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Horace van Offel : La chienne et la louve

lundi 21 décembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans le quotidien Excelsior le 1er mars 1920 1920 .

À Montmartre tout le monde connaît Alathène, le doux chansonnier, mais bien peu de gens connaissent saint Alathène qui vécut en Brabant, à l’époque où se passèrent la plupart des histoires qui sont racontées, gravées et peintes sur les vieilles images d’Epinal.

Alathène, au commencement, était plutôt un philosophe. Il contemplait la vie et les gens. Comme il avait l’esprit un peu chagrin, ce spectacle finit par le dégoûter ; alors Alathène se retira dans le désert.

Ce n’était qu’un petit désert, peu éloigné d’un gros bourg où saint Alathène allait faire ses provisions. Alathène s’y installa dans une caverne confortable, creusée à l’entrée d’un bois. Ce bois grimpait sur la pente d’une colline.

De là-haut, l’horizon était vaste. À ses pieds, l’ermite voyait les toits du bourg, les murs rouges d’un manoir, des champs et des prairies.

Par un matin d’avril, Alathène vint s’asseoir à l’entrée de sa grotte. Autour de lui les arbres offraient au jeune soleil leurs branches déjà pleines de sève. L’herbe semblait sortir à vue d’œil de la terre et, çà et là, des fleurs précoces ouvraient leurs pétales. Le semeur marchait dans la plaine. La herse du manoir se leva pour donner passage à un cortège de chasseurs et de chasseresses. Les dames allaient balancées par le pas dansant de leurs montures ; la plupart portaient un faucon sur leur poing ganté de velours. Alathène entendait monter le bruit des rires, des appels, des abois et des fanfares.

— Tout veut vivre, se dit-il. Oh ! vivre éperdument. Donc il faut croire que tous ces désirs réunis aspirent à la vie parfaite qui existe quelque part : une vie qui n’est jamais née et qui ne connaîtra jamais l’inexorable visage de la mort. Et ayant eu cette pensée, Alathène adora le Créateur sous le nom du Père.

L’été étant venu. Alathène trouva une chienne sans maître. Il la caressa et la nourrit. Puis, selon son habitude, il alla s’asseoir sur le seuil de sa caverne pour méditer. Maintenant les arbres étaient lourds de feuilles et de nids. Sur une branche, deux tourterelles roucoulaient tendrement. Dans la plaine, c’était l’heure du repos. Les laboureurs revenaient des champs avec leurs femmes, et des enfants joyeux couraient autour d’eux. À une des fenêtres du manoir une dame aux cheveux blonds apparut. Elle jeta une échelle de corde sur laquelle un page grimpa, plus leste qu’un écureuil. La plume de sa toque palpitait au vent. Alathène soupira et regarda sa chienne. Elle leva vers lui ses yeux sombres, où brillait la flamme d’un immense attachement.

— Tout veut aimer, se dit Alathène. Oh ! aimer éperdument. Donc il faut croire que tous ces désirs réunis aspirent à l’amour parfait qui existe quelque part : un amour jamais rassasié et toujours apaisé. Et ayant eu cette pensée, Alathène adora le Créateur sous le nom du Fils.

Quand l’automne répandit sur les chemins son manteau d’or et de deuil, Alathène connut une autre révélation. Il était à sa place accoutumée et il réfléchissait en contemplant le ciel et la terre. Dans la plaine, des hommes traçaient des sillons bien droits en suivant la charrue. D’autres mesuraient leur champ. Devant le manoir on construisait un pont, et le bruit des marteaux frappant le bois emplissait l’air. Plus près d’Alathène, une araignée tissait sa toile et une belette creusait un trou pour y cacher sa provision d’hiver. Là-haut, près des nuages déjà tourmentés par les rudes vents du nord, les hirondelles et les cigognes, formées en troupes régulières, fuyaient vers les contrées où le Soleil ne s’endort jamais. La chienne d’Alathène suivait les regards de son maître et semblait observer toutes ces choses en même temps que lui.

— Tout veut savoir, se dit le solitaire. Oh ! savoir éperdument ! Donc il faut croire que tous ces désirs réunis aspirent à la science parfaite : une science qui ignore les questions et qui connaît toutes les réponses. Et ayant eu cette pensée, Alathène adora le Créateur sous le nom du Saint-Esprit.

Ainsi la paix entra dans l’âme du saint. Il croyait connaître la loi divine et lorsqu’un doute s’emparait de son cœur, il se demandait simplement : « Est-ce selon la vie ? Est-ce selon l’amour ? Est-ce selon la vérité ? » Si c’est selon la vie, l’amour ou la vérité, c’est bien, je puis agir sans commettre de péché.

Cependant l’hiver vint rapidement et il fut cruel. Un jour qu’Alathène était entré seul dans la forêt pour chercher du bois, il trouva une jeune louve prise dans un piège. La bête était fort blessée et presque mourante de froid. Elle regarda Alathène avec des yeux si tristes qu’il en eut pitié.

— Elle aime la vie, pensa-t-il. Elle est capable d’amour, puisqu’elle allaite ses petits, et ceux qui affirment que les louves sont ingrates ne disent pas une vérité certaine. Donc, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vais la délivrer et lui sauver l’existence.

Et Alathène délivra la louve et la prit dans ses bras pour la réchauffer. Puis il la porta dans sa caverne.

Or, la chienne était là qui attendait son maître. Le voyant entrer avec cette louve, tous ses poils se hérissèrent, ses yeux devinrent rouges et un grondement terrible sortit de sa gorge.

— Paix ! Paix ! ordonna Alathène, couche-toi. je t’amène une amie.

Mais la chienne ne voulut rien entendre. Elle paraissait avoir tout oublié, et les douces paroles et les caresses et le pain. Elle bondit vers l’intruse en essayant de la mordre à la nuque, et au ventre. Comme le saint voulut s’interposer, il reçut un coup de dent terrible au bras. Un coup de dent féroce de sa chienne, de celle qu’il avait recueillie, aimée et nourrie ! Alors il fut, indigné et il s’écria prenant un bâton :


Va-t’en, misérable créature. Quoi, prétendrais-tu m’imposer ta loi d’animal stupide ? La bonté de Dieu est sur cette louve autant que sur toi, elle aussi a droit, comme tout ce qui respire, à mon aide et à ma charité.

Et il chassa la chienne qui s’enfuit en hurlant. Alathène alluma un grand feu et il pansa les plaies de la louve. Elle lui léchait les mains et la reconnaissance adoucissait l’éclat de ses yeux sauvages. Peu après, elle s’endormit le museau entre les pattes. Alors, tout seul devant sa conscience, Alathène s’interrogea :

— Ai-je bien agi ? Selon la vie et l’amour... Certes, mais selon la vérité qui est aussi la justice ? Où est ma chienne ? Que fait-elle maintenant dans l’immense froid du dehors ? Comment trouvera-t-elle sa pâture ? L’asile que je lui avais donné ne le lui avais-je pas donné pour toujours ? Elle souffre à cause de moi et combien doit être affreuse sa souffrance ! Il y a un instant, elle était encore, heureuse et tranquille. Elle m’entend venir, la joie inonde son cœur..., et j’entre avec cette louve. Non, je ne puis pas la laisser dehors, le soir va tomber ! Pourtant je ne peux pas renvoyer la louve non plus. Essayons encore...

Alathène se leva et ouvrit la clôture qui défendait l’entrée de sa grotte. Aussitôt la chienne se glissa à l’intérieur et se rua sur son ennemie. Désolé et tremblant d’effroi, Alathène assista alors à un combat horrible et sans merci. La lutte fut longue, acharnée, aveugle et impitoyable. Rien ne put l’arrêter. Ni cris, ni coups, ni supplications, ni prières. Elle se termina par la mort des deux rivales, car la mort seule pouvait les unir. Alathène prit les deux corps pour les porter dans la forêt. À peine eut-il fait quelques pas qu’il vit des corbeaux descendre du ciel et suivre sa piste. Déjà le crépuscule tombait sur la plaine. Tous les ponts du manoir étaient levés et des hommes vêtus de fer veillaient au sommet des tours. Des lueurs d’incendies enflammaient l’horizon. Alathène crut entendre des clameurs d’épouvante et de colère venant du bourg.

— Tout veut être méchant, se dit Alathène. Oh ! plus méchant qu’aucune parole humaine ne saurait l’exprimer. Donc il faut croire que tous ces désirs aspirent à la méchanceté absolue : une méchanceté que rien ne peut calmer, que rien ne peut guérir. Et ayant eu cette pensée, il se jeta face contre terre et il pleura durant toute la nuit.

Horace VAN Offel