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Jacques Constant : Entre le ciel et l’eau

dimanche 10 janvier 2021, par Denis Blaizot

Ce conte est paru dans l’Excelsior du 3 août 1921 1921 .


Doit-on le classer polar ? il y a au moins un meurtre, mais nous n’assistons qu’à son aveu. Fantastique peut-être ? Sa narration, sous forme de dialogue dont l’auteur ne nous donne que les répliques d’un des protagonistes, lui donne un côté étrange, fantastique. Mais ne doit-on pas plutôt le classer thriller ? Nous découvrons, au fil de l’eau une personne démente sans doute, dangereuse certainement. Bref. Entre la forme originale, et le mystère de l’histoire racontée, ce texte vaut vraiment le détour.

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— Ainsi, à votre estime, notre canot ne se serait pas écarté sensiblement de la route que suivent les grands paquebots ? Mais si nul regard humain ne découvre notre chétive barque perdue au milieu des vagues miroitantes ?

— ...

— Vraiment, nous aurions des chances d’atteindre la côte américaine ? Comment s’orienter sans carte, sans boussole ?

— ...

— En effet, puisque nous nous dirigeons vers l’ouest, nous n’avons qu’à régler notre marche sur celle du Soleil. Décidément vous avez réponse à tout et votre vaillance est contagieuse.
 » Pas de fausse modestie. Vous avez été tout simplement admirable pendant cette nuit tragique où notre pauvre Northumberland s’est englouti dans les flots.
 » Je vous vois encore sur le pont, calme et froid, aidant les officiers à diriger le sauvetage, tandis que le navire, telle une bête frappée à mort, hurlait de toutes ses sirènes, tandis que l’équipage se disputait les grandes chaloupes et que les passagers ahuris de sommeil et de terreur criaient, sanglotaient, se pressaient comme un bétail tremblant.
 » Oui, vous avez été un homme, et, quand épuisée de fatigue, prête à couler, je vous ai aperçu dans ce petit canot, j’ai rendu grâce au ciel. Sans vous, mon ami...

— ...

— Et comment voulez-vous que je nomme autrement celui qui m’a arrachée à une mort horrible et dont tous les gestes, depuis vingt-quatre heures, tendent à protéger ma vie contre les périls infinis qui la menacent ? Certes, j’ai été votre ennemie, je vous ai fait tout le mal que j’ai pu — plus encore que vous n’imaginez — mais si les sentiments que j’ai manifestés, à votre endroit ne s’effaçaient aujourd’hui devant ceux de la reconnaissance, c’est alors que vous auriez le droit de me flétrir de cette épithète de monstre dont vous m’avez accablée naguère. À quel propos ? Je ne me souviens plus ! Ah ! si. J’avais envoyé à la fiancée que vos parents avaient choisie pour vous quelques lettres édifiantes qui ont rompu les projets de mariage.

— ...

— Abominable ? Peuh ! Si je vous disais... Non, parlons d’autre chose. Que pensez-vous de notre rencontre sur le Northumberland, puis de ce concours de circonstances qui réunit dans le même naufrage Jacques de Frévols et Colette Vernon ?

— ...

— Oui, tout arrive, mais vous ne m’ôterez pas de l’idée que la Providence, en agissant ainsi, a obéi à un dessein secret.

— ...

— Mon Dieu ! je ne sais trop... peut-être de rapprocher des êtres qu’un orgueil maladif, que des préjugés de caste, que des malentendus ont séparés et que pourtant elle avait créés pour se comprendre, pour s’apprécier, pour... s’aimer.

— ...

— Si vous aviez su lire dans mon cœur vous auriez compris que ma haine n’était autre chose que de l’amour exaspéré par le dédain de votre famille, qu’une passion furieuse de n’être pas satisfaite, et quant à vous Jacques...

— ...

— En êtes-vous bien sûr ? Les cendres sont-elles à ce point refroidies qu’un souffle n’y rallumerait pas quelque étincelle ? Permettez-moi de me mettre à vos pieds comme jadis. Certes, je ne suis pas en beauté avec ces cheveux collés par l’eau de mer, avec cette veste de marin dont j’ai voilé ma nudité, mais mes yeux, n’est-ce pas, n’ont pas changé. Mettez vos deux mains dans les miennes, regardez-moi bien en face et jurez-moi que je vous suis indifférente ?

— ...

— Il a dit « Colette » ! Il m’a tutoyée ! Jacques, je suis toujours ta Colette. Je suis encore jeune et tu es enfin libre de tes actes. Si, comme je l’espère, nous nous tirons de ce mauvais pas, pourquoi ne pas rouvrir le livre à la page où nous l’avions fermé ? Pourquoi le bonheur ne viendrait-il pas habiter notre maison ?...

×××

— Mon Dieu ! Jacques, comme les secours, tardent à venir ! Comme elle est loin cette côte d’Amérique ! Voilà vingt-quatre heures que nous n’avons rien pris qu’un peu d’eau tiède et saumâtre. Je me sens très faible, j’ai la tête lourde et le sommeil qui m’a terrassée a été peuplé de cauchemars. J’ai revu tes parents. M. de Frévols me menaçait d’un index irrité. C’est un mauvais présage que d’apercevoir dans ses songes des morts envers lesquels on a beaucoup à se reprocher.

— ...

— Oh ! oui, je les ai détestés ces hobereaux surannés qui s’opposaient farouchement à notre mariage. Et pourquoi, Seigneur ? Parce que j’étais une divorcée, comme si le divorce n’était pas entré dans nos mœurs à la manière des robes courtes, des bas de soie et des machines à écrire !
 » Et c’est à eux que j’en ai voulu, quand, sous leur dictée, tu m’as adressé cette cruelle lettre de rupture à laquelle ton père avait joint — suprême insulte — un chèque « pour calmer ma douleur », écrivait-il.. Il me prenait pour une fille, il pensait que mon amour était tarifé, que l’argent aurait raison de ma souffrance. C’est ce jour-là, vois-tu, que j’ai condamné cet homme.

— ...

— Écoute, Jacques, je ne voulais pas t’avouer l’affreuse vérité, afin qu’elle n’enténé-brât pas notre avenir. Mais c’est plus fort que ma volonté, il faut que je parle, il faut que tu saches à quel paroxysme criminel mon amour s’est élevé. Rappelle-toi : M. de Frévols est mort subitement, alors que tu étais en mission à Prague. Comme il souffrait d’une affection cardiaque, cette brusque fin n’a surpris personne. Seulement...

— ...

— Seulement, moi, je puis te certifier qu’il est tombé raide après avoir tiré quelques bouffées d’un cigare qu’il avait pris dans certaine boîte de cèdre.

— ...

— Oui, c’est moi qui l’a lui avais envoyée sous un faux nom. Tous les cigares n’étaient pas empoisonnés. Il n’y en avait que deux par rangée.

— Et que m’importait à moi que deux ou trois personnes succombent, pourvu que ma vengeance fût satisfaite !...
 » Jacques, que fais-tu ? En jetant à la mer ce tonneau d’eau douce, tu nous condamner tous deux à la plus affreuse des agonies.

— ...

— Ah ! maintenant, mon ami, tout m’est indifférent, puisque je t’ai retrouvé, puisque je vois que tu m’aimes, puisque je vais mourir dans tes bras !

Jacques Constant Jacques constant Jacques constant serait le pseudonyme de Jacques Étienne Constant Jordy (1873 - 1965)