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Maurice Level : L’infirme

dimanche 14 novembre 2021, par Denis Blaizot

Ebooks gratuits
Des Epub et Pdf faits avec soin pour vous faire redécouvrir des œuvres anciennes tombées dans le domaine public.

Auteur : Maurice Level Maurice Level Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.

Titre : L’infirme

Date de première publication : 18 décembre 1919 1919 (Le journal)

Résumé :
Un ouvrier agricole a été gravement mutilé dans un accident de batteuse. Son incapacité apparente à utiliser ses mains est un bon moyen d’obtenir une rente de son ancien employeur. Mais...

Mon avis : Cette fois-ci, c’est en recherchant toute autre chose dans les numéros de Weird Tales 1933 1933 que j’ai découvert ce conte de presse de Maurice Level Maurice Level Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français. . Il a en effet été publié dans le numéro de février 1933 1933 de cette célèbre revue américaine sous le titre The cripple. Alors comme d’habitude, une petite recherche et au détour des page de Gallica... me voilà en train de lire ce conte.

Hé bien, le découvrant dans les pages d’un magazine américain spécialisé dans le fantastique, la fantasy et la science-fiction, je ne m’attendais pas à ce genre d’histoire. Nous en effet plus affaire à un drame social qu’à un conte fantastique. Mais à vous de juger.


Parce qu’il savait les usages, et bien qu’il n’y eût là que Galot le fermier, Trache dit en entrant :
—  Salut la compagnie !
—  C’est encore toi ? grommela Galot en se tournant d’une pièce.
—  Dame, répondit Trache. Et il éleva ses deux poings tordus, leur seul aspect suffisant à expliquer sa présence.
Deux ans plus tôt, aux moissons, la batteuse l’avait arraché du sol, et, par miracle, rejeté sur la terre avant qu’il fût tout à fait broyé. On l’avait ramassé sanglant, hurlant, les bras déchirés, une côte enfoncée, crachant ses dents. Il lui en était resté une sorte d’hébétude, le souffle court, un sifflement qui semblait chercher les mots au fond de la poitrine, les racler dans la gorge, chuinter contre les gencives vides, et ses mains en crochet qu’il portait au-devant de lui d’un geste maladroit et craintif.
—  Alors, quoi que tu veux ? demanda brusquement Galot.
—  Mon indemnité, répondit Trache avec un pauvre sourire.
—  Ton indemnité ? Je ne te la dois plus depuis belle date ! Tu n’as plus rien, que de la paresse et du mauvais cœur. D’abord, tu étais saoul quand ça t’est arrivé ; j’aurais pu ne rien te donner.
—  J’étais point saoul, nia Trache avec douceur.
Mais le fermier s’emporta :
—  À cette heure tu peux te servir de tes mains comme quiconque. Devant les personnes, tu fais semblant ; mais quand t’es seul, tu les remues pour tout ce qu’il faut.
—  Je les remue ni plus ni moins, murmura Trache.
—  Et moi je te dis que t’es un farceur, un fraudeur, un coquin ; que tu m’exploites, rapport que je n’étais pas encore assuré, que tu te fais des rentes avec mon argent, mais que je ne te donnerai plus ça ! C’est dit, c’est entendu. T’as compris ?
—  À votre mode, acquiesça Trache sans bouger.
Galot jeta son béret sur la table et se mit à marcher à grands pas.
Trache hochait la tête, les épaules rondes. Alors Galot se planta devant lui :
—  Combien que tu veux pour en finir ? Cinq cents francs et on n’en cause plus ?
—  Je veux ce qui m’est dû, comme a décidé le juge.
La fureur de Galot se ramassa :
—  Malfaisant ! Fainéant ! Propre à rien ! Je sais ce que tu lui as dit au médecin et pourquoi que t’as pas voulu du mien pour te soigner !
—  C’est des docteurs assermentés qu’ont décidé, observa le mutilé.
—  Ouais ! C’est pas eux qui payent ! ricana Galot. Montre un peu tes mains. Montre-les donc ! Je m’y connais dans les accidents.
Trache allongea les bras et offrit ses poignets. Galot les prit entre ses mains solides, les tourna, les retourna, palpant les os, les chairs, comme il eût fait d’une bête au champ de foire. Par instants Trache esquissait une grimace, et retirait l’épaule. À la fin, Galot le lâcha brutalement.
—  T’es matois, t’es rusé ! Mais prends-y garde, je t’ai à l’œil, et un coup que je t’aurai pris sur le fait, tu pourras crier ! T’auras fini de rire, et pour gagner ta soupe, il ne te suffira plus de frapper à ma porte, faudra travailler, tu entends ?
—  Travailler ! Je demanderais point mieux, soupira l’estropié.
Blême de fureur, Galot vida un sac d’écus, les compta sur la table et les jeta devant lui.
—  Voilà ton compte, et file droit !
—  Si c’était votre bon cœur de les mettre dans ma blouse, demanda Trache, vu que je ne peux pas les prendre.
Puis, il dit comme à l’arrivée : « Salut la compagnie » et, la poche gonflée, le chef branlant, la démarche incertaine, il sortit.
Pour rentrer chez lui, il longea la rivière. Dans les champs, les bœufs allaient d’une marche patiente. Des hommes liaient les gerbes autour des meules et à travers le voile dansant de l’air chaud, les aboiements des chiens arrivaient ralentis.
Près d’un coin où la rive creusait un petit golfe, une femme battait son linge.
Autour d’elle, l’eau courait, piquée de mousse, et par endroits teintée d’une moire nacrée.
—  Et alors, ça va-t-y comme tu veux, Françoise ? demanda Trache.
—  Ça va, dit-elle. Et toi ?
—  Comme toujours avec mes pauvres mains.
Il soupira, et les écus sonnèrent sous sa blouse. Françoise cligna de l’œil :
—  C’est tout de même point si mauvais ce qu’elle t’a fait, la batteuse ? Et puis tiens, tas raison ; Galot est assez riche pour payer.
—  Si je n’avais point de mal, je ne demanderais rien.
Elle se mit à rire, la gorge soulevée, le battoir en l’air. Alors il se fâcha tout rouge, bien qu’elle fût belle fille, et même bonne fille, et que parfois il lui eût parlé de près, dans les bois :
—  Qu’est-ce que vous avez tous à dire des mots et à faire des histoires ?
Elle haussa les épaules.
—  Ce que j’en cause, c’est histoire d’en causer...
Il s’assit près d’elle, radouci, l’écoutant battre. Ensuite, ayant envie de fumer, il voulut prendre sa blague dans sa poche.
Mais, incapable de se servir de ses mains mortes, il demanda :
—  Si tu pouvais me quérir ma blague et bourrer ma pipe ?
Elle essuya ses doigts à son tablier, fouilla la blouse, bourra la pipe, prit une allumette et, l’abritant derrière sa paume, plaisanta :
—  On est content de me trouver !
Il avança la tête pour l’embrasser ; dans le même instant, elle glissa sur la berge, lâcha un sabot, agita les bras, et tomba dans l’eau à la renverse.
En la voyant choir, Trache s’élança. Elle avait plongé d’un coup, entraînant son baquet dans un endroit où l’eau profonde s’embarrassait d’herbes. Puis, sa tête reparut, tendue vers la lumière, et elle cria, la bouche déjà remplie d’eau :
—  La main ! La main !
Trache s’arrêta, la pipe tremblante au coin des lèvres. Elle cria plus fort, et plus désespérée :
—  La main ! Je me noie ! À moi !
Dans le champ voisin, des hommes accouraient. Mais ils étaient loin, et l’on ne voyait d’eux qu’une ombre qui se déplaçait à travers les blés.
Françoise plongea encore, reparut, disparut, puis reparut encore. La voix ne sortait plus de sa gorge, et sa figure était terrible et suppliante. Enfin elle disparut tout à fait, les herbes éparses en tous sens se rejoignirent, de nouveau leur mèche se coucha régulière sous le courant, et ce fut tout.
On ne trouva le corps qu’après une heure de recherches, ficelé de plantes, la tête emprisonnée de linges. Trache trépignait :
—  Moi, un homme, n’avoir rien pu faire ! Malédiction de malheur !
Il fallut le consoler, pleurer sur sa misère et le ramener chez lui, doucement. En le voyant venir accompagné, sa femme poussa un grand cri. Quel nouveau désastre s’était abattu sur son homme ? On lui raconta l’histoire, et la douleur qui le tenait de n’avoir pu sauver Françoise, alors elle se lamenta comme lui.
Mais quand ils furent seuls, la porte close, ôtant d’un coup sec son chapeau, Trache frotta ses mains engourdies, étira ses doigts, frictionna ses jointures, tira son sac d’écus, le posa sur la table et dit :
—  Non, mais vois-tu ? Un coup que j’y aurais donné la main et qu’elle aurait été le clabauder à Galot ? Non, mais vois-tu ?

Et pour les inconditionnels des VO :