cette nuit, je n’ai plus trouvé qu’un cadre vide !

— Et vos domestiques ?

— Aucun n’a vu ni entendu quoi que ce fût de suspect. Je les ai interrogés ce matin, tous, comme j’avais questionné sur l’heure mon valet de chambre, qui attend ma rentrée, chaque soir. Des ouvriers étaient venus, l’après-midi, pour exécuter diverses réparations. J’ai la conviction que le vol a été perpétré Ma faveur de leur présence, par...

— Par M. Robert Dyx ?

— Non, mais par quelqu’un...

— À sa solde ?... Est-ce bien là votre idée ?

— Oui, déclara fermement M. de la Heaumerie, l’œil brillant de colère.

— Bien, conclut Jérôme. Rendons-nous sur place, si vous le voulez bien.

— Tout à votre disposition.

×××

Le comte de La Heaumerie habitait, boulevard Malesherbes, un magnifique appartement de douze pièces, au premier étage. Guidé par lui, le commissaire divisionnaire en fit le tour. Le petit salon du portrait était situé tout au bout, tandis que la chambre du comte s’ouvrait à l’autre bout. Jérôme, l’ayant constaté, vint à dire qu’après tout, il eut été facile de voler le portrait, la nuit, pendant le sommeil de M. de La Heaumerie, lequel, tout là-bas, n’eût rien entendu.

À quoi il lui fut répondu :

— Monsieur, je ne vous cacherai rien. Ce n’étaient pas quelques heures que je passais, prostré et pleurant, agenouillé, chaque nuit, devant le fantôme de ma femme adorée. L’aube seule me tirait de ma douloureuse et pourtant bienheureuse veillée. Ce n’est donc que pendant le jour qu’on pouvait me ravir mon trésor...

Le valet de chambre, interrogé, affirma avec beaucoup de fermeté que personne n’avait pu s’introduire dans l’appartement pendant la soirée, jusqu’au retour de monsieur le comte.

Jérôme acheva sa visite et ses interrogatoires sur la certitude que, selon les dires de M. de La Heaumerie, le vol avait été commis la veille, après-midi, par un homme qui s’était fait passer pour un ouvrier, — sinon par un ouvrier plus ou moins temporaire.

Aucune trace d’effraction, en effet, n’était visible. Quant au mobile du délit, le comte l’avait bien deviné, puisque rien d’autre que le portrait n’avait disparu.

Jérôme quitta la place. En partant, il jeta sur l’immeuble un dernier coup d’œil, et regagna le quai des Orfèvres, où son premier soin fut de s’enquérir de M. Robert Dyx.

M. Robert Dyx voyageait. Parti depuis trois jours, il ne rentrerait à Paris que la semaine suivante. — Cela ne prouvait absolument rien.

La-dessus, Jérôme prit le temps de réfléchir. Et il le prit si bien que M. de La Heaumerie n’entendit plus parler de lui pendant cinq longues journées.

Il ne le revit qu’au cours de la sixième nuit, vers trois heures du matin. M. de La Heaumerie dormait profondément, sous l’influence d’un soporifique bienfaisant. lorsqu’il se sentit secoué par l’épaule.

Il vit sa chambre tout éclairée et Jérôme près de lui, avec du plâtre gui blanchissait son pardessus.

— Levez-vous, lui dit celui-ci, nous tenons votre voleur.

Sans rien comprendre, le comte se leva, balbutiant :

— Mais comment avez-vous pénétré chez moi ?

— Venez, monsieur, venez. J’ai pénétré chez vous par cet orifice !

Parvenu dans le petit salon du bout, Jérôme montrait une brèche fraîchement ouverte dans la muraille. Par cette ouverture on apercevait la salle de vente du joaillier voisin et plusieurs hommes, dont un entre deux autres, avait les menottes.

— Un vulgaire perceur de murailles, expliqua Jérôme. Mais, pour opérer tranquillement, il avait besoin, monsieur, que vous ne vinssiez plus passer les nuits dans ce salon. Comprenez-vous ?

Maurice Renard Maurice Renard