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Victor Cyril : L’araignée

dimanche 30 mai 2021, par Denis Blaizot

Ce conte de Victor Cyril (1872-1925 1925 ) a été publié dans Le Matin du 22 mars 1925 1925 . Cet écrivain ne semble pas avoir été très prolifique puisque la BNF ne lui attribue que trois références sous ce nom.
Mais Victor Édouard Désiré Berger(Journaliste à « Clarté » -1919 1919 ) fut l’auteur, avec son frère Eugène Berger, de romans publiés sous le pseudonyme collectif de Cyril-Berger.

Nous avons affaire ici à un conte... policier ? Thriller ?... C’est sans importance. il est très bon et mérite d’être lu.


Depuis que Jeanmène avait accompagné ta vieille au cimetière du bourg, derrière un camion décoré de quelques feuillages, le pauvre homme n’était, plus que l’ombre de lui-même.

Il traînait dans sa bicoque un corps cassé, gémissant. Il semblait frappé de mort.

Sa Fernande ! Il comprenait, à présent, la place qu’elle avait tenue dans sa vie.

Elle était devenue, sur la fin, complètement sourde : mais il ne lui parlait pas moins pour cela. Elle avait enflé comme une citrouille, au point qu’il devait la hisser sur le lit à colonnes, où dansaient toujours quelques puces, mais elle lui tenait aussi chaud qu’un cruchon sous le drap. Elle ronflait, sitôt couchée mais il ne pouvait se passer de ce ronflement qui le berçait jusqu’au sommeil.

Aussi, maintenant, ne se sentait-il plus de goût à rien !

Il avait arrêté le balancier du coucou, dont le tic-tac l’effrayait. Le soir, il laissait l’ombre grandir dans la pièce, et regardait d’un air hébété le paquet de chandelles, qui pendait inutilement à la solive du plafond avec le bout de lard et les bottes d’oignons. Il avait même cessé de cultiver le lopin de terre qui le nourrissait. Et le cochon, dont l’auge restait vide, venait frapper de son groin furieux le bas de la porte.

Le malheureux ne se soutenait que grâce à son voisin Béju.

— C’est-y qu’tu veux t’laisser périr à c’t’heure, lui dit ce dernier. J’t’apporte du confit d’oie.

— À quoi bon, l’ami ! J’tiens pus à la vie qu’par un fil. V’là l’froid qui vient. La première gelée m’emportera.

— Et les bêtes ? Crois-tu, par hasard, que j’vas mener encore longtemps ta vache au pré, et garnir l’râtelier de ta jument ?

— Ma grise ! murmura Jeanmène avec un frisson. D’puis qu’elle a tiré la Fernande jusque la-bas ; avec son drap su’l’corps, j’peux pus la voir... Non, non, j’peux pus !

— Eh ben, j’te l’achète. Elle est vieille et pisseuse. J’t’en aligne quatre billets d’cent. Tiens, les v’Là !

— Et moi, j’te donne le cochon avec... Emmène-le, que j’te dis. Y m’fait peur, lui aussi, à taper comme ça su’ la porte, qu’on dirait un humain.

Et Béju, qui avait tout prévu, enfonça les billets dans la poche de Jeanmène, avec la conviction qu’il aurait la vache pour le même prix.

×××

Mais voilà qu’un jour tout changea.

Jeanmène se tenait blotti sous le manteau de la cheminée, bien qu’il n’y eût dans l’âtre qu’un peu de cendré. Et comme il regardait, en hachant la tête, le coin de la pièce où la vieille avait si longtemps filé la quenouille, il vit, à cette même place, une araignée descendre du plafond, puis s’arrêter, pour se balancer imperceptiblement au bout du fil qui la soutenait.

Elle était énorme.

« Une femelle ! » pensa-t-il.

Son ventre brun et granuleux avait la grosseur d’une noisette. Ses pattes étaient courtes et velues. Elle ressemblait à la Fernande !

Sans trop s’expliquer pourquoi, Jeanmène, à partir de cet instant, se sentit moins seul. Ce n’était, après tout, qu’une araignée. Mais cette petite vie rudimentaire, qui s’était suspendue là, si brusquement, animait de sa présence la place laissée vide.

Jeanmène éprouvait un plaisir étrange à contempler cette araignée. Bien mieux, il lui semblait — si stupide que fût la chose — qu’elle le regardait, elle aussi qu’une mystérieuse correspondance de pensée venait de s’établir entre eux deux.

Pour la première fois, tandis que la nuit s’insinuait, il alluma la lampe. Il fit une flambée dans la cheminée, se prépara une bonne soupe, fuma sa pipe. Puis, s’étant glissé dans les draps avec une délicieuse sensation de quiétude, il couva du regard, jusqu’à ce que le sommeil l’eut gagné, la petite bêle brune et replète, dont l’ombre bougeait sur le mur à la lueur des dernières flammes qui se tordaient dans l’âtre.

Le lendemain, il vit qu’elle s’était mise à tisser sa toile. Elle allongeait les fils de soie blanche, avec une sage patience, tout comme autrefois la Fernande filait le chanvre.

Béju, alors, poussa la porte.

— J’vois à ta mine qu’ça va mieux, fit-il.

— P’t’être ben que oui.

— Et qu’on va s’remettre à tout son p’tit train train, voire à nos vieilles chamailleries, au coin du feu, comme au temps d’la Fernande.

— Dis donc, Béju, tu t’rappelles Faroux, le grand braconnier qu’les gendarmes ont abattu l’hiver dernier, pis qu’une bête sauvage ?

— Si je m’rappelle !...

— Est-ce qu’on a pas dit qu’après sa mort, il était revenu au pays dans l’corps d’un loup.

— Les vieilles l’ont dit... Un loup pus grand qu’un âne et pus féroce qu’un lion, qui braquait ses yeux, la nuit, devant la gendarmerie, qu’on eût dit deux chandelles allumées !

— Alors, c’est p’t’être ben vrai que les gens reviennent comme ça... sous la forme d’animaux grands ou petits...

— Et sans avoir à connaître c’te fois la misère de l’homme, ajouta Béju, comme si qu’ça serait enfin une récompensé !

— Qui sait encore s’y n’la connaissent pas ? rêva Jeanmène en fixant l’araignée.

Et Jeanmène reprit à la vie le même goût qu’autrefois.

Il avait donné un nom à son araignée. Il l’appelait la Fernande.

Pour que nul ne risquât, en marchant, de l’arracher à sa toile, il avait poussé sa table dans l’encoignure. Il lui parlait comme il parlait jadis à sa vieille, sans plus de résultat d’ailleurs. Et le soir, après la soupe, il se prenait à lire tout près d’elle, à haute voix, les faits divers du journal, dans le chaud rayonnement de la lampe.

— Alors, te v’là complètement consolé ! remarqua Béju.

— Si j’suis consolé, c’est qu’y a une raison, répondit Jeanmène en clignant de l’œil... Mais ça, vois-tu, c’est un secret !

— T’en fais des comédies avec moi, depuis quéqu’ temps !

— Un secret entre le bon Dieu et moi, reprit-il.

— Et c’te bestiole que j’vois là, depuis tantôt un mois, c’est-y aussi un secret ? demanda Béju légèrement agacé... Le secret d’ta malpropreté, alors.

— Ne dis rien là-dessus, Béju, jamais !

— Su’ cette bête à venin ?

— C’te bête-là, c’est sacré ! clama Jeanmène d’une voix terrible.

— N’empêche que si ta pauv’ femme était encore là, elle t’aurait vite balayé c’te saleté !

— T’appelles ça une saleté... Dis voir un peu, hein ?... Une saleté ?

Mais Béju était déjà sorti en claquant la porte.

À la vue de cette araignée, qui semblait grossir de jour en jour, et qu’il retrouvait chaque fois à la même place, Béju sentait une rage sourde s’amasser lentement en lui... Cette rage s’exaspérait encore du mutisme de son ami, de ce sourire énigmatique qu’il ne cessait de lui opposer.

Si bien qu’un soir la coupe déborda.

Profitant d’un moment où Jeanmène prenait une bouteille de cidre sur l’étagère, Béju leva la lampe vers la toile mystérieuse. Une flamme brève se balança dans l’air. Il y eut un petit grésillement. Et le corps de l’araignée tomba sur la table, carbonisé, telle une escarbille légère sur laquelle il ne reste plus qu’à souffler.

Mais Jeanmène s’était retourné. Jeanmène avait l’air d’un dément !

— Assassin ! hurla-t-il, T’as flambé la Fernande !

Et d’un seul coup de sa bouteille, il fracassa le crâne, de Béju.

Victor Cyril


Et pour parler de l’écrivain, voici un article découvert sur gallica :
CYRIL-BERGER

J’ai la plus grande sympathie pour M. Victor Cyril, et pour le Docteur Berger. Ce sont deux curieux types, d’ailleurs, ou plutôt un type curieux, en deux exemplaires ; car le pseudonyme de l’un ne trompe plus quand on les voit côte à côte : on n’est pas plus frères. Ces Ménechmes ont même visage, correctement rasé à l’américaine, même regards incisifs, même voix métallique. Ils ressemblent à Sherlock Holmes, avec quelque chose de particulier que n’a point le héros de Conan Doyle : un bon sourire humain et puéril, qui court de leurs yeux à leurs lèvres, et les montrent sensibles, pitoyables, autant que subtils et perspicaces. Eh ! parbleu ! ce sont les détectives de la bienfaisance, toujours à la piste, non du crime à punir, mais de la détresse à signaler, et, comme Sherlock Holmes, quoique dans un but différent, ils jettent la sonde dans les bas-fonds sociaux, et en ramènent d’inédites et lamentables choses. Comment ce goût leur est-il venu ? Ma foi ! peut-être tout simplement en lisant Gorki avec une passion toute littéraire d’abord : quand on doit jouer quelque rôle dans le monde, l’instinct vous mène justement vers ceux qui, étant d’une espèce idéale affine à la vôtre, sont le plus éminemment aptes à vous fournir de modèles. Et tel, dont le dessein initial fut d’imiter, se révèle original pour avoir choisi son maître suivant sa nature propre.

L’heureuse influence de Gorki apparaît dans Une Main sur la Nuque, premier livre que M. Victor Cyril signa seul, et écrivit seul aussi, bien que le Docteur Berger y ait eu quelque part : il y a des détails cliniques, des observations aiguës de la vie d’hôpital qui ne s’inventent point et qu’on ignorerait toujours si l’on n’était à la fois médecin et philosophe. Ce très bel ouvrage n’eut sans doute pas tout le retentissement qu’il méritait, mais fit quand même une enviable carrière dans le groupe qui s’inquiète des lettres, obtint le prix des Quarante-Cinq, et sa valeur reconnue épargna à M. Victor Cyril les lenteurs et les déceptions des débuts littéraires. L’attention était attirée vers une humanité, oserais-je dire, abyssale, dont personne en France ne s’était inquiété jusque-là, ou dont il n’existait que des descriptions vagues et conventionnelles. Il ne s’agit point ici du peuple des travailleurs, de la grande famille ouvrière qui du moins compte et comptera de plus en plus dans le corps social, qui possède une voix ardente pour crier sa misère et à l’espoir de qui la conquête est promise. Il s’agit d’une misère plus profonde et irrémédiable, celle des déchets sociaux, des êtres hors-caste, isolés, séquestrés, dépareillés, vivant près de nous, et cependant plus loin de nous que s’ils habitaient les steppes et les pampas, sans toit, sans famille, nourris des immondices que le plus humble ménage d’ouvriers juge inutilisables et jette au ruisseau ; sortes de sauvages aux mœurs extraordinaires et à la saleté repoussante, que l’Assistance publique elle-même ignore, qui subsistent à l’aide de mille petits métiers improbables, qui n’ont point d’amours et ne font point d’enfants, mais pourtant se perpétuent, leur nombre étant sans cesse grossi de tous les désespoirs, de toutes les chutes, de toutes les folies ; le monde en un mot où l’on tombe quand la société vous lâche et qu’on coule à pic.

Peut-être qu’en parcourant ce milieu, Victor Cyril n’avait cherché qu’une distraction d’ordre tout littéraire. Mais quand la curiosité vous fait ouvrir une porte, sait-on au juste ce que l’on trouvera derrière ? Victor Cyril y trouve un genre, d’abord, qu’il n’avait plus qu’à cultiver ; ensuite un rôle social à remplir : il n’était pas fait pour une littérature sans prétexte qui n’est peut-être qu’une façon d’empaler proprement des Mouches, et qui suffit à tant de plumitifs. Après avoir donné au Théâtre des Arts une frissonnante pièce : Les Yeux qui changent, il s’unit à son frère, si semblable de visage, d’âme et d’aptitudes, et tous deux s’attelèrent au même joug pour ouvrir profondément le sillon qu’Une Main sur la Nuque avait tracé. Deux romans romanesques, la Merveilleuse Aventure et Cri-Cri, disposèrent la presse et le public en faveur de la féconde raison sociale Cyril-Berger et, dans le même temps, l’Intransigeant publiait une émouvante enquête sur les bas-fonds de Paris où les parias rampent dans l’ordure et la vermine. C’est cette enquête, au complet, qui paraît aujourd’hui sous le titre : Les Têtes Baissées, titre qui résume bien le portrait de ces misérables, toujours courbés vers le pavé gras, en quête de la rognure de métal, de la parcelle nutritive dédaignée de tous et pourtant si âprement disputée ! On dirait l’histoire naturelle d’une particulière espèce vivante, mais écrite par des savants émus, parce que cette espèce est une espèce d’hommes et qu’il y a quelque honte à voir que la grande fraternité humaine ne se penche pas vers elle pour la secourir et peut-être la guérir. La société n’a que des rigueurs pour ces vaincus ; elle ne consent à les voir que pour les punir et, chose horrible ! il y a même des gens qui trouvent le moyen de les exploiter et de tirer encore de l’or de cette profonde détresse ! MM. Cyril-Berger ont appris à aimer ces êtres pour la plupart résignés et inoffensifs qui ne souffrent généralement que d’impuissance et d’aboulie, et ne sont ni sans intelligence, ni sans cœur, ni sans vertu. Leur livre inspirera des œuvres de relèvement, dont le rôle y est d’avance tracé dans ses grandes lignes. Il s’agit d’une population de cent mille individus dont l’existence est, au point de vue sanitaire comme à tout autre, une menace, alors qu’une solidarité bien comprise, et un peu de pitié, tireraient de cette faiblesse des forces utilisables.