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Jules Verne (1828 -1905)

Le panthéon scientifique, Sciences et Voyages N°455 — 17 mai 1928

mercredi 27 décembre 2017, par Denis Blaizot

Assurément, on ne peut classer Jules Verne   parmi les hommes de science ; ce ne fut pas non plus un grand voyageur. Il n’a pas créé d’œuvre scientifique, et les explorations géographiques n’ont rien d’exceptionnel. Mais il a créé le roman scientifique ; il a su imaginer des conséquences possibles de découvertes qui ne faisaient que s’ébaucher. Il a, sur celles-ci, construit des œuvres d’imagination qui ont intéressé et charmé des millions de lecteurs. Et l’événement a montré que ce qu’il pressentait pouvait devenir vrai ; l’est devenu, en fait. Il a pressenti le grand développement de l’aéronautique ; il a deviné le sous-marin, il a pressenti les voyages interplanétaires qui, maintenant, apparaissent comme chose scientifiquement possible. Il fut un prophète de la science, dans un certain domaine.

 Famille et origines.

Jules Verne   est né le 8 février 1828 à Nantes. Ce que furent sa famille et sa carrière, sa nièce, Mme Allotte de la Fuye l’a raconté dans un livre fort bien fait et intéressant, qui a pour titre Jules Verne  , sa vie, son œuvre (S. Kra). Son père, Pierre Verne, achetait en 1825   une charge d’avoué à Nantes. En 1826 le hasard lui fit rencontrer une jeune fille charmante, à l’île Feydeau : Il s’enquit d’elle, fit sa connaissance, lui déclara son amour et reçut l’aveu du sien. Et Pierre et Sophie se marièrent. Un an après, naissait Jules Verne  . Les choses de la mer et de la navigation, dans cette ville et ce milieu d’armateurs, ne pouvaient manquer d’attirer l’attention de l’enfant, les choses des pays lointains aussi : produits végétaux, animaux, marchandises diverses encombrant les quais. Ce n’est pas un prodige, mais il est intelligent et imaginatif.

Il lui vient un frère, Paul, et tous deux, à neuf et huit ans respectivement, entrent comme internes au Petit Séminaire de Saint-Donatien.

 Études

Ce fut un élève fantaisiste. On lui doit l’axiome qu’il a formulé plus tard à propos d’un élève médiocre qui devint un homme remarquable : "O enfants, réjouissez-vous de n’avoir jamais travaillé dans votre jeunesse. Les enfants studieux deviennent remarquablement des jeunes gens stupides et d’imbéciles grandes personnes. » Ce qui est parfois vrai, mais souvent faux aussi. Il ne faut pas généraliser à ce point : ce qui est vrai des uns est faux des autres. Des camarades ont déclaré qu’il couvrait ses cahiers de plans de machines volantes et navigantes. En tout cas, les deux frères se sentirent attirés par la navigation ; la terre ne les séduisait pas bien que leur père fût devenu propriétaire d’une maison de campagne à Chantenay.

La preuve en soit dans ce qui se passa certain jour de l’été de 1839. Jules disparut, Il était parti de grand matin, et l’horloge marquait midi et demie. Grand émoi, On cherche l’enfant de tous côtés : et un marinier raconte avoir vu Jules rejoindre, en canot, avec deux mousses, un long-courrier, la Coralie, partie pour... les Indes. Mais elle doit faire escale à Paimbœuf, et le pyroscaphe est là. Cet engin, devenu fossile, et ayant disparu comme le Brontosaure, permit à Pierre Verne d’aller cueillir son fils le soir même. Ce dernier commençait du reste à éprouver quelques regrets de son escapade... Cela ne l’empêcha de recevoir une correction méritée, et d’avoir à faire serment qu’il ne récidiverait pas. « Je ne voyagerai plus qu’en rêve », déclara-t-il à sa mère, avec solennité. Peut-être d’ailleurs les Indes l’eussent-elles déçu, « Je n’aime que les ciels gris », a-t-il dit. Les études continuent après cet incident ; les deux frères entrent au Lycée pour faire leurs classes de rhétorique et de philosophie. Jules n’y épuise pas ses réserves cérébrales ; il n’obtint que des accessits, mais passe avec aisance son baccalauréat. Quelque goût de la littérature lui était venu : n’a-t-il pas à cette époque écrit une tragédie en vers dont il ne subsiste même pas le nom, qu’il offrit au théâtre de marionnettes, lequel n’en voulut pas. Vers le même temps, il écrivit une tragédie que Caroline, une cousine trop aimée mais pas du tout aimante, écouta avec froideur. Ce chef-d’œuvre aussi a péri. Et sur ces entrefaites Caroline se fiance à un autre. Jules, alors, imagine que Paris le guérira. Mais son père veut en faire un avoué et l’engage à attendre, et pour passer le temps, à commencer son droit, et à travailler à l’étude. Puis le moment vient où Jules gagne Paris : il habite chez une grand’tante, et passe son examen, puis part pour Provins, pour le mariage de l’insensible Caroline. « Pardonnez-lui, Seigneur, écrit l’inconsolable : elle ne sait pas ce qu’elle fait. Au reste, ajoute-t-il, inspiré par le diable cette fois, je me vengerai en tuant son gros chat blanc à la première rencontre. » Il retourne à Nantes, prépare son second examen, va à Paris où il logea avec un camarade, et y arrive en 48 pour les fêtes de la Constitution.

Il y vit bien petitement : l’avoué n’accable pas son fils d’or. Les deux jeunes gens n’ont, ensemble, qu’une seule tenue de soirée complète ; aussi, jamais ne les voit-on le même soir dans le même salon. Quelques occasions de mondanités leur sont offertes par des oncles qui les présentent à quelques maîtresses de maison. Il y fait la connaissance de d’Arpentigny, le chiromancien, d’Alexandre Dumas (père), et s’éprend de la littérature, pour laquelle il a déjà manifesté du goût ; il se met à écrire, et pond trois œuvres qu’il offre à Dumas pour le théâtre historique. Dumas en retient une, les pailles rompues. Cette comédie est jouée (1850) et a quelque succès qui le fait connaître d’un cercle de jeunes où il pénètre, écrivains, musiciens et peintres. Jules prend quelque importance pour les Nantais. Une représentation des Pailles rompues leur est offerte au Théâtre Graslin ; elle réussit ; mais l’auteur ne se tient pas pour satisfait du succès et de l’œuvre. Il veut quelque chose de mieux : combiner la science qui l’intéresse, avec la forme théâtrale qui le séduit. De là, retour à Paris, et préparation de quelques pièces qui sont jouées. Mais le droit est achevé et Pierre Verne demande à son fils de revenir à Nantes s’inscrire au barreau. Jules refuse, respectueusement : il lui faut Paris et la littérature. Mais il faut vivre aussi, ce qui suppose des besognes pénibles et mal payées, dans l’intervalle desquelles, il fréquente les bibliothèques et se repaît d’œuvres scientifiques. Avec joie, il devient secrétaire du Théâtre Lyrique, ce qui l’excite à écrire pour le théâtre et pour les revues. Entre temps, ses parents forment pour lui des projets de mariage, qui échouent. Il continue à fouiller dans les ouvrages scientifiques ; il quitte le Théâtre Lyrique par trop absorbant, et un incident se présente.

Un de ses amis se marie à Amiens ; il y va pour la cérémonie. « Pour deux jours », écrit-il à sa mère. Une semaine après, il y est encore. Car il a été séduit par une jeune veuve, Honorine de Viane ; il en est amoureux. Elle a un frère, agent de change à Amiens, qui l’engage à acheter une part d’agent de change à Paris. Elle coûte cher. Mais Pierre Verne est très bon père : il fournira l’argent. Le mariage a lieu et le jeune couple débarque à Paris (1857).

 Jules Verne   financier

De quoi vont-ils vivre ? Naturellement, du travail du jeune mari à sa charge. Alors commence une double existence très agitée. « Levé à 5 heures, raconte sa nièce, il s’affuble n’importe comment, noue son pantalon sur sa chemise de nuit, avec la ceinture d’Honorine, avale n’importe quoi dans la cuisine, lit, écrit, prend des notes jusqu’à 10 heures. Puis mettant sous clef son trésor secret il redevient un homme correct , déjeune et se rend à la Corbeille des agents de change. Là, il observe, s’informe, aiguise son jugement, mais réussit plus de bons mots que d’affaires, assure un autre coulissier d’alors, Félix Duquesnel ».

A vrai dire, à la Corbeille, Jules Verne   fréquente surtout un groupe particulièrement ami des lettres et du théâtre.

A cette époque se place le premier voyage de Jules Verne  . L’occasion lui est offerte par un ami d’un voyage gratuit en Écosse, qui lui donne une grande joie, et lui fournit des notations dont il tirera parti dans le Rayon vert. Il écrit un peu au Musée des Familles, et se lie avec Nadar, s’intéresse beaucoup à l’aérostation, et voilà que l’idée de Cinq semaines en ballon se forme.

 Où Hetzel intervient

Il en est là (1862  ) quand, un beau jour, il a l’idée d’aller trouver Hetzel, un manuscrit en poche. « Hetzel, dit Mme Allotte de La Fuye, était l’éditeur artiste, celui pour lequel rien n’égale la joie de découvrir un écrivain de valeur. Il possédait un flair d’autant plus infaillible que lui-même était, sous le pseudonyme de P.-J. Stahl, l’auteur d’ouvrages raffinés et charmants. Il suffira de citer Maroussia, succès inépuisable, et ces moralités, dont la forme élégamment familière enveloppe une philosophie aiguë ».

Qu’apportait Jules Verne   ? C’était Cinq semaines en ballon sous une forme première qui n’a pas été conservée. Mais la forme de l’œuvre ne plut pas à l’éditeur : Jules Verne   l’apprit vingt-cinq jours plus tard en allant prendre la réponse. Il fut désolé, et furieux à la fois. Mais Hetzel le retint. « Vous avez, lui dit-il tous les signes caractéristiques du conteur. » Et soulignant divers passages du manuscrit, il ajouta : « Nouez-les, faites-en un tout, un roman véritable, rapportez-moi ce travail le plus tôt possible ; je l’étudierai. » Jules Verne   se retire... il se sent sauvé. Il lui est enjoint de transformer son article en trois colonnes en un roman des dimensions qu’il voudra.

Hetzel « vit un inoubliable éclair de bonheur passer sur la figure désespérée qu’il observait de son œil sagace ».

Quinze jours après, Jules Verne   revenait. Cette fois, avec un volume complet, où il avait mis à la fois la Science et la Fantaisie, deux domaines qu’il connaissait bien, à force de recherches, de lectures, de notes, de souvenirs emmagasinés, et ce volume, c’est celui que nous connaissons tous sous le titre de Cinq semaines en ballon. — Hetzel l’accepta d’emblée, et, en outre, d’avance, il acceptait les œuvres que dès lors Jules Verne   méditait. Celui-ci lui esquissa son programme général, qui était celui d’une promenade à travers le Cosmos, imaginée par un écrivain du XIXe S. Immédiatement Hetzel proposa un traité à son nouvel auteur. « Celui-ci devenait sa propriété, son auteur-lige, s’engageait à lui fournir pendant 20 ans, soit 2 volumes par an, soit 40 volumes dans un plus court laps de temps. Pour ce, Jules Verne   recevrait soit 20000 francs par an, soit 10000 francs par volume, traité que volontairement Hetzel annula cinq fois et refit toujours plus brillant pour son romancier. » La joie de Jules Verne   fut profonde. Une voie s’ouvrait à lui, qu’il aimait, qui était dans ses goûts ; il n’avait plus qu’à la suivre. Tout le reste ne lui était plus rien. Et sans tarder il tint à ses camarades de la Corbeille un petit discours dont Duquesnel nous a conservé la teneur.

« Mes enfants, dit le nouveau romancier, je vais vous quitter. J’ai eu l’idée, celle que tout homme, selon Girardin, devrait avoir une fois par jour, et que j’ai eue, moi, une seule fois dans ma vie, l’idée qui doit faire sa fortune. Je viens d’écrire un roman d’une forme nouvelle, bien à moi. S’il réussit, ce sera le filon de la mine d’or. Alors je continuerai d’écrire, d’écrire sans relâche, tandis que vous achèterez des valeurs la veille de la baisse et que vous les vendrez la veille de la hausse. Je lâche la bourse. Bonsoir, les enfants... »

Quelques semaines après, le roman paraissait, qui, aussitôt, empoigna le public, grands et petits. C’était au moment où le ballon de Nadar, le Géant, prit son vol (4 octobre 1863). Mais tandis que le ballon de Jules Verne   opérait le tour du monde, celui de Nadar alla s’écraser à Meaux, en attendant d’aller périr à Hanovre.

 La situation se développe

Devant le succès, Hetzel n’eut qu’une préoccupation : celle d’en préparer un second. Ce fut celle de Jules Verne   aussi, naturellement, qui se mit à l’œuvre avec ardeur. Cette fois, il songea à son voyage dans les parages septentrionaux. Il y était incité par des récits qu’il avait recueillis, enfant, d’un vieil ami de la famille, le peintre Châteaubourg et ce furent les Aventures du capitaine Hatteron [1] qu’il mit sur le chantier, si vite que, dès mars 1864,1’œuvre commençait à paraître dans le Magasin d’éducation et de Récréation qu’Hetzel fondait, dont Jules Verne   devait devenir la colonne maîtresse. Inutile de dire que l’allégresse était grande à Chantenay et à Nantes. L’écrivain devenu célèbre en un tournemain est d’un naturel très gai. Il est toujours, dit sa biographe, « prêt à se livrer à des facéties rabelaisiennes, indéniablement assez lourdes si invétérées chez lui, qu’il faut bien y voir un trait de caractère et l’inoffensive revanche de la bête contre les puissances du rêve ».

Il travaille comme un nègre : comme nègre qui travaillerait beaucoup. « Sa besogne d’écrivain ne l’épuise pas ; elle le soulage. Il se libère par son travail matinal de l’afflux d’idées, d’images, d’aventures, élaboré la nuit par son cerveau. Composer est alors pour lui une fonction quasi physiologique. Me priver d’écrire, confie-t-il à son frère, serait m’imposer la pire des continences ; l’oisiveté m’est un supplice : à peine un livre est-il terminé que je suis obligé d’en commencer un autre. Il écrit au crayon d’abord, tout d’un jet, posément, puis il repasse à l’encre ce premier tracé ; son écriture est nette, ferme, non fiévreuse. Mais il ne prend possession complète de son ouvrage que sur le caractère imprimé. Il exige parfois sept huit épreuves successives avant de donner le bon à tirer. Nous devons à ses retouches, désespoir des protes, la transparente justesse de son style. »

Nous sommes en 1864, et Hatteron est en voie de publication dans le journal d’Hetzel. A quoi travaille Jules Verne   ? Il a changé de climat. Du froid, il passe au chaud. Il prépare un roman volcanique, en Islande, qu’il a entrevue trois ans auparavant. Il connaît et fréquente Sainte-Claire-Deville qui lui raconte son expérience des volcans. Et en 1865, il conduit ses lecteurs toujours plus nombreux et enthousiastes au centre de la terre. Après, c’est à la Lune : projet qui, à l’heure présente, est pris et repris sérieusement. « Mon fils a une sorte de génie extravagant », disait plusieurs années auparavant Pierre Verne. Mais comme l’écrivait l’auteur à un ami : « Tout ce que j’invente, tout ce que j’imagine restera toujours au dessous de la vérité parce que viendra un moment où les créations de la science dépasseront celles de l’imagination »

 Jules Verne   navigateur

Jules Verne  , à cette époque (1866  ), est plongé dans la géographie. Il travaille « comme un forçat » à une géographie de la France illustrée pour Hetzel, en même temps qu’il élabore un voyage sous les mers. Il est fatigué et aimerait vivre un peu au bord de la mer, pour y travailler en paix. Le ménage quitte Auteuil pour le Crotoy, alors simple village de pêcheurs. Mais le paysage est pittoresque. Ce n’est point qu’il soit joli au sens où les citadins prennent le mot pour désigner une nature riante et molle, aisée, élégante : il est âpre, ensablé, sauvage. désertique. Tour à tour vide et pleine, la baie de Somme change souvent d’aspect. Et Jules Verne   s’y plaît infiniment : il a un bateau, le premier de ses trois Saint-Michel, baptisé d’après son fils Michel. C’est une Chaloupe de pêche aménagée tant bien que mal en bateau de plaisance. Le patron ne l’utilise ni à chasser ni à pêcher : il navigue, simplement. Et la première année, elle est calme, sa navigation. Honorine s’étonne de le voir s’allonger à plat ventre sur le pont. Et elle s’exprime nettement. « Comment peux-tu écrire de si belles choses, mon pauvre garçon ; tu ne regardes jamais le ciel qu’avec ton derrière ». Le « pauvre garçon » est, en réalité, très fatigué. Aussi ne rentre-t-il à Auteuil qu’en décembre (1866  ).

Tant de labeur est commandé par une raison secrète. Il veut qu’Honorine puisse mettre la maison sur un bon pied, et puis il voudrait traverser sur le Great Eastern qui vient de poser le câble transocéanique pour lequel Jules Verne   s’est pris d’enthousiasme : il a la naïveté de croire qu’à vivre en communication habituelle les humains vivront plus en paix. Ce grand bateau, quelque peu incohérent et débile, va retourner en Amérique, et Jules Verne   veut être du voyage. Il en sera : en mars 1867  , il embarque à Liverpool, rencontre une tempête à Terre-Neuve, visite New-York, le Niagara, etc. Et, de retour au Crotoy, il s’attelle sérieusement à Vingt mille lieues sous les mers. Il prédit le sous-marin. Il n’y a pas deux ans qu’a été expérimenté la Baleine Intelligente de Hulstead, et c’est au Crotoy que vers 1850 fut asphyxié l’inventeur américain Petit, dans son sous-marin qu’il essayait entre le Crotoy et Saint-Valery qui est en face. Son travail se fait en grande partie sur le Saint-Michel. De temps à autre, il sort de la baie et va faire connaissance de toute la côte, de Dieppe à Boulogne ; puis il revient au travail. Quelquefois il a des inquiétudes à ce sujet. Il se demande s’il ne va pas un peu fort, s’il n’abuse pas de l’invraisemblable. Mais il se rassure. « Tout ce qu’un homme est capable d’imaginer, d’autres hommes seront capables de le réaliser », écrit-il à son père. Fin 1869   — où il a fait un voyage original : il est du Crotoy venu sur le Saint-Michel à Paris, et le bateau est resté 10 jours mouillé au Pont des Arts — il remet son manuscrit de Vingt mille lieues.

Les calamités approchent. Jules Verne   fait son devoir : mobilisé comme garde-côte au Crotoy, il y défend avec 12 vétérans de la guerre de Crimée, trois fusils à pierre, et un canon haut comme un caniche, une côte que nul n’attaque. Honorine et les enfants s’installent à Amiens ; et durant ses loisirs militaires Jules Verne   travaille à force.

Durant cette période il écrit les Aventures de trois Russes et de trois Anglais, et commence le Pays des fourrures. Il a 4 volumes prêts, mais dans la situation troublée pourra-t-on les publier ? Versailles ne lui parait pas plus intelligent que la Commune. Il se demande s’il ne va pas avoir à refaire connaissance avec la Corbeille pour vivre : et en 1871, il y reparaît. Et c’est en voyant sur les boulevards une voiture de l’agence Cook que l’idée lui vient du Tour du Monde en 80 jours. C’est à ce moment qu’il perd son père (nov. 1871) : une grande perte. C’était un homme de grande élévation morale et de grand bon sens.

Jules Verne   est heureux du prix que l’Académie française lui décerne en 1872, et qui provoque de très vifs applaudissements, et se décide à se fixer à Amiens. Mais Paris le voit souvent : la distance est faible.

Le Tour du Monde parait en feuilleton dans le Temps, et obtient un succès incomparable. Et V. Cadol proposé d’en faire une pièce. Mais il échoue : d’Ennery se présente, et réussit. En 1874, la pièce est faite, et reçoit un accueil triomphal. C’est la gloire et la fortune avec. L’occasion est bonne pour remplacer le premier Saint-Michel par un second beaucoup plus élégant et pour acheter à Amiens un hôtel confortable. où il recevra beaucoup à la grande joie d’Honorine. Mais il y travaille aussi, et Michel Strogoff parait en 1877. Duquesne pense qu’il y a une pièce à en tirer : mais il préfère que d’Ennery s’en charge, ce qui a lieu. La pièce réussit admirablement.

 Une légende

C’est à ce moment que prend naissance une légende — en mai 1875. Un inconnu débarque à Amiens, demande à le voir et lui débite un singulier discours. « Monsieur, tout l’univers vous croit français, mais inutile de me rien celer. Je sais de source certaine qui vous êtes... Vous êtes un juif polonais, né à Plock près de Varsovie. Votre nom véritable est Olschewitz, nom dérivé d’Olscha, aulne, qui correspond au mot Vergne ou Verne. C’est vous-même qui avez traduit votre nom. Vers 1861 vous trouvant à Rome, vous avez abjuré la religion hébraïque afin d’épouser une Polonaise de grande fortune et grande race, une princesse... Vos fiançailles se rompirent. A ce moment-là même le gouvernement français conseillé par le Saint-Siège vous offrit un bel emploi au ministère de l’Intérieur. La France acheta votre plume et depuis lors vous n’avez jamais consenti à avouer vos origines israélites. » Jules Verne   infiniment amusé par cette ânerie fit mine d’y entrer pour de bon. Le curieux de l’affaire, c’est que le mystificateur prit au sérieux les propos de Jules Verne   et les répandit, ce qui fait que, plusieurs fois, « le palmipède saugrenu ». reprit son vol, dans des journaux étrangers, d’où ils passèrent dans la presse française. Et pourtant l’état civil du romancier n’a rien de douteux, et il n’y a rien, absolument rien, dit sa nièce, dans la « légende qui fera de ce fils du plus prudent des avoués français, une sorte d’aventurier, ayant renié sa race et ses croyances ancestrales, un personnage louche, sorti d’on ne sait où, engendré par on ne sait qui ». La légende du moins a prodigieusement amusé Jules Verne   et les siens.

 Navigations

La fortune est venue. Et le Saint-Michel III remplace le II. C’est un yacht à vapeur qu’avait fait construire le marquis de Préaulx, et que son propriétaire rêve de faire remplacer par un bâtiment plus vaste. Il est tout à fait à la convenance de Jules Verne  , qui décide vite l’affaire. Et le voilà qui, avec son frère Paul, son meilleur ami, navigue, accompagné de quelques camarades. Très fatigué, il ne connaît de détente qu’en mer où sa crampe des écrivains l’abandonne. Il voyage en Méditerranée, va en Écosse, Norvège, Irlande, dans la mer du Nord, la Baltique, en Méditerranée surtout (il prépare Mathias Sandorf), où il fait la connaissance de l’archiduc d’Autriche, Louis Salvator, frère de Jean Orth à la destinée énigmatique. Mathias Sandorf est un succès.

Mais cette période plaisante ne dure guère. En mars 1886, un accident se produit. Un soir, rentrant chez lui, Jules Verne   est abordé par un jeune homme. « Un malheureux adolescent, pris, à la suite d’un excès de travail, d’une fièvre cérébrale, s’échappe de chez lui avec une arme à feu. Par quelle aberration la braque-t-il sur l’écrivain dont il est, depuis l’enfance, le lecteur émerveillé ? » La balle atteint Jules Verne   au pied. « La presse s’émeut, puis se tait, brusquement. Il est des malheurs auxquels on ne touche pas. Le malheur de cet infortuné et de sa famille est de ceux-là. » La guérison est longue, et imparfaite. Il est atteint dans son activité. Dans sa sensibilité aussi : dans le même temps, il perd son ami Hetzel, et sa mère. Le goût de la vie l’abandonne. Il n’a plus le pied marin, et vend le Saint-Michel III aussi vite qu’il l’a acheté : il ne sera plus qu’un bourgeois d’Amiens. « Quel orage inconnu a courbé cette âme ? Nul ne l’a su », écrit sa nièce. Mais il y a eu quelque chose...

 Fin de vie

Jules Verne   jette l’ancre : il a rompu avec, le large. Que va-t-il faire ? Il n’aspire nullement à l’oisiveté, ou au repos. Son esprit reste très actif, et réfléchi. Il a, à la Société académique de Picardie, présenté un travail sur Amiens en l’an 2000   où il s’amuse à prévoir la physionomie de la ville transformée par les applications des découvertes modernes ; en même temps, dans un journal américain, il publie la journée d’un Journaliste américain en 2890, dans le même esprit, montrant jusqu’où la besogne quotidienne de son personnage sera influencée et modifiée par les inventions prévues. Jules Verne   rêve-t-il de transformer Amiens ? Toujours est-il qu’il souhaite en devenir un des conseillers municipaux, non pas pour faire de la politique, mais appliquer ses facultés inventives. Il n’hésite pas à se présenter sur une liste ultra-rouge, ce dont Honorine est atterrée. Son mari a-t-il donc évolué ? Quarante ans auparavant, Jules Verne   était un chaud défenseur de l’ordre. Il était pour Thiers. A-t-il donc changé ? Non pas. Des réformes urbaines lui paraissent possibles, désirables. Mais le fond de sa nature reste le même. « En sociologie, écrit-il à un ami, mon goût est l’ordre ; en politique, voici mon aspiration : créer dans le gouvernement actuel un parti raisonnable, équilibré, respectueux de la justice, des hautes croyances, ami des hommes, des arts et de la vie... Plusieurs de mes collègues sont des enragés : on les calmera. D’autres ont du bon sens : tant mieux. Quelques-uns sont des hurluberlus : tant mieux encore : leurs propos m’égaieront. J’en ai besoin. »

Il fut élu et prit ses fonctions très au sérieux, Il est chargé du contrat très ancien du théâtre : ce qui amène quelques discordances. Car un collègue propose que les abonnés au théâtre aient comme les abonnés à l’Opéra droit de vote pour ou contre les comédiens engagés par le Directeur. Jules Verne   proteste. Car alors il faudrait « obliger à se coudoyer au scrutin les dames comme il faut et les dames comme il en faut », A quoi le collègue observe que le Conseil aurait trop à faire à s’occuper de la vertu des dames de la ville. Il a à surveiller les roulottes boutiques, attractions foraines, cirques. Et c’est là qu’il prend le sujet des Aventures de César Cascabel. Il fait des conférences, il se dépense de façons variées... Mais s’il parait gai au dehors, chez lui il est morose. « En ces années il lutte contre un désespoir que ne peuvent dissiper les affectueuses prévenances de son entourage. » Évidemment un souvenir le trouble. Une passion secrète et peut-être surtout intellectuelle ? Quelque chose comme ce qu’on peut deviner dans le Château des Carpathes ? Après tout, cela ne nous regarde pas. Mais il y a quelque chose...

L’entourage s’inquiète. Son frère Paul, son seul confident, l’engage à venir quelques semailles à Chantenay : justement ses neveux les Guillon, armateurs à Nantes, vont lancer un voilier, le Jules-Verne. Il refuse et reste à Amiens. C’est un « incorrigible fantasque ». Et Il écrit : « J’ai trop et de trop graves sujets de tristesse pour me mêler aux joies de la famille nantaise. Toute gaîté m’est devenue insupportable : mon caractère est profondément altéré et j’ai reçu des coups dont je ne me remettrai jamais. » Toujours le mystère... Pourtant, il écrit encore (l’ile à Hélice), et c’est la vie politique telle qu’il la voit autour de lui qui fait la base de l’œuvre ; et d’autres œuvres suivent : le Sphinx des Glaces, le Testament d’un excentrique. Puis c’est un coup très dur : la mort de son meilleur ami, son frère Paul, qui lui inspire les Frères Kip. « Puis il porte en silence le deuil du camarade de ses jeux, de ses plaisirs, de ses projets, de ses amours, de ses peines ». Il s’isole plus que jamais, et travaille tout autant. « Quand je ne travaille pas, je ne me sens plus vivre », dit-il à l’écrivain d’Amicis venu pour le voir à Amiens. Aussi a-t-il travaillé jusqu’au bout.

En 1902  , début de cataracte, et surdité partielle, qui ne l’empêchent pas de composer toujours. « J’arriverai peut-être à mon centième volume", écrit-il à un de ses beaux-frères. Mais il se sent sur le bord, il ne le dit toutefois à personne. Il sait où il en est par une crise de diabète (1905  , mars). Puis le bras droit se paralyse. Et le 24 mars 1905  , c’est la fin. Il repose au cimetière de la Madeleine à Amiens, avec Honorine du Fraysne de Viane, qui l’a rejoint. Il avait demandé, après son premier accident, qu’on fit venir le prêtre avant d’appeler le médecin. Il n’était pas plus protestant, comme le bruit en a couru, qu’il ne fut israélite.

Son œuvre est très considérable, infiniment variée, et attachante. Et d’une très noble spiritualité. Il n’a jamais prêché que le travail, le courage, l’effort, la marche en avant. Il a amusé et intéressé, mais il a été plus. Ce fut un maître, a dit Maurice Barrès. Ce que le maréchal Lyautey a fort bien exprimé en relatant une de ses conversations avec un rond-de-cuir : « Tout ça, mon général, c’est du Jules Verne  . Mais oui, mon bon monsieur, c’est du Jules Verne  , parce que depuis vingt ans les peuples qui marchent ne font que du Jules Verne  . »

Byrd s’envolant vers le pôle dit : « C’est Jules Verne   qui m’y emmène. » Pour l’éminent romancier E. Estaunié, Jules Verne   a eu « un sens divinatoire des besoins nouveaux de l’humanité ».

« Nous tous, a dit le lieutenant de vaisseau Hourst, nous fûmes et sommes encore entraînés par Jules Verne  . » Et M. Jean Charcot : « J’ai relu, je relis avec passion les Voyages extraordinaires. La bibliothèque du Pourquoi-Pas ? les contient tous, et, non seulement je les vois entre les mains des hommes de l’état-major, mais ils sont très demandés aux heures difficiles par les hommes de l’équipage. »

La plupart des inventions modernes, Jules Verne   les a prévues, même hâtées et provoquées...

M. Édouard Belin affirme que ce fut Jules Verne   qui orienta ses études vers le problème de la télévision. A propos de la maîtrise de l’air, il faut se rappeler que le premier de Jules Verne   fut Cinq semaines en ballon publié en 1863 ? M. Charles Richet a écrit à ce sujet : « Si je fus, comme Wilbur Wright, comme mes amis Bréguet, comme tant tant d’autres, un passionné de l’aviation, c’est pour avoir lu, relu et médité Cinq semaines en ballon. C’est ce livre qui m’a décidé, presque enfant encore, à suivre tout ce qui se passait en aérostation, et le grand romancier idéaliste fut un initiateur pour la direction des aérostats, aussi bien que pour les plus lourds que l’air. »

Jules Verne   a deviné le sous-marin. Le roman Vingt mille lieues sous les mers date 1869  . Un Américain de dix ans, Simonake, lit ce roman, en 1876  , et se jure d’être un jour le capitaine Nemo.

« Jusqu’à sa dix-huitième année, dit Hubert Morand dans les Débats, il s’acharne à acquérir l’instruction technique et les milliers de dollars indispensables à ses premiers essais. En 1898  , pendant une effroyable tempête sur les côtes de Floride, son argonaute Junior plonge dans la mer et y trouve le calme. Jules Verne  , averti de cet exploit, répond par ce câblogramme où résonne la voix d’un prophète des temps modernes : « Quoique mon livre Vingt mille lieues sous les mers soit entièrement une œuvre d’imagination, je suis convaincu que tout ce qui y est écrit se réalisera point par point. »

M. Georges Claude, l’illustre inventeur, a fort justement dit : « Jules Verne   est plus que l’amuseur de la jeunesse que d’aucuns s’obstinent à voir en lui. Ce sont ses prodigieuses anticipation qui m’ont donné l’ambition de mettre au service de l’humanité quelques-unes des ressources sans nombre que nous offre la nature, et dont nous ne sommes que les humbles metteurs en scène...

Si, comme de nombreuses conversations m’autorisent à le croire, je puis juger de beaucoup d’inventeurs et chercheurs par moi-même, nul doute qu’il faille ranger le romancier des Voyages extraordinaires parmi les plus puissants artisans de cette évolution scientifico-industrielle, qui restera l’une des caractéristiques de notre époque. »


[1Il s’agit en fait des aventures du capitaine Hatteras